Bref tableau panoramique
Notre classe politique peut être qualifiée de classe politique martyre. Ses bévues comme sa myopie politique et son attentisme ont aggravé son image dans l’opinion. En a-t-elle conscience de sa réalité chaotique ? Nous avouons que nous n’en sommes sûrs. Mais ce que nous sommes sûrs et pouvons témoigner, c’est qu’elle a vécu une très longue traversée du désert marquée par des tragédies et des troubles post-traumatiques. En 1957, le président François Duvalier instaura une dictature féroce à partir d’un suffrage universel dit libre, créant ainsi une atmosphère tendue et délétère dans le pays sur une période de 30 ans. L’opposition politique était forcée à exercer dans la clandestinité, dont beaucoup de ses membres durent prendre le chemin de l’exil sans lendemain. Dénaturer un vote populaire ou opérer un coup d’État sans compter sur l’appui des masses, c’est le propre des éléments de la droite politique.
Certaines consciences naïves y voient « populisme, extrême droite ou fascisme », des conceptions sur lesquelles on a beaucoup divagué ; mais qu’il faut les considérer comme des cours d’eau qui s’écoulent dans la seule et unique rivière de la droite du capital. Idem pour la social-démocratie qui, après s’être époumonée à répéter son vocable « socialisme réformiste », se recycle dans les groupes capitalistiques. Après que, dans la honte, la social-démocratie rejoint la bourgeoisie capitaliste, alors les capitalistes authentiques lui rappellent qu’ils n’avaient pas besoin de réformistes transfuges. Ils en ont suffisamment de Docteurs et de théoriciens pouvant merveilleusement réguler leur économie de marché dans le cadre du marché libre, de la libre circulation des marchandises, y compris des marchandises humaines. Adam Smith est le prototype du libre-échange dont il fut le créateur ; il connaît par cœur les rouages des spéculations occultes. Père de l’économie libérale, Adam Smith a laissé une immense postérité pour la catégorie des libéraux de tout acabit. Soit qu’on est capitaliste, soit qu’on est communiste. Tout le reste n’est que vagues bavardages pour endormir les opprimés des pratiques traditionnelles néfastes du capitalisme dominant.
Nous disions tantôt que le Docteur François Duvalier, qui présida aux destinées de la nation haïtienne de septembre 1957 à avril 1971, avait été capable de mettre hors jeu politiques, créateurs et intellectuels. Et même l’Église dominante. Cependant, quoique placée dans des conditions difficiles et contraignantes, notre classe politique avait quand même pu mobiliser le peuple contre le régime totalitaire des Duvalier, dont des VSN qui étaient fatigués d’assassiner des figures de l’opposition qui pourraient constituer une grande promesse pour la nation martyre. Mais la droite haïtienne, via son opposition, n’avait proposé aucune alternative. Nous lui faisons grâce de ne pas lui tenir rigueur, car, enchevêtrée dans le choix des moyens de lutte, son mouvement de libération paraît avoir été spontané. La perspective à long-terme demeure un vieux défaut en Haïti, cela dans tous les domaines de la vie nationale.
Néanmoins Mesdames et Messieurs de l’échiquier politique, vous avez quand même été rejoints par une pléiade de femmes et d’hommes qui étaient exilés sous la dictature trentenaire. Notamment le professeur Leslie Manigat contre qui vous avez commis une grave faute : Vous lui avez reproché d’être opportuniste, mais, d’un point de vue de la stratégie politique, c’est un droit qu’il avait exercé comme dans toutes les organisations humaines de part le monde. Le Professeur, si notre mémoire est bonne, avait même tendu son rameau d’olivier comme symbole de la paix après son élection de janvier 1988. Mesdames et Messieurs, nous nous permettons de vous dire que ou pat pete bay profèsè a santi. Le coup d’État contre lui n’aurait peut-être jamais eu lieu si vous aviez daigné répondre à son appel. Il fallait que vous vous en débarrassiez de vos vieux sophismes pernicieux et que vous pussiez voir en lui un intellectuel citoyen qui a été capable de lire une conjoncture particulière, favorable à son momentum politique et de le saisir sans avoir besoin de se prêter aux commérages d’arrière-boutique ; capable aussi de taire son orgueil et sa suffisance.
Il faut donc sortir de l’engrenage des idées reçues, du clivage social, de l’opacité politique, de la culture de la médiocrité. Et faire place à la pondération, à la modération, à la tolérance que nous considérons comme des denrées qui peuvent aider à socialiser la société, à la moraliser, à la rendre forte, progressiste et prospère. Telle est notre attitude de la conjoncture politique de l’époque, dans laquelle le professeur Manigat émergea avec succès.
Mesdames et Messieurs, nous vous faisons grâce des autres aléas et des impondérables parfois terribles, qui ont ponctué la scène politique post-dictature. Mais regardez où vos théories politiques particulièrement inconsidérées ont conduit notre pays : C’est-à-dire nous sommes passés de la puissance publique à l’impuissance publique : donc l’État régalien ne remplit plus ses fonctions régaliennes ; comme s’il renonce à sa définition wébérienne. Des bandits armés occupent quasiment le territoire national ; des départements entiers sont bloqués causant des dommages cruels à l’économie nationale déjà précaire et stagnante ; des cadavres jonchent nos rues au quotidien, des compatriotes sont brûlés vifs ; des agents de l’ordre public ne sont pas épargnés par les bandits et gangs armés; des populations entières sont forcées de quitter leurs habitations et sont jetées à la rue, alors qu’elles ne sont pas à l’abri de la pluie et des vents saisonniers. Sont ici les graves conséquences sociales de votre ligne de conduite politique, pour le moins pernicieuse, spécieuse et absurde. Devons-nous rappeler pour vous Mesdames et Messieurs que le vainqueur ne se satisfait jamais de ses succès et de ses gains ; il est toujours enclin à chercher son hégémonie totale ? Or, selon les manchettes des journaux et des médias audiovisuels, les criminels armés ont pignon sur rue et n’ont pas d’en face. Or nous ne voyons pas non plus d’alternative capable de les maîtriser, ni aussi les filières qui les nourrissent.
Nous vous suggérons donc, Mesdames et Messieurs de la classe politique, de cesser vos rancunes et votre opposition suffisamment stérile, de faire front commun autour de l’actuel Premier ministre Ariel Henri dans le cadre de la résolution de la crise des bandits qui semblent prendre du poil de la bête chaque jour, malheureusement. La mission d’intervention onusienne tarde à venir, mais cherchez chez vous s’il n’y a pas des raisons évidentes qui clouent au sol les troupes de l’organisme onusien. Car, jusque-là, les atermoiements et les discours volontaristes de la communauté internationale restent dubitatifs. A notre avis, vous avez deux bonnes garanties qui peuvent vous encourager à emprunter cette voie que nous vous proposons : 1º Le Docteur Ariel Henri a atteint tous les sommets dans sa carrière politique, un destin fortuit auquel il ne s’attendait pas ; d’origine, il se destinait à la science de la médecine qui lui réussit d’ailleurs. Il n’a peut-être aucune autre ambition qu’il nourrisse, sinon que de prendre sa retraite dorée. 2º Avant même qu’elle n’intervienne pour nous aider à résoudre le problème des bandits criminels armés, la mission de l’ONU (MMAS ou Mission multinationale d’appui à la sécurité) déclare à la face du monde qu’elle ne soutiendra aucun parti politique, ni aucune personnalité quelle qu’en soit la nature. Sa mission consistera à rétablir l’ordre public dans le pays, favorisant la tenue prochaine des élections générales dans les limites de la démocratie haïtienne qui se trouve otage de la cohue et du barnum politique depuis plus de trois décennies d’errance et d’instabilité. De surcroît, nous présumons que vous n’avez aucun intérêt que l’État régalien disparaisse.
Telle est notre perception de la situation en Haïti, de l’état pourrissant des lieux que nous plaçons sous le signe de la paix eu égard à la nouvelle année qui s’ouvre. Ainsi donc Mesdames et Messieurs de la classe politique si vous accédez à notre suggestion que nous concevons comme un impératif national par ces temps de ruine et de saignée provoqués par les bandits criminels, alors ce sera votre colère rationnelle et la nation entière vous en saurait gré.
Jean-Marie Beaudouin