De la démocratisation culturelle, l’option de la Fondation Haïti Jazz et du ministère de l’Education Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP) : Opportunités et controverses

En Haïti, les manquements dans l’éducation sur les arts sont criants.

Le Nouvelliste
24 janv. 2024 — Lecture : 6 min.

En Haïti, les manquements dans l’éducation sur les arts sont criants. Les acquis en termes de diffusion de la culture sont volatilisés. A cet effet, nous voudrions faire référence aux activités et actions qui constituent des offres de la production culturelle  (théatre, musique, opéra, lyrique, danse, arts plastiques, ciné,festivals, galeries d’art, littérature) qui sont filtrées à travers les valeurs de l’élite culturelle.Ce qui ne donne pas accès aux biens et services culturels dans une perspective de démocratisation de la culture. Sinon, il s’agit ici d’une consommation passive de la population desquels biens et services (Ander-Egg, 1984). A ce titre, certaines activités culturelles sont exclusivement assignées à des groupes bien particuliers ; ce, en dehors du principe d’universalité. La musique du jazz aurait été destinée en ce sens à une catégorie sociale bien spéciale et en reléguant les secteurs populaires à la facilité, soit un substitut de consommation culturelle “Atè plàt” (ce qui remvoie au bas niveau dans la qualité mais accessible au peuple).

La perception du jazz le fait considérer comme un genre musical réservé aux élites malgré ses matrices historiques dans les complaintes des esclaves de champs.Tout renvoie à l’absence d’accompagnement et de prise en charge de l’éducation sur les arts et la culture.

Le ministère de l’Education Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP) et la Fondation Haïti se sont entendus pour l’éducation artistique et esthétique par la signature d’un protocole d’accord en 3 axes:Education, Esthétique et Artistique auprès des élèves, des enseignants entre autres. Désormais une matière obligatoire sera évaluée lors des examens officiels pour l’année académique 2023-2024. Cette entente permettra aux professionnels de jazz d’encadrer les écoles à travers des ateliers de formation.Ce, au regard de l’accord du 11 janvier 2024. S’agit- il d’actions cosmétiques en matière de culture qui ne soient pas intégrées dans un ensemble cohérent et explicite?

En plusieurs occasions, nous assistons  à des réflexes, actes et actions entreprises par lequel ministère en dehors de politique générale ratifiée par un parlement régulier. Ce qui n’implique pas de suivi ni d’engagement à moyen ou long terme dans le cadre d’un gouvernement de fait.Tout se limite au spectaculaire, de ce fait.Toutefois, l’accord avec la Fondation Haïti Jazz a été vivement salué comme opportunité en termes de démocratisation culturelle par l’accès à l’éducation musicale via la promotion du jazz.

En effet, le PAP Jazz 2024 réunit une pléidade d’artistes de différents horizons et de pays à Port au Prince après avoir eu son annulation en 2022 et un intermède au Cap Haïtien en 2023 pour des causes d’insécurité. Beethova Obas sera de la partie ainsi que Gwolobo, Erol Josué, Niska Kanis, Jazz Lakay, Richard Cavé qui ont fait la part des choses dans le cas du jazz haïtien. Il y a la présence de l’Espagne (Abe Rabade Trio), Richard Bona du Cameroun, Last Jeronimo Quintet du Mexico, Cyrille Aimée de la France, Ruy Lopez Nussa de Cuba,Ludovic Louis de la Martinique. Le groupe ” Kaï “est aussi au rendez vous, en allignant le Compas dans la famille de Fusion Jazz. Gwolobo devient une révélation, soit un cocktail de jazz et de rythmes typiquement folkloriques.

A défaut d’éducation et d’accompagnement de l’Etat, le recours à la répression s’est imposé en maintes occasions face aux débordements des jeunes de leurs choix culturels faits dans le sillage de la culture de masse. Des critiques et des interdictions des autorités à l’encontre de “Ti sourit” , du Rabòday et du Rap témoignent d’un laxisme au détriment de tout effort de la part de l’Etat  à pouvoir situer des politiques culturelles. Il n’y a plus, à notre connaissance , de politique cuturelle explicite de l’Etat haïtien sinon de mesures, dispositions et actions  à rassembler pour la constituer ou la restituer. Il en ressort une tradition de politique liée au contrôle de la population à des fins de manipulation et /ou de répression.

Pour ce qui concerne l’action répressive, il est récurrent à travers le temps de relever des mesures d’interdiction concernant de genres musicaux, des modes d’habillement, de coiffure, de danses. Le clientélisme est aussi au rendez-vous quand des fanatiques et sympathisants politiques ont accès à des ressources culturelles à travers des petits projets culturels lors de grandes fêtes et festivités soient le rara, le carnaval, les compétitions sportives durant les vacances, la fête des mères , les Pâques ou la Noël.

Ensuite, qu’en est -il de la politique de démocratisation culturelle ? C’est une étape décisive de la politique culturelle. Il s’agit de proportionner les connaissances culturelles et faire la réalité la possibilité que la majorité des personnes accède aux bénéfices de la culture (Ibid).

De moins en moins les émissions de jazz se réalisent à la radio et à la télévision. Nous avons comme souvenirs l’animation et l’éducation relative à  la musique du Jazz dans l’espace de Radio Nationale et de Télévision Nationale ( avec Turgot Théodat) dans le temps aussi bien qu’à  Radio  Lumière (Stéréo Lumière), à  Radio Haïti Inter (avec Patrick Elie ou Pierre Boncy), à  radio Kiskeya (avec Fritz Joassaint) qui ont discontinué ces programmes. La radio Métropole ( avec les Widmaier Herby, puis Richard et Ralph Boncy) ,Radio Mélodie(Elsie Ethéart) et Vision 2000 (Gasner Valcin) maintiennent leur programme d’éducation sur le Jazz plus précisement.

A noter qu’il y avait d’autres genres musicaux tels la musique sud américaine à Radio Kiskeya, puis la musique nord américaine dans “Voices” (Nathalie Gardère), la musique orientale à Signal FM (Madame Anne Marie Issa),la musique classique à Radio Nationale (Julio Racine, Micheline Laudun Denis) - la Radio Kiskeya continué la diffusion du genre classique. La musique folklorique a été aussi à l’ordre du jour dans le cadre de l’éducation musicale. A radio Caraibe, l’actuelle émission Play list (Ricardo Nicolas) est aussi côtée. La Fondation Haïti Jazz vient marquer le pas dans un projet durable qui consiste à  assurer l’éducation et l’appréciation musicale instituée dans les écoles, soient auprès des élèves, des professeurs et des chercheurs. A son 17è festival, il convient d’instituer la démarche de rapprochement communauté et Etat dans la perspective d’éducation sur les arts.

“La politique culturelle du point de vue de l’UNESCO c’est l’ensemble des opérations, principes, pratiques et procédures de gestion administrative ou budgétaire qui servent de base à l’action culturelle de l’Etat”(Ander-Egg, 1984:55). Il est un impératif au ministère de l’Education Nationale et de la Formation Professionnelle de mettre en place un dispositif adéquat pour garantir l’égalité d’accès aux biens et services culturels. Ce qui serait butté en raison des disparités dans un système d’exclusion à l’éducation publique de qualité. Aussi les infrastructures que les superstructures manquent pour s’assurer de l’opérationnalité de l’accord au moyen de programmes et projets subséquents.

Il y a lieu de redynamiser le conservatoire national, l’Ecole Nationale des Arts (ENARTS), réintroduire et généraliser les cours de musique dans les écoles, de reconstituer les groupes de fanfare et les chorales dans le milieu scolaire. Le partenariat avec les églises qui ont des foyers culturels et artistiques est un atout. Les subventions et l’encadrement des groupes communautaires en matière d’éducation et de formation en musique sont cruciaux. Il ne revient pas seulement à l’école de promouvoir la culture et l’esthétique, d’autres médias sont aussi dans la ligne de mire ( les hounforts,les chorales dans le travail et les veillées, les groupes de rara etc..).

Les mairies devraient avoir un rôle capital dans ce processus pour être un lieu privilégié de promotion culturel et d’encadrement de la jeunesse. C’est aussi le cas pour le  ministère à la Jeunesse , aux Sports et à l’Action Civique. L’approche transversale est à explorer dans cette entreprise tout en misant sur la concertation institutionnelle et l’animation socioculturelle.

Hancy PIERRE, professeur à l’Université

Repères bibliographiques

-PIERRE Hancy (2016). « Pratiques de loisirs chez les jeunes dans l'aire métropolitaine de Port-au-Prince après 1986 : entre contrôle social et contestation. » Cahiers du CEPODE. No 6, Avril 2016, Édition du  CEPODE.p 73-109.

- PIERRE Hancy (2022),”Le PAP JAZZ, une culture métissée a la croisée des chemins de l’IMAJ -JAZZ de Kesler BIEN -AIME dans son dialogue image, musique et mots” in Le National du 25/01/2022.

-PIERRE Hancy (2023), “Les expressions de la musique haïtienne dans le prisme de la culture de masse: dilemmes éthiques et perspectives” in Le National, Port-au-Prince.

-ANDER-EGG Ezequiel (1984), metodologia y practica de animacion sociocultural, Humanitas, Buenos Aires.

-MINISTERE DE LA JEUNESSE, DES SPORTS ET DE L’ACTION CIVIQUE (MJSAC),(2008) “Doument de cadrage”, Port-au-Prince.