Confrontation entre climat chaud et climat froid

Guerre France-Haïti (1802 – 1804) Ou le combat dont l’issue dépend du climat Parmi les pays se situant au plus proche de l’Équateur où l’on observe une température particulièrement élevée, Haïti est peut-être le pays lauréat de la chaleur tropicale eu égard au soleil de plomb qui y règne en continu.

Le Nouvelliste
23 nov. 2023 — Lecture : 7 min.

Guerre France-Haïti (1802 – 1804)

Ou le combat dont l’issue dépend du climat

Parmi les pays se situant au plus proche de l’Équateur où l’on observe une température particulièrement élevée, Haïti est peut-être le pays lauréat de la chaleur tropicale eu égard au soleil de plomb qui y règne en continu. 365 jours de chaleur haute sous un soleil flamboyant, sans transition. Si les saisons, dans le contexte des équinoxes et des solstices, marquent le changement dans la température du temps, elles sont en Haïti pour l’essentiel caniculaires. Le peuple habitant cette île vit dans la chaleur constante au rythme des rayons solaires jusqu’au coucher du Soleil : On dit que le soleil se lève à l’Est et donc c’est la vie ; le soleil se couche à l’Ouest et donc c’est la mort. Le soleil n’en demeure pas moins un bien de la nature, auquel le peuple haïtien s’habitue et l’exploite pour ses cultures tropicales.

Bien entendu, les membres fortunés de l’élite, issus des classes privilégiées formant la bourgeoisie dominante, peuvent avoir à se dire qu’ils ne sont pas concernés par la chaleur tropicale. Ils peuvent se payer le luxe d’installer l’air réfrigéré ou climatisé dans leurs luxueux appartements, idem dans leur bureau de travail et dans leur voiture haut de gamme. Dans notre créole on dit : « Kapab pa soufri/KPS » En Haïti, les effets de la chaleur sont ressentis post coucher du Soleil. D’ordinaire, le ventilateur abaisse la température et commence à rafraichir entre 11hr du soir et minuit dans la mesure où le courant électrique tient à ces heures indues. Denrée très rare dans les pays pauvres.

Dans nos campagnes comme dans nos mornes, le paysan, force de travail traditionnelle, connaît la chaleur caniculaire pour l’avoir vécue chaque jour sous le ciel ensoleillé d’Haïti. Il se lève généralement entre 3h et 4h du matin ; il s’arme de son équipement de travail (bottes, macoute, machette, etc.), et s’occupe d’abord de son bétail pour s’assurer de la posture naturelle des bestiaux. Puis, notre citoyen paysan se dirige vers sa ferme de culture qu’il pratique d’ailleurs comme un sacerdoce. Pour lui, le travail est le plus saint des sacerdoces que l’espèce humaine ait créé au cours de son développement historique. Là il va passer toute la journée que le dur labeur exige de sa force mentale et physique jusqu’à l’angélus du soir ; il se fait accompagner à l’occasion d’une bonne bouteille de tafia et récite les beaux chants du terroir national, que ses ancêtres (Ginen yo oubyen Lwa yo) lui avaient légués en héritage culturel.

Notre citoyen paysan, dont Dessalines lui eut permis de recouvrer sa liberté et sa dignité humaine que les prédateurs coloniaux les lui avaient refusées, regagne son bercail vers 6h du soir. Il va en effet prendre son bain de mer dont le littoral est voisin de son lieu d’habitation ; il y trempera son corps durant une bonne demi-heure, pour ensuite se rincer soigneusement dans les eaux de puits avoisinantes. Puis, il rentre à la maison et se met à table où son épouse lui sert à dîner. Les derniers petits de son lit d’enfants sont assis avec lui. Le couple admirable qu’il forme avec sa femme, est toujours d’une fécondation naturelle prodigieuse : naissent en générale entre huit et dix enfants. Le paysan haïtien constitue la base démographique de notre population toujours en croissance constante, cela en dépit des effets des aléas naturels et des conceptions politiques inconsidérées de l’État. Le paysannat haïtien est cette classe sociale qui, aux yeux de l’auteur du présent article, représente la conscience nationale. Ses membres sont de véritables prototypes des nationaux qui ont gardé la culture nationale dans ses symboles essentiels d’identité.

Il est observable que l’agression culturelle étrangère cause des dommages au préjudice moral du pays, mais il se constate aussi que le paysan ne s’aliène jamais sa culture : il a admirablement démontré qu’il pouvait courageusement résister aux « campagnes anti-superstitions » orchestrées contre lui durant d’innombrables décennies de paralysie mentale. L’Église dominante, soutenue de l’État réactionnaire, représente le bourreau historique du Vaudou haïtien. Pour cette raison, la bourgeoisie élitiste maintient le paysan en marge de la société afin d’éviter éventuellement une contamination collective. Mais il arrive que, dans ce domaine de la culture, l’agent pathogène soit naturel et spirituel contre lequel il n’existe pas d’antidote comme il n’en existe pour la foi chrétienne ; parlant du Vaudou, bien sûr.

Mais alors nous étions en train de démontrer la dureté de la chaleur tropicale en tant que phénomène du système solaire, auquel appartient notre planète, et comment la population haïtienne s’acclimate naturellement et développe des relations civilisationnelles avec ce bien de la nature que représente le climat équatorial. Cependant, il est recommandé à nos visiteurs étrangers des pays froids qui désirent s’y installer de disposer du temps avant qu’ils ne réussissent à s’habituer avec notre soleil flamboyant qui plombe la vie dès ses premières aurores jusqu’à son coucher.

Nous semblons tomber ici dans la guerre des climats qui opposa la France, un pays du Nord, à Haïti, un pays du Sud. Nous nommons ladite guerre Confrontation entre climat chaud et climat froid, titre du présent texte. Ou encore confrontation militaire entre la France dont l’armée fut composée essentiellement d’Européens, et Haïti dont l’armée est fondamentalement composée d’Indigènes sous les tropiques. Le chef du gouvernement consulaire de la République française Napoléon Bonaparte avait commis, à notre avis, l’erreur fatale quand il décida sa guerre injuste contre Saint-Domingue sans tenir compte des conditions climatiques défavorables auxquelles son armée allait être exposée. Il en paya donc lourdement, au point de vue stratégique, de son erreur de jugement dans sa carrière militaire.

L’historien Beaubrun Ardouin évoque la fièvre jaune comme ayant été un argument à double tranchant : d’une part, l’épidémie aurait mortellement frappé les Français consulaires, et d’autre part Toussaint Louverture en aurait soi-disant profité de cette maladie virale. L’auteur des Études argumente en ces termes que voici :

« Dans le courant du mois de mai, la fièvre jaune fit invasion en même temps au Cap et au Port-au-Prince, où se trouvaient réunis un plus grand nombre de troupes et d’Européens venus avec elles dans la colonie. Les ravages de cette peste furent tels dès le début, qu’on a vu, à tort ou à raison, imputer à T. Louverture le plus grand espoir d’en profiter pour reprendre les armes. Au moment où il était arrêté et déporté, l’épidémie enlevait les généraux Debelle et Hardy, une foule d’officiers et de soldats. »  

                         Beaubrun Ardouin : Études sur l’histoire d’Haïti – Tome 5. Chapitre 7. Page 236.

Il dépend du bord que l’on se place dans ces pérégrinations réelles ou virtuelles. En tout cas, l’histoire renseigne que Toussaint Louverture promena l’armée expéditionnaire française dans les bois, dans les rochers, dans les mornes, dans les plaines comme dans les ravines. Après trois mois de guerre chaotique (5 février – 5 mai 1802), la fatigue intense, le dégoût, la colère et le découragement s’installèrent durablement dans le camp des Français. Voici comment l’historien Antoine Métral interprète et exprime la lassitude extrême des soldats français dont l’énergie s’éroda dangereusement et ne l’avaient pas cachée. Et nous citons :

« Le Consul, disaient-ils [soldats], nous envoie nous compagnons et rivaux de sa gloire, faire si loin de notre pays une guerre triste, infâme, contraire à la liberté. A l’ombre de nos lauriers veut-il dérouler les chaînes de la servitude ? Mais le climat nous dévore, le feu ne nous laisse pas d’asile, la guerre de repos, et notre sang coule sans gloire. » Cependant le capitaine de l’expédition comprit à quels singuliers ennemis il avait affaire, et combien il était peu sage de continuer une guerre, où des succès étaient si promptement effacés par des revers. D’ailleurs cette guerre remplie de périls inusités, n’offrait ni récompense, ni gloire, à son armée. La victoire qui partout ailleurs enrichit, ne montrait ici que ruine et cendre. ».

          Antoine Métral : Histoire de l’expédition des Français à Saint-Domingue (1825). Pages 91 – 92.

C’est à ce moment que le capitaine-général Leclerc avait dû ravaler ses humeurs orageuses contre le Gouverneur-général Toussaint Louverture dont il avait déclaré « hors-la-loi » dans sa proclamation du 17 février 1802. Voilà donc cet abruti de général qui dut entrer en pourparlers avec le général Toussaint à qui il demanda une rencontre officielle et lui proposa les termes de la future négociation. Toussaint, dont la peur n’a jamais été dans sa chemise, alla rencontrer Leclerc au Cap-Français aujourd’hui Cap-Haïtien le jour du 5 mai 1802. D’entrée de jeu, Leclerc invoqua le nom de Dieu comme le seul argument qu’il pût s’en appuyer ; et cette invocation providentielle perdit Toussaint.

Dans une guerre, quelle qu’en soit la nature, il y a deux belligérants : celui qui demande à traiter un armistice, ce belligérant là accuse sa faiblesse à continuer la guerre. C’est l’enfance de l’art. Toussaint Louverture, ce guerrier rarissime, aguerri et accompli, céda à l’obsécration de son vis-à-vis pour sa pure perte. Tel est ici le mot qui achève notre CQFD au sujet de notre vie de peuple, mais dont on a occulté et confisqué la vérité historique.

Jean-Marie Beaudouin

Octobre 2023 ; coifopcha@yahoo.fr