Jacques Stephen Alexis et les jeunes haïtiens d'aujourd'hui

Le Nouvelliste
18 août 2023 — Lecture : 3 min.

À chaque fois que des caractères propres à l’État haïtien ressurgissent, il redéfinit ses mécanismes oppressifs, afin de déposséder les classes paysannes. Jacques Stephen Alexis est de ceux qui se sont insurgés contre cette nature propre à l’État haïtien, qui consiste à s’ériger contre les intérêts de classes dites inférieures et à se vouloir épistémophobe. Il l'illustre dans ses écrits tant littéraires que politiques.

Dans Compère Génénéral Soleil, les déboires du personnage Hilarius Hilarion peuvent être perçus dans le cadre d'un procédé inductif qui servirait à illustrer le massacre des Haïtiens en 1937, lesquels furent en quête d’un avenir meilleur dans les bateys de la République dominicaine. Ceci étant, il ressort l'esthétique d'une œuvre majeure de la littérature haïtienne, qui est immanente à l’histoire de la migration des Haïtiens vers la République dominicaine. En effet, parmi les causes objectives du massacre de Perejil, l’émigration des Haïtiens vers ce pays est à retenir (Castor, 1988 [2017]: 38) ¹. Ce fut la première vague de migration massive des Haïtiens vers l’extérieur.

En 2023, Haïti est en situation de connaître sa cinquième vague de migration massive vers l’extérieur, dans le cadre du programme Humanitarian Parole. Le scénario des jeunes Haïtiens d’aujourd’hui qui partent vers les États-Unis ressemblent peau pour peau à celle de Hilarius Hilarion. Et l'on se souvient des départs massifs vers le Brésil et le Chili en 2017, 2018, soit la quatrième vague migratoire. Enchaînés par une faim inassouvie d'exister en tant que des êtres à part entière, désenchantés par les privations, les jeunes Haïtiens d'aujourd'hui sont forcés d’aller constituer le socle des hiérarchies sociales de pays étrangers en tant que main-d'œuvre à bon marché. Forcés de croire que leur devenir n’est pas possible sur la Terre mère, ils se définissent dans le partir ; l'acte de désespoir par excellence qui se présente à eux comme la seule issue. Menés par toutes les folies, ils sont prêts à tout pour parvenir à rejoindre l'autre bord de leau et ils ne manquent pas de rêver l'improbable au travers des nuits les plus folles.

Pourtant, Jacques Stephen Alexis, dans une lettre à François Duvalier qui voulait le forcer à l’exil, décide de vivre et de mourir dans sa patrie. Mots pour mots, il écrit: « […] je tiens à savoir si oui ou non on me refuse le droit de vivre dans mon pays, comme je l’entends. » Ici, l’écrivain affirme non seulement son opposition au dictateur, mais aussi il s’érige contre le caractère épistémophobe du régime duvaliérien et de l’État haïtien. Sa lettre à François Duvalier peut être considérée par les jeunes Haïtiens d’aujourd’hui comme un acte de langage par lequel ils sont invités à habiter le pays autrement, à faire « l'effort dans le mal ». Tout comme Jacques Stephen Alexis, il ne faut pas que les jeunes se laissent intimider par la tendance de l’État à favoriser le règne de la peur dans tous les recoins du pays, mais l’affronter. Il ne faut pas se laisser intimider par les régimes qui s'actionnent contre l'intelligence et croire en des lendemains nécessaires dans son pays, se définir dans sa terre.

Dans La Belle Amour Humaine, l’écrivain critique certains intellectuels de son temps, lesquels sont faux dans leurs œuvres et inexistants dans les actes. Pour lui, la nécessité d’agir par l’action, comme d’agir par le discours, est inévitable pour l’intellectuel qui se veut humaniste.

Alors, la jeunesse étudiante haïtienne d’aujourd’hui, comme la plupart des jeunes Haïtiens, les Hilarius Hilarion, pourrait donc se repérer dans l’idée d’agir, par l’action et/ou par le discours. Bien qu’aucune politique publique favorisant l'épanouissement de l’esprit n’a été définie, il est pourtant nécessaire de croire en un devenir possible dans la lutte pour parvenir à édifier l'intelligence, ce malgré les privations et la faim dans le ventre. L’écrivain offre donc à la jeunesse étudiante haïtienne d’aujourd’hui de se ressourcer dans cette utopie concrète et cultiver, par-dessus tout, un profond amour pour l’Autre, afin de mieux s’insérer dans la lutte pour la reconnaissance des attributs collectifs.

  1. Castor S. (1988 [2017]). Le massacre de 1937 et les relations haïtiano-dominicaines: C3 Editions.

Williamson ORNÉUS

Maîtrise en Histoire Mémoire et Patrimoine

Licence en Communication sociale

williamsonorneus@gmail.com