L'esprit religieux : De la religiosité à la spiritualité

Selon les observations de David Hume, philosophe anglais, la religion n'est pas universelle comme on le prétend à tort, car, de tout temps, il y a eu des individus, des groupes humains et même des sociétés qui n'avaient pas de religion.

Paul Jérémie
19 mai 2023 — Lecture : 8 min.

Selon les observations de David Hume, philosophe anglais, la religion n'est pas universelle comme on le prétend à tort, car, de tout temps, il y a eu des individus, des groupes humains et même des sociétés qui n'avaient pas de religion. Dans le présent article, l'auteur argumente que le point de vue de Hume concerne la religion organisée, phénomène de plus en plus limité, et non pas l'esprit religieux, phénomène universel.

Des propos de Albert Einstein ont donné lieu à la même méprise entre la religion, prise dans le sens de esprit religieux, et la religion, prise dans le sens de religion organisée autour de déités, d'intermédiaires et d'intercesseurs. En effet, le scientifique allemand, père de la théorie de la relativité, eut à dire ceci :

« ... La science sans la religion est boiteuse, la religion sans la science est aveugle. »

Plusieurs se persuadent que Albert Einstein fait ici l'apologie de la religion organisée, et que, indirectement il signale sa croyance dans une déité. Cependant, les propos cités plus haut sont imagés et ne peuvent être pris littéralement. Ceci devient évident lorsque la citation est mise en contexte.

« La science ne peut être créée que par ceux qui sont complètement imprégnés par l'aspiration vers la vérité et la compréhension. La source de ce sentiment, toutefois, provient de la sphère religieuse. Delle provient la croyance dans la possibilité que les lois valables pour le monde de l'existence sont rationnelles, c'est-à-dire compréhensibles à la raison. Je ne peux pas concevoir un véritable scientifique sans cette conviction profonde. La situation peut être exprimée par une IMAGE: la science sans religion est boiteuse, la religion sans science est aveugle. »

Lorsque Einstein parle de la religion, il ne fait pas référence aux religions organisées et à leur panthéon. Sur ce point, sa position a toujours été claire.

« ... Pour moi, la religion juive est, comme toutes les autres religions, l'incarnation d'une superstition primitive (...) Le Dieu Juif [..] est la tentation de fonder la morale sur la crainte, une attitude déplorable et dérisoire. »

« Cest un mensonge, ce que vous avez lu sur mes convictions religieuses, un mensonge qui est systématiquement répété. Je ne crois pas en un Dieu personnel et nai jamais dit le contraire, mais je lai exprimé clairement. »

« La source principale des conflits actuels entre la religion et la science se trouve dans le concept dun Dieu personnel. » 

Lorsque Einstein parle de la religion, il ne fait pas non plus référence à la religiosité, mais au sentiment religieux ou à l'esprit religieux. En témoigne :

« La connaissance de l'existence de quelque chose que nous ne pouvons pas pénétrer, la manifestation de la plus profonde rationalité et la plus radieuse beauté, qui ne nous sont accessibles par notre raison que dans leurs formes les plus primitives - c'est cette connaissance et cette émotion qui constituent  la véritablement attitude religieuse. En ce sens, et seulement dans ce sens, je suis un homme profondément religieux. »

« Les génies religieux de toute époque se sont distingués par ce genre de sentiment religieux, qui ne connaît pas de dogmes, ni de Dieu conçu à l'image de l'homme, de sorte qu'il ne peut y avoir d’église dont les enseignements sont basés sur elle. Par conséquent, cest précisément parmi les hérétiques de tout âge que l'on trouve des hommes qui ont été remplis par le plus profond sentiment religieux et ont été dans bien des cas considérés par leurs contemporains comme des athées, parfois aussi comme des saints. »

Les propos cités plus haut sont accessibles en suivant ce lien électronique : http://www.willeime.com/Einstein-dieu.htm

D'une façon ou d'une autre, à des degrés divers, tôt ou tard, le sentiment de faire partie d'un "Tout" ("higher power") germe en chacun. Tous ont le pressentiment que ce "Tout" multidimensionnel les dépasse, que beaucoup de choses leur échappent, que le champ de l'inconnu est plus vaste que celui du connu et que l'essentiel n'est pas perceptible par les organes sensoriels.

En plus de ce sentiment d'appartenance poussé, il existe en tout homme une aspiration à la transcendance et au dépassement, une soif d'entrer en relation ou en communion avec ce que l'on perçoit comme étant plus grand que soi (un objet terrestre, un objet céleste, une entité cosmique, une divinité, un être suprême, un état suprême, un esprit ancestral, un messie, un héros, un idéal, un guru, le souffle vital, le silence, l'instant présent, etc.). À ce titre, l'élan religieux habite tout humain, l'esprit religieux est en tous, et tous les hommes sont plus ou moins mystiques.

L'esprit religieux peut évoluer en religion organique. Là, tout est intimement intériorisé par le disciple de la vie cherchant la connaissance de soi (la connaissance), tributaire de la conscience d'être, de la présence d'esprit ou de la vigilance, précédant la maîtrise de soi. Le disciple accepte humblement que le "Tout" qui l'imprègne et l'environne est un mystère insondable, impénétrable, insaisissable. Il rejoint la perspective de l'auteur du Livre de L'Ecclésiaste.

« ... La compréhension des choses est hors de ma portée. Elle est beaucoup trop profonde pour quon puisse latteindre...

... Lhomme ne peut comprendre l’œuvre qui se fait sous le soleil. Il a beau se donner de la peine pour comprendre, il ny parviendra pas. Et même si le sage prétend savoir, en réalité il ne peut pas comprendre... »

Par conséquent, le disciple résiste à la tentation de domestiquer et d'apprivoiser le "Tout". Il est carrément sceptique envers toute tentative de définir ce "Tout" dans la forme, dans le temps et dans l'espace, et envers toute velléité de le nier ou de le nullifier.

Dans le même sens, le disciple n'est pas emballé par les choses de l'inconnu ni les choses d'en-haut. Pour lui, tout est lié et interconnecté. Aussi va-t-il profondément dans le connu et dans le terre-à-terre quotidien. Il  ne se préoccupe pas du commencement et de la fin. Pour lui, tout se joue ici et maintenant, dans la vérité du moment présent, où tout converge, et où, vraisemblablement, réside le sens de la vie.

Généralement, l'esprit religieux est noyé et récupéré dans la mouvance de la religion organisée. Là, dépendant de l'organisation ou de la dénomination, le fidèle d'église pratique l'idolâtrie à travers le culte de divinités, le culte d’esprits, le culte de symboles et le culte messianique ; ceci, sous l'obédience de directeurs de conscience. Le fidèle professe un système de croyances reposant sur la réception de sacrements, les observances rituelles et les doctrines dogmatiques, ponctués ça et là de superstitions. Ces pratiques extérieures, souvent sectaires, engendrent régulièrement des bondieuseries, c'est-à-dire des personnifications du "Tout", créé à l'image et à la ressemblance de médiateurs autoproclamés. Par extension, ces pratiques entraînent la diabolisation des infidèles ou la chasse aux sorcières.

La religion organisée, vecteur de religiosité, prêche l'uniformité et le conformisme. Elle prétend répondre à la volonté de sens, c'est-à-dire au besoin chez l'homme de trouver le sens de la vie. La religion organisée prétend également combler les aspirations humaines, spécialement au bonheur durable, et permettre de surmonter les limitations de la condition humaine, en particulier la maladie et la mort ; ceci, grâce aux gros secrets et aux pouvoirs sacrés que des guides affirment posséder. 

De plus, la religion organisée propose triomphalement des théories sur le commencement et la fin et dispense beaucoup de promesses accompagnées d'espoirs. Pour toutes ces raisons, la religion (organisée) est l'opium du peuple par excellence. En cette qualité, elle produit un effet placebo capable d'entretenir chez le fidèle presque toutes les illusions, en particulier l'assurance d'être invulnérable au malheur et d'être invincible. Régulièrement, les calamités, comme les catastrophes naturelles et les pandémies majeures, se chargent de mettre ces illusions en quarantaine. Dissiper ces illusions est difficile, car elles refleurissent éventuellement grâce à l'amnésie.

Parallèlement, la religion organisée peut opérer comme une industrie. L'histoire montre qu'elle a servi à la fois comme entreprise de show-business, même dans le cadre d'activités philanthropiques, comme organe de propagande, comme appareil de contrôle des masses, comme bras auxiliaire de l'État, comme outil de mystification et comme instrument de domination culturelle. C'est le plus souvent dans ces fonctions que la religion organisée devient un foyer d'imposture et de tromperie, d'endoctrinement, d'intolérance, de fanatisme et de suprématie, cautionnant la persécution, la discrimination, l'exclusion et jusqu'à l'élimination des infidèles. D'où les dérives fréquentes du fondamentalisme religieux et de l'intégrisme religieux, un tandem inséparable.

En somme, le fidèle typique est possédé par un complexe de supériorité presque maladif qui lui procure véritablement la sensation de détenir le monopole de la vérité et de la moralité. Tant et si bien qu'il se croit investi de la mission de répandre partout son système de croyances. D'où le prosélytisme et le zèle apostolique prônés dans certaines religions dites révélées.

Seule la religion organique peut être vecteur de spiritualité, puisqu'elle transforme et renouvelle l'homme intérieur pour libérer et faire fructifier son potentiel surhumain, dite christique, et l'habiliter à atteindre sa dimension spirituelle. Dans la religion organique, le disciple répond non pas à la loi d'autrui mais à la loi du cœur ou de la conscience. Il se nourrit de vérités existentielles, de principes universels et de valeurs éternelles. Sa seule pratique, sa seule politique, sa seule mystique consiste à être omniprésent : Être présent à l'instant (vivre dans le moment), être présent à soi-même (vivre en pleine conscience ou "prier sans cesse"), être présent à son prochain (vivre d'amour). Plus rien n'est important. Tout le reste est vanité et poursuite du vent. Ou alors, s'il y a un reste, il viendra par surcroît.

Toutefois, la religion organique ne conduit pas forcément à la spiritualité. Celle-ci peut demeurer à l'état latent, dans la mesure où c'est un potentiel, et non pas une fonction automatique ou instinctive. Autrement dit, comme pour tout potentiel, il n'y a aucune garantie que la spiritualité se développe et fructifie chez quiconque. La croissance spirituelle serait même exceptionnelle, si l'on considère la prévalence de la pauvreté d'esprit, de l'indigence spirituelle ou de l'inconscience chez le commun des mortels. C'est là d'ailleurs le sens premier du mot "péché" qui, étymologiquement, désigne l'absence ou le manque de conscience, la faute de connaissance. Selon Osho, la spiritualité est l'ultime luxe. Comme quoi, peu parviennent à accomplir cette dimension à la perfection. Encore que la perfection (la réalisation de soi) est la vocation de tout homme.

Ceci étant dit, il est futile de porter des jugements de valeur sur les trajectoires possibles de l'esprit religieux, car les choses sont ce qu'elles sont, tout est dans l'ordre des choses, chaque chose a sa place, et chaque chose en son temps. Certains diraient que tout est bien. La religion organisée et la religion organique demeurent des phénomènes aussi universels que naturels ; la religiosité et la spiritualité sont des âges spirtuels ; le fidèle et le disciple jouent leur rôle existentiel. Il importe de respecter la liberté d'expression de tout un chacun dans la mesure où elle ne nuit pas aux autres. La sagesse ici est de rechercher ce qui contribue à l'édification mutuelle et de cultiver le savoir-vivre par le vivre et laisser vivre.

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