L'élimination du Brésil par la Croatie: une goutte de trop qui annonce la fin du conservatisme brésilien ?

Quand on parle de la notion de "conservatisme brésilien", cela nous renvoie fondamentalement à l'identité de la sélection brésilienne de football.

Mc Garcia R. ELIEN
19 déc. 2022 — Lecture : 6 min.

Quand on parle de la notion de "conservatisme brésilien", cela nous renvoie fondamentalement à l'identité de la sélection brésilienne de football. Laquelle identité se définit à travers deux principaux éléments, à savoir la nationalité du sélectionneur de l'équipe nationale et le style de jeu pratiqué par ce dernier. En effet, le sélectionneur de la selecao doit être de nationalité brésilienne et le jeu qu'il pratique devrait inévitablement s'inspirer du Jogo Bonito. Autrement dit, le jeu de l'équipe brésilienne doit être magique, passionnant et surtout beau à voir.

Par ailleurs, si ce style de jeu a connu un grand succès dans le temps, il n'est cependant pas aussi efficace sur les vingt (20) dernières années. Car, le dernier sacre du Brésil à la Coupe du monde remonte de l'édition de 2002. Ainsi, lors des éditions les plus récentes, la selecao a peiné à se hisser sur le toit du monde. Il totalise un bilan catastrophique de cinq (5) éliminations sur cinq (5) et leur meilleur résultat remonte à l'édition 2014 avec une quatrième place décrochée dans ce Mondial qui s'est déroulé sur leur territoire. Toutefois, en dépit des multiples échecs, ils sont nombreux les sélectionneurs, anciennes gloires, cadres et supporters du Brésil à être encore attachés à ce style de jeu ultra-offensif qui a valu au Brésil la renommée de la plus grande nation footballistique à travers le monde.

Pour mieux illustrer la question, il fallait recourir à la composition du onze (11) initial du Brésil lors de la Coupe du monde 2022 avec cinq (5) joueur à vocation offensive dont quatre (4) attaquants de métier. Donc, c'est avec une équipe ultra-offensive que le Brésil se lançait à la conquête de sa sixième étoile en Coupe du monde, et ce, à une époque où le jeu ultra-offensif est perçu [pour certains] comme étant arrogant et donc non adapté au football [moderne] du XXIe siècle.

On n'est pas sans savoir que le football a pas mal évolué ces derniers temps (voir cet article de Mc Garcia R. ELIEN titré: Le football au XXIe siècle: un football de plus en plus intense auquel le poste de numéro 10 semble ne pas être compatible?). Le jeu devient beaucoup plus intense et il n y a plus de passivité au niveau du milieu de terrain. Par conséquent, le statut du numéro 10 [à l'ancienne] est révolu. Il se remplace habituellement par des milieux relayeurs (8) ou encore par des milieux offensifs axiaux (10) travailleurs dont les jeux ne se résument pas à de la magie mais aussi avec de l'intensité ainsi que les replis défensifs nécessaires à la nouvelle configuration du football.

Par ailleurs, le profil du numéro 10 [à l'ancienne] reste intact dans le jeu brésilien. Il est de loin la figure centrale du fameux Jogo Bonito. Notons que celui-ci est avant tout un jeu spectaculaire qui exige l'expertise d'un chef d'orchestre. Ce qui fait la survie du jeu brésilien passe nécessairement par la sauvegarde de la figure iconique du mesapunta. Par conséquent, le projet conservateur brésilien reste et demeure un combat pour la restauration de la musicalité du jeu qui de plus en plus devient obsolète.

Cependant, fort de cette visée conservatrice, il se peut qu'il y existe quelques difficultés majeures qui empêchent le rayonnement du conservatisme brésilien. L'une de ces difficultés est la question de l'inadéquation entre l'idéal conservateur et le profil des internationaux brésiliens. Car si le sélectionneur de l'équipe nationale se revendique assez souvent de l'école brésilienne, ce n'est pourtant pas le cas d'une bonne majorité des joueurs de la selecao.

En effet, le score de 56,52% de joueurs évoluant dans le championnat brésilien convoqués pour disputer la phase finale de la Coupe du monde en 2002 est passé à seulement 13,04% en 2006. Puis, il continue de chuter jusqu'en deçà de 10%, puisque sur les 23 Brésiliens convoqués pour la Coupe du monde de 2010 ainsi que celle de 2014 on retient, à chacune des deux (2) éditions, seulement deux (2) footballeurs du championnat brésilien, soit 8,69% de l'effectif total. S'il est vrai que le pourcentage soit remonté un tout petit peu à 17,39% en 2018, il replonge quatre (4) ans plus tard à la bagatelle de 7,69% en 2022.

Face à cette situation, il est clair qu'il y a une inadéquation flagrante entre le projet conservateur et le profil des internationaux brésiliens. Ces derniers sont peut-être brésiliens d'origine, mais, en tant que footballeurs, ils ne font que vaciller à travers différents univers afin de s'offrir une carrière digne d'un footballeur professionnel. Ainsi, on peut dire qu'ils se projettent davantage en Europe, car, en matière de ressources, le vieux continent est sans nul doute la plus forte région footballistique à l'échelle planétaire.

Maintenant, si le Brésil ne dispose pas de ressources nécessaires pour conserver ses footballeurs, comment peut-il espérer conserver son identité tout en espérant de pouvoir rivaliser avec les grandes nations européennes? Ne serait-il pas beaucoup plus bénéfique si l'identité de l'équipe soit définie par rapport au profil des joueurs et non par le projet conservateur? D'ailleurs, si on se réfère aux quatre (4) derniers sacres en Coupe du monde, la meilleure stratégie serait la deuxième, dans la mesure où ce sont les entraineurs qui ont non seulement pu s'adapter au profil des joueurs, mais aussi à l'une des philosophies dominantes de l'époque.

Si on prend l'Italie de Marcelo Lippi en 2006, cette équipe a été inspirée du catenaccio italien, avec évidemment un alliage entre la plupart des meilleurs éléments des principaux grands clubs italiens de l'époque : le Milan AC, la Juventus, l'Inter Milan, la Fiorentina et l'As Rome. Ne parlons pas de la grande équipe espagnole (inspirée de l'école catalane), vainqueur de la Coupe du monde 2010. Idem pour l'Allemagne de Joachim Low en 2014; ce dernier a pu compter sur les principaux enseignements de l'école bavaroise pour offrir à la Die Manschaft son quatrième étoile en Coupe du monde.

Par contre, on peut dire que le sacre des Bleus de Didier Deschamps en 2018 a été l'œuvre d'une toute récente révolution footballistique avec l'émergence du schéma asymétrique (hybride) axé fondamentalement sur le jeu de la transition rapide. D'ailleurs, il se produit un fait assez paradoxal dans Cette coupe du monde FIFA 2022, puisque sur les quatre (4) sélections demi-finalistes (la France, l'Argentine, le Maroc et la Croatie), il n'y a pas une seule qui se démarque du jeu en question (le jeu de la transition rapide). Même cas de figure pour les sept (7) derniers vainqueurs de la Ligue des champions de l'UEFA: Real Madrid (2016, 2017, 2018), Liverpool (2019), Bayern Munich (2020), Chelsea (2021), Real Madrid (2022). Ainsi, on assiste désormais à une véritable dictature du jeu de la transition rapide.

Alors, il est clair que pour pouvoir rivaliser avec le football sud-américain, les pays européens ont procédé à pas mal de réformes. Ils ont emprunté par-ci par-là avant d'établir leur hégémonie sur le football mondial. Depuis, c'est quatre (4) victoires européennes sur les quatre (4) dernières éditions de Coupe du monde de la FIFA. Cet exploit inédit est accompagné d'une victoire européenne lors de la dernière édition de la Coupe des Confédérations en 2015 ainsi que quatorze (14) victoires sur les quinze (15) dernières éditions de la Coupe du monde des Clubs.

Alors, face à cette écrasante domination du bloc européen et surtout la récente élimination face à la Croatie (la cinquième de suite face à une équipe européenne), n'est-il pas le moment idéal pour que le Brésil décide de renoncer à son projet conservateur afin de s'embarquer dans le football [moderne] du XXIe siècle? Ou du moins va-t-il opérer quelques réformes en espérant que les résultats reviennent dans un avenir proche?

De toute façon on n'en est pas encore là, car s'il est vrai que ces deux (2) propositions soient sur la table, la plus probable reste la maintenance du projet conservateur avec l'officialisation imminente de Fernando Diniz (48 ans), actuel coach du Football Club Fluminense, à la tête de la selecao.