Expulsion des migrant-e-s haïtien-ne-s de la République Dominicaine et violence de genre: quels enjeux pour une migration sure ordonnée et régulière ?

L’invisibilité des femmes dans les médias est de nos jours une préoccupation.

Le Nouvelliste
05 déc. 2022 — Lecture : 13 min.

L’invisibilité des femmes dans les médias est de nos jours une préoccupation. C’est en ce sens que le problème de la migration féminine haïtienne en République Dominicaine, par exemple, suscitait peu d’intérêt. Ce, jusqu’au début des années 1990 pour s’inscrire dans la perspective des savoirs situés. Après quelques traces sur les mauvais sorts des travailleuses migrantes et commerçantes évoquées par Corten et Tahon(1983), ce thème commence à rebondir au sein des organisations de femmes dont le Movimiento de Mujeres Dominico-Haitianas (MUDHA), le programme de la femme de Instituto Tecnologico de Santo Domingo ainsi que le groupe d’Appui aux Rapatriés et aux Réfugiés (GARR) et la Solidarite Fanm Ayisyen(SOFA) pour se frayer peu à peu une place dans des recherches universitaires en Haïti aussi bien que  dans des médias alternatifs comme le journal Ayiti Fanm  pour faire état de la récurrence de la vulnérabilité des femmes migrantes haïtiennes dans un système d’exclusion.

Sans nous évader de notre centre d’intérêt immédiat, la situation des minorités de femmes migrantes en général est sujette à des traitements discriminés dont les migrantes dominicaines lors des traversées de frontières notamment aux Etats Unis (Sorensen,1997). -Nous profitons de l’évènement d’aujourd’hui pour rappeler l’assassinat des sœurs Mirabal en République Dominicaine le 25 novembre 1960 qui a dicté la décision de retenir la journée internationale contre la violence faite aux femmes.  -Pour revenir au problème central, les femmes sont laissées en arrière-plan ou dans l’oubli à différents moments de l’histoire, dans la période de l’esclavage qu’à l’heure actuelle. Dans le cas de la République Dominicaine, l’activité principale de la coupe de la canne à sucre éminemment masculine rend invisibles les femmes. En 1924 quand la main d’œuvre haïtienne allait remplacer celle des cocolos on a enregistré 1,104  permis de résidence aux braceros ,138 destines aux femmes  et 48 pour les enfants cité par Del Castillo (1978) dans (Jansen et Millan,1991 :16). En 1981, on avait recené d’un total de 72,482 résidents dans les bateys du Consejo Estatal del Azucar CEA, on a identifié 31,467 femmes qui représentent déjà 43% de la population totale pour passer à 45% (51,251 femmes)  en 1989 d’une population totale de migrants de 113,507.

Elles sont de la première file des migrantes appelées à se risquer par rapport aux hommes. Elles ont alors le rôle de prendre en charge le reste de la famille. Elles sont enclines aux déboires et embuches dans leur trajectoire de migrantes de la ville la plus proche dans leur navette en passant à la plus importante de la région ou la capitale pour une destination en terre étrangère. La domesticité, la prostitution, la traite ou le travail marginal s’interposent comme trajectoires. La socialisation des filles et des femmes est ancrée dans un environnement de violence. Elles sont les premières victimes  des contrefaits de la migration , soient une chair à canon à subir les violences de toutes sortes.

Tout d’abord, elles résorbent le poids de la crise dans le foyer. Elles assistent le reste de la famille dès l’enfance dans des travaux domestiques dans un milieu hostile après avoir migré. Elles sont aux côtés de leur compagnon braceros pour compléter le revenu familial par la débrouillardise, le travail domestique et la pratique d’une micro-activité dont le petit commerce informel le plus souvent. L’activité de Madan Sara leur confère   un rôle d’avant-garde qui les expose aux premières embuches notamment dans la migration.

Sujettes à une victimisation par l’oppression liée aux conditions de race, sexe et classe, la violence associée aux expulsions des migrantes haïtiennes de la République Dominicaine dans le tournant des mois d'octobre et de novembre 2022 interpelle le Centre de Recherche en Migration et Environnement (CERREMEN) qui développe aussi un axe porté sur la question du genre.

Tout récemment, à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes le mars 2022, le centre par une note publique avait dénoncé des violations de la part des autorités dominicaines en portant atteinte aux droits humains et à la dignité des femmes migrantes haïtiennes. Cette réaction concerne les brutalités et violences dont étaient victimes de centaines de femmes enceintes au moment de leur expulsion dans des conditions infrahumaines entre novembre 2021 et février 2022.

La conférence débat de ce 25 novembre 2022 tient lieu à promouvoir l’association savoir et pouvoir des femmes de l’analyse de ses conditions de violence et d’oppression face aux simples relais d’opinions comme un écran des problèmes des femmes proprement dits. Ce, en rupture aux positionnements à portée de révolte individuelle et à la tradition d’invisibilité des femmes comme catégorie sociale.

Notre exposé sera enrichi par l’intervention de la journaliste et militante féministe Colette LESPINASSE. Le contenu général de cet exposé embrasse les points suivants : Eléments de mise en contexte : genre, ethnicité et traversée de frontières. Bref aperçu sur la trajectoire des femmes migrantes haïtiennes en République Dominicaine/ La relation à la migration, sure, ordonnée et régulière. La violence dans les expulsions des femmes migrantes haïtiennes. Perspectives du travail social, genre et migration internationale.

Éléments de mise en contexte : genre, ethnicité et traversées de frontières-

"La migration constitue à l’heure de la globalisation est " un tout pour un marché national de travail et de biens à travers des réseaux de type social et de groupes de familles transnationales » (Sorensen, 1997 :78). Il s’agit aussi d’un processus social dans lequel les migrants établissent  des champs sociaux qui traversent les frontières géographiques, culturelles et politiques  » (Glick, Schiller et al (bb)1992 :ix) cité par Sorensen (ibid, p 78). Les migrantes sont généralement d’ascendance paysanne pauvre ou de classe moyenne urbaine,   leur espace est défini en termes de leur condition de classe même si la question du genre est aussi cruciale pour d’autres  comme Georges (1990, 1992) et Grasmuck et Pessar (1991) (ibid, p 80) étant associée à la classe sociale. Mais les dimensions d’identité ethnique et de race n’ont pas le même poids que la classe et le genre dans le cas de migrantes dominicaines aux Etats Unis eu égard à des patrons latins ou hispaniques quand des éléments culturels afro caribéens ont été déconsidérés du cadre culturel dominicain (ibid, p80).

Il est advenu que les migrantes parviennent à franchir à la fois les frontières physiques nationales, ethniques, raciales ou celles liées à la classe ou au genre. Toutefois la traversée de la frontière d’identité n’est pas évidente. En effet, toute séparation physique de la personne migrante de son pays d’origine est considérée comme une perte d’intégrité morale et d’orientation émotionnelle (Malkki, 1992). Cette perte s’étend à l’ethnicité voire à des interprétations relatives au genre. Il est courant d’associer aux Dominicains des conduites de brutalité, de tapageurs, trafic de cocaïne et autres types d’activités délictueuses (ibid, p 78).

Dans le cas qui concerne Haïti et la République Dominicaine, la position de Theodat valorise la frontière comme cadre de référence et d’intégration des habitants. Les disparités entre les deux pays ont causé la traversée quotidienne et en masse de la frontière par des Haïtiens à la recherche d’une vie meilleure qui ne sont pas toujours les bienvenus ; d’autre part, les rapatriements quotidiens de migrants clandestins dont 200 à 300 sont rapatriés en Haïti. Elle a participé dans la construction de l’identité dominicaine en repoussant les Haïtiens tout en évoquant tous types de préjugés. Les autorités baptisent l’opération de » :dominicanisation de la frontière qui a eu tout son sens qu’à partir des années 1940 (Denis, 2021). L’axe Belladere -Elias Pinas en est le type idéal ; Ouanaminthe-Dajabon n’est sans moindre importance. Malpasse-Jimani fait état d’un passage restrictif à haute surveillance pour ses fréquentations courantes. Anse A Pitres-Pedernales est moins achalandé mais constitue un point stratégique en la présence d’un barrage binational.

Pour Senarclens (1998) cité par Dorino (2017) :  la délimitation et le contrôle des frontières relèvent d’un acte de souveraineté absolu soutenu par le droit international. Dorino poursuit pour voir en l’Etat souverain le garant de la sécurité et de la liberté des citoyens. Ce qui n’empêche pas de zones incontrôlables de la sphère de l’Etat comme les villages frontaliers abandonnés par les pouvoirs centraux respectifs ont développé au cours des siècles de moyens de subsistance, à travers un système de troc, de commerce informel et d’occupation de terres, pour faire la part des choses. La frontière est d’une longueur de 388 km (Wooding and Moseley-Williams, 2009 :37), séparant les deux Etats joue un grand rôle dans la politique des deux pays.

Il existe une convivialité dans l’espace frontalier entre Haïtien-ne-s et Dominicain-e-s. Ce qui porte à distinguer la communauté rurale des frontières des autorités des services d’immigration et des agents militaires et de la police. Dans l’axe frontalier de Ouanaminthe/Dajabon, une jeune dame selon ce que rapporte Beusejour(2019) les madan Sara font face à de difficultés quotidiennes en ces termes : »Bon, je me sens beaucoup plus à l’aise chez moi. Parce qu’il se peut que vous êtes au marché de Dajabon  des Dominicains vous pressent les fesses, tirent la queue de votre robe, vous bouchent le corps de n’importe quelle manière. Donc, je ne me sens pas à l’aise quand je suis allée vendre mes produits. Je me sens beaucoup plus à l’aise chez moi, quelle que soit la situation dans laquelle je me trouve ».

 « La dominicanidad est évoquée en guise d’idéologie instituée depuis Trujillo dans le sens de la promotion des Dominicains comme étant majoritairement blancs, catholiques, d’ascendance espagnole face au croissant danger de l’africanisation causée dans la présence haïtienne dans les aires rurales du pays »(Sorensen, 1997 :98). Mais dans leur expérience transnationale, les migrants dominicains se rendent compte, indépendamment de ce qu’ils croyaient qu’ils étaient , ils sont perçus autrement par la société nord-américaine .Delà ils commençaient à reconsidérer leur identité de créole. Ils ont noté qu’ils étaient autant Africains que les Haïtiens, ni tant qu’occidentaux que les nord-américains. Quant aux relations de genre, elles reflètent le machisme indubitablement. Il est un fait que les segments inferieurs de la population dominicaine ne sont pas assimilés contrairement à l’élite « claire » qui veut préserver la pureté raciale ou devenir beaucoup plus claire. Ainsi la majorité de la population a fait montre d’une capacité notable pour un mélange racial. Ce qui est un mélange multiculturel de diverses pratiques culturelles en une identité dominicaine uniforme. En interprétant la culture à travers le prisme du genre, et interpréter le genre, à travers un prisme de la culture, un cadre différent fait surface « (ibid, p100). Il y a lieu de noter la solidarité des Dominicains New York aux migrants haïtiens en République Dominicaine de telle sorte que le maire de New York d’alors Bill de Blasio a donc interpellé les Etats-Unis à dénoncer la maltraitance et la persécution contre les migrants haïtiens (Le Nouvelliste, 24 juin 2015).

Bref aperçu sur la trajectoire des femmes migrantes haïtiennes en République Dominicaine/ La relation à la migration, sure, ordonnée et régulière.

L’expérience de migrations des femmes haïtiennes en République Dominicaine

L’exclusion des migrantes est inhérente à un système basé sur la division sexuée du travail et delà alimente la discrimination des femmes. Ces dernières s’occupent de la maison et de la garde des enfants dans le cadre du travail invisible dans le foyer. Dans d’autre cas, elles sont recrutées comme ménagères ou comme cultivatrices qui travaillent dans les plantations. Elles savent aussi investir dans des activités de débrouillardise comme un petit commerce informel. Ce, pour compléter le revenu de la famille et en garantir la survie. Cette exclusion se réfère aussi à d’autres facteurs dont la faible socialisation des femmes migrantes dans le système. S’il existe des réseaux de parents déjà installés là-bas comme « viejos » cela n’a pas garanti pour autant des interactions et la liberté de circulation de migrantes qui vivent plutôt dans l’isolement. Les femmes se sentent persécutées par rapport aux fréquentes incursions des agents de police à la solde de la direction d’immigration dans le contrôle des sans-papiers.

 Le cas d’une migrante âgée de 25 ans séparée de ses 4 enfants qui vivaient eux-mêmes en Haïti vient illustrer l’absence de liberté de circulation qui a été plus haut évoquée. La migrante a eu l’expérience de mère adolescente à l’âge de 15 ans. La migrante provenue de l’axe d’Anse A Pitres -Pédernales a été appréhendée dans les parages immédiats de son lieu de travail.  Adonnée au travail domestique et dans la garde des enfants, ses sorties étaient plutôt ponctuelles. Malgré la vie cachée qu’elle a su mener pour éviter tout éventuelle déportation, la migrante, deux ans après son établissement, a pu connaitre ce sort. Elle avouait qu’à tout moment des agents de la police peuvent violer l’espace privé du domicile d’un immigrant. 

La violence dans les expulsions des femmes migrantes haïtiennes

La division du travail est segmentée en distinguant les migrants évoluant dans les aires urbaines, les centres attractifs et la capitale et ceux qui cantonnent dans les constructions, les jardins et les bateys. Le port de documents légaux de migration , de passeport muni d’un visa valide convient à ceux ou à celles localisés dans les premières sphères. Le commerce exige aussi des documents légaux alors qu’il est interdit aux gens de la deuxième sphère d’activités de se procurer de passeport avec un visa valide. La gestion migration sure, ordonnée et régulière est sélective, et institutionnellement vise un groupe déterminé tout laissant se développer des procédés extra-bureaucratiques en matière de gestion binationale de la migration centrée sur des pratiques de prébendes et l’intervention réseaux mafieux bénéficiant de l’entraide complice et malsaine des migrants eux-mêmes et des autorités.

Il y a lieu de noter une démarcation entre deux mondes : celui qui a vu installer une communauté dans la convivialité avec des visées bi-culturelles, le culte de la diversité dans l’existence des identités distinctes malgré la forte intégration haitiano dominicanie. Les préjugés et les discriminations raciales sont absentes sinon les différences portent sur l’ethnicité non sur la nationalité. C’est cette réalité qui a existé avant 1937. Elle n’a pas totalement disparu et se trouve maintenue dans quelques poches de zones rurales. L’attraction vers les zones urbaines et l’émigration des dominicain-e-s. On constate une présence de minifundistes pour la plupart des femmes migrantes qui exploitent les terrains. Elles seraient le groupe alors principalement persécuté lors des expulsions ; se sont associés aussi des hommes minifundistes.

Corten et Tahon (1985) avaient décrit cette situation déjà dans les années 1980.En effet, 29% des Haïtiens ont un morceau de terre de plus de 3 ha alors que 44% cultivent régulièrement. La présence de femmes dans les champs durant les récoltes de café et de cacao est importante. Elles sont généralement assujetties au travail gratuit. Elles vivent dans des conditions de vie infrahumaine du fait qu’elles dorment à ciel ouvert et à même le sol de novembre à février. Malgré tout cette présence de minifundistes aurait irrité et menacé des autorités du fait d’une accumulation progressive de ce groupe social notamment dans les aires périphériques. Cela aurait été à la base des saignées de déportations des migrants dans des conditions de violence extrême.

Perspectives du travail social, genre et migration internationale.

L’intervention dans la réalité sociale est suggérée comme démarche en partant du vécu des migrantes, la valorisation de leur savoir-faire et le partage d’expériences avec d’autres femmes impliquées comme travailleuses migrantes, ouvrières et Madan Sara ainsi qu’ama de casa dans le travail de foyer. L’alphabétisation conscientisante est au cœur de la démarche ainsi qu’une formation syndicale. La promotion des échanges entre différents milieux de femmes est un atout ainsi que des notions du féminisme. Tout devrait centré autour des pratiques d’écriture collective et la production d’un journal pour relayer la voix des migrantes dans d’autres expériences régionales ou internationales

Panel, du Centre de réflexion et de Recherche sur la Migration et l’Environnement (CERREMEN), professeur Hancy PIERRE, IERAH, 25 Novembre 2022

Bibliographie 

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-Bridget Wooding et Richard Moseley-Williams (2009), Nécessaires mais indésirables. Les immigrants haïtiens et leurs descendants en République Dominicaine. Les Editions de l’Université d’Etat d’Haïti, Haïti.

-Jean Price-Mars (1998), La République d’Haïti et la République Dominicaine, Tome 1, Collection du Bicentenaire Haïti 1804-2004.Les Editions Fardin, Port-au-Prince.

-Watson Denis (2021), Terreurs de frontières -Le massacre des Haïtiens en République Dominicaine en 1937, Publications Challenges, Port-au-Prince, Haïti.

-Louis-Pierre Beaudry (2018), Migration et intégration in Revue Aspects sociologiques, Vol 24#1, Editions Thomas Blouin, Canada.

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-Pierre Richard Beausejour, Sociologie des rapports sociaux de reciprocite , de confiance entre les Madan Sara et les marchands dominicains dans le cadre des echanges commerciaux frontaliers du marche de Oouanaminthe/Dajabon de 2016-2018,(these de licence) Faculte des Sciences Humaines, Universite d’Etat d’Haiti,Port-au-Prince 2019(Non publie).

-Kedma Louis, Feminismes et savoirs situes en Haiti: ruptures et continuities par rapport a l’heritage de la Ligue Feminine d’Action Sociale (Voix des femmes), these de licence) Faculte des Sciences Humaines, Universite d’Etat d’Haiti,Port-au-Prince 2015(Non publie).

-Hancy Pierre, « République Dominicaine: le périple d’une diaspora haïtienne orpheline  », Port-au-Prince, Le Nouvelliste, 24 juin 2015).