L’éducation culturelle haïtienne et le vaudou selon une approche particulière

Publié le 2022-11-24 | lenouvelliste.com

Eduquer nos jeunes en tenant compte de leur réalité culturelle consiste à leur offrir une éducation qui leur permet de renforcer leur estime de soi, s’imprégner du sens du patriotisme et s’affirmer en tant que peuple. C’est la meilleure façon de les former en tant que citoyens engagés et avisés et en qualité de défenseurs fervents de leur culture. Sinon on risque de les élever comme des expatriés culturels non-conscients ; du moins comme des idiots qui se contentent à se chercher vainement à travers d’autres cultures, considérées dans leur tête, comme référence certaine ou modèle incontestable. Maintenant comment former nos jeunes haïtiens par leur culture, centrée sur le vaudou faisant pourtant objet d’une mauvaise perception de pratiques malsaines ou maléfiques ?                     

Il semble nécessaire, comme première démarche, d’intégrer dans l’enseignement classique haïtien, un cours portant particulièrement sur la  « culture haïtienne » et enseigné du premier cycle fondamental au Secondaire IV afin de former dès la base, nos enfants, dans une large ambiance culturelle leur permettant de mieux s’attacher à leur culture pour laquelle ils doivent éprouver un vrai sentiment d’appartenance et beaucoup d’estime. Il convient ainsi, de bien allumer le projecteur sur ces apprenants, considérés comme des jeunes arbres fruitiers devant grandir dans un environnement d’éducation culturelle prometteur et être à couvert de mauvaise influence culturelle d’horizons externes divers. Il est donc indispensable d’éduquer nos enfants en tenant compte de leur réalité culturelle, en leur aidant à bien cerner le sens et l’essence de leur culture par le biais de ce cours sur la culture haïtienne.

Qu’importe l’appellation, l’important c’est le contenu de ce cours, fondé sur nos valeurs culturelles et traditionnelles, nos us et coutumes, nos patrimoines matériels et immatériels, nos productions surabondantes d’œuvres d’art, notre imaginaire collectif, notre identité en tant que peuple… C’est un contenu extrêmement riche qui s’enracine dans un passé lointain d’une marque afro-aborigène. En effet, nous sommes tous des descendants d'Afrique et d’un peuple indigène, appelé maladroitement indiens par Christophe Colomb et ses coéquipiers qui s’étaient probablement trompés de territoire de conquête.

Un tel cours peut aider nos jeunes à mieux connaître leur culture dont le rayonnement se fait sentir, notamment dans les domaines de la musique - avec le zouk - et des arts plastiques, à travers toute la région de la caraïbes. Ils comprendront mieux  pourquoi ils doivent être fiers de leur culture qui, signalée par sa diversité ou son immense richesse, n’est ni inferieure ni supérieure à celle d'aucun autre peuple; elle est simplement égale à elle-même et mérite d’être appréciée et protégée d’abord par nous-mêmes. Puisqu’elle constitue notre identité en nous distinguant par nos valeurs patrimoniales, il est logique de leur apprendre à apprendre cette culture dans ses différents aspects et ses différents composants comme le vaudou qu'ils devraient être en mesure d’aborder sur les plans historique, artistique et  socioculturel.

Car le but principal est de les aider à l’appréhender, en tant que matrice de notre culture, dans une perspective de construction de savoir intellectuel et non dans l’idée de les convertir en des adeptes par l’acquisition d’un savoir sacré ou d’une connaissance technique. On doit leur apprendre de manière objective, sans nullement attaquer leur foi ni leur droit, les notions préliminaires à savoir : sa définition, son histoire, ses composants, ses différents aspects, son mode de fonctionnement, son importance… Il ne s’agit donc pas d’un apprentissage technique ni pratique du vaudou qui ne doit plus être considéré comme sujet tabou dans les milieux scolaires.  .

Cet apprentissage peut inclure, dans le cadre d'une sortie pédagogique, des visites guidées de différents espaces de pratique du vaudou : péristyles, sources d’eau, forêts, grottes, rocher… où habitent en général, selon la croyance populaire haïtienne ou le vaudou haïtien, les « lwa » qui sont des entités non humaines; leur participation aux différents événements culturels, basés sur le vaudou, défini malheureusement dans les dictionnaires français comme pratiques de sorcellerie.

Cependant, ce pilier de la culture haïtienne, caractérisé entre autres, par la magie, l'art de faire des choses ou produire des phénomènes par des procédés surnaturels qui, selon Emmanuel Kant, dépassent l’entendement humain, n’est certainement pas mauvais en soi. Il peut être tout simplement considéré comme une arme à double tranchant, capable de produire des effets bénéfiques ou maléfiques, selon qu'on l’utilise à bon ou à mauvais escient. Tout jugement qu’on peut y porter dépend en d’autres termes, de l’usage qu’on en fait.

Étant donné que le vaudou peut être considéré comme un  répertoire de connaissances traditionnelles qui, selon la croyance populaire haïtienne, permet de protéger et sauver la vie des gens y compris ses offenseurs farouches qui se plaisent à cracher dessus, comment se fait-il qu’on refuse de souligner son côté positif et contributif au bon fonctionnement humain ? Pourquoi ignore-t-on l’importance des vaudouisants, qui, par leur savoir-faire, basé sur la magie et la médecine traditionnelle, guérissent des gens, frappés par exemple, par des persécutions démoniaques ? Combien de jeunes savent que les péristyles, situés particulièrement dans les milieux ruraux, sont considérés comme de véritables dispensaires ?

Dans « La Montagne Ensorcelé », Jacques Roumain explique en clair que ces détenteurs de pouvoir magique soignent avec habileté et humour leur patient, malgré la profondeur de leur blessure, la complexité de leur maladie; accouchent les femmes…, sans aucune assistance technique ou matérielle des autorités de l’Etat qui devraient pourtant se renseigner sur la méthode et la qualité de leur travail.

Tout cela devrait stimuler nos jeunes à aimer et défendre leur culture, grandement manifestée, entre autres, par les arts : musique, danse, théâtre, conte, proverbes, dictons, peinture, sculpture, artisanat… qu’on peut utiliser dans leur formation comme médiums de transmission de savoir pratique et moyens d’expression libre, dans un langage nouveau, le langage de l’art. Ainsi, ils auront la capacité de produire dans leur propre culture et comprendront, par l’éveil d’une conscience claire, l'importance de leur propre mode de vie en tant que peuple et celui de leurs ancêtres qui viennent, avec leurs propres pratiques de spiritualité, de diverses tribus africaines, au Benin, Congo, Dahomey, à la Guinée…

C’est la rencontre de cette vaste culture africaine et celle des aborigènes de l’île de Saint-Domingue qui nous a légué nos traditions ancestrales sur quoi nos apprenants doivent suffisamment se renseigner. Ne pas en leur parler, c’est à juste titre les détacher de la vie culturelle de leur pays. Or c’est ce détachement culturel qui, comme contrecoup malheureux, va provoquer chez eux la peur intense du vaudou au point d'y manifester, un dégoût insensé, un gêne forcé, renforcé par la religion chrétienne qui, importée par les colons pour mieux nous exploiter, opprimer et endormir, fait montre d’une idiotie terrifiante dans la campagne d’anti-vaudou, en 1945, caractérisée par la destruction massive des objets précieux qui devraient être pourtant conservés dans des musées d’art. 

Qui pis est, les bourreaux de ces actes fâcheux étaient pour la plupart, des religieux haïtiens dont les grands-parents ont connu à l’époque de l’esclavage, de supplices atroces, des humiliations à nul autre pareil. Ils ont agi de cette manière rien que pour assouvir le désir morbide de leurs seigneurs, oppresseurs religieux et destructeurs de culture qui poussent nos jeunes, déjà éduqués malheureusement selon leur modèle d'éducation, à afficher une attitude repoussante à l’égard de leur propre culture.

Eduquer ces « chevaliers de la relève » en passant par leur culture, consiste à les transformer en de véritables tribuns de ce symbole de fierté, « indispensable, selon l’UNESCO, parce qu’elle confère du sens et de la valeur à l’identité et à la continuité des sociétés humaines. » Cette éducation par la culture a pour objet de leur aider à renforcer leur capacité réflexive et cognitive, développer leur intelligence et leur sens critique; faciliter leur épanouissement personnel et s’engager dans un processus d’humanisation afin de mieux tisser leur rapport interhumain. Autrement dit, ce système d'éducation culturelle permettra à nos apprenants de mieux participer à la démarche progressive de leur accouchement intellectuel et d’être capable de bien s’accommoder aux parages multidimensionnels d’autrui.  C’est un système éducatif qui vise donc une préparation plus complète des apprenants, au regard de la construction de leur caractère ou leur identité personnelle et d’un civisme avéré.

Jean JOSEPH,

Professeur de Philosophie

 Percussionniste / Opérateur culturel,

jeanjoseph24@gmail.com

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