Nouvelles dramaturgies d’Haïti : Le purgatoire de Naïza Saint-Germain

L’Association 4 Chemins vient de publier Nouvelles dramaturgies d’Haïti : Des écritures pour la scène en 2 tomes. Ce livre est une anthologie de « textes théâtraux pour le théâtre » (Guy Régis Jr) écrits par 12 jeunes dramaturges du pays. Le Nouvelliste vous invite à les découvrir en une série d’articles publiés à l'occasion du Festival 4 chemins. Volume 2, numéro 2 : Le purgatoire de Naïza Fadjanie Saint-Germain.

Publié le 2022-11-24 | lenouvelliste.com

Lili, le premier transsexuel opérée du monde, enseigne la grammaire à Linda, célèbre actrice porno des années 70, et la vierge mais pas sainte Juliette Capulet de Roméo et Juliette (Shakespeare). On attend Tamar, l’incestueuse bisaïeule du Christ, qui rapportera de la bibliothèque un poème assez libidineux de Paul Verlaine. L’action se passe au Purgatoire chrétien, où ces dames languissent après leur sort. Aujourd’hui, Lili a choisi d’analyser grammaticalement un distique assez chaud de l’écrivain Alphonse Allais :

« La trépidation excitante des trains

« Nous glisse des désirs dans la moelle des reins ».

De la grammaire au féminisme

La leçon est un prétexte puisque les élèves connaissent très bien la nature, la fonction et le genre des mots. Mais il fait un temps long au purgatoire, on s’ennuie vite. D’autant plus qu’ « il est interdit de se toucher, de s’embrasser et de jouer aux dames » ! On joue à la grammaire, et coquines, on prend bien soin de ne choisir que des phrases érotiques à analyser. Évidemment, les femmes finissent par en parler, elles aussi. Du sexe, voyons. Et elles en parlent apparemment mieux que les hommes. La lubrique Linda arrive à passer son feu à la bande. L’on découvre alors une Juliette Capulet mentant comme un arracheur de dents et plus cochonne que les trois autres pimbêches réunies ! Oui, elle-même même, la prude Juliette de Roméo. Faut croire que le purgatoire porte bien son nom : ça vous purge et fait tomber les masques.

Ces dames nous présentent sur la scène presque toutes les revendications du mouvement féministe, n’allez pas croire que les marchandes de Joeanne Joseph aux « Rèv Boukannen » ne s’y retrouveront pas. En revisitant leurs passés, les personnages de Le Purgatoire mettent en avant leur apport à la lutte des femmes et à la libération sexuelle. Chacune à des époques différentes et éloignées les unes des autres : Tamar, la patronne des abusées qui a forcé les hommes de sa belle-famille à respecter la tradition et à donner un descendant à son mari, date de l’invention de l’onanisme (à laquelle elle a « frustramement » contribué, ne serait-ce que par orgasme interrompu) ; Juliette, qui a défié ses parents en épousant leur ennemi juré revendiquant ainsi son droit à l’amour et à un destin non-tracé par le système, est de l’époque élisabéthaine ; Lili et Linda, pionnières du droit des femmes de disposer de leurs corps comme bon leur semble, ont vécu au XXème siècle. Pourtant, par un heureux anachronisme (ce qui prouve que les stéréotypes, encore plus les stéréotypes sexistes, ont la vie dure), leurs combats sont de notre époque.

Des pestes rieuses

Spirituelle, cultivée, l’auteure a réussi une prouesse savoureuse. Comme le remarque Mireille Davidovici qui présente la pièce dans l’anthologie : « L’écriture galope : avec des répliques courtes, cinglantes, des

trouvailles verbales inattendues et un grand éventail d’impertinences… ». Je ne sais plus qui disait que les bons livres se lisent d’une seule main. Pour Le Purgatoire il faudrait ajouter et à gorge déployée. L’humour des personnages est tour à tour pince-sans-rire, grossier, mordant, raffiné. Savourons : « La chienne aboie et la caravane lui passe dessus » ; « Ton humour est une rose qui se fait violer par des cactus » ; « On n’a toujours la voix enrouée après un bon doigté, l’important c’est de toucher le cœur de l’autre ». Chacune de ces dames est une peste rieuse. La libération des corps passe par une libération de la parole. Et castigat ridendo mores. Même les injures, qui sont d’ordinaire rarement de belles paroles, tombent juste. Ajoutez à cela des tournures poétiques comme celle-ci : « J’ai nagé dans le soleil et j’ai troublé sa lumière ». On comprend pourquoi ces personnages moisissent autant au purgatoire : c’est chaud! Pour le bonheur des metteur.e.s en scène, l’auteure a oublié, tout comme le/la lecteur/lectrice, les didascalies.

Naïza Fadianie Saint Germain prépare une maitrise en Droit à Grenoble. Poétesse et comédienne, elle a joué dans Quelque chose au nom de Jésus de Rolaphton Mercure, avec qui elle partage le goût des citations et des références littéraires et cinématographiques. Le Purgatoire a été finaliste du Prix RFI Théâtre 2020.

Evains Wêche
Auteur


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