Vers une analyse de l’effet de la prédication sur la vision des croyants de la politique en Haïti

Publié le 2022-11-04 | lenouvelliste.com

Résumé de l’article

Deux perspectives analytiques s’offrent à nous lorsqu’il s’agit de répondre à la question de l’influence de la religion sur la société. D’une part, celle qui voit dans la religion un instrument d’aliénation et d’autre part, celle qui la considère comme une réponse à la détresse humaine. Nous avons abordé cette problématique en tenant compte du rôle de la communication dans les pratiques religieuses. En cela, l’accent a été mis sur la prédication à l’Église Méthodiste Libre de Caridad (97, Rue Prévost, Ruelle Pétrel, Carrefour-Feuilles, Port-au-Prince). Cet article présente notre étude de l’effet de la prédication sur la vision des croyants de ladite église de la politique en Haïti pendant l’année 2021. Dans le cadre de cette étude, nous avons analysé et interprété des prédications ainsi que des entretiens individuels réalisés avec des prédicateurs et des croyants. Les résultats de l’étude montrent que des idées défavorables sont véhiculées autour de la politique en Haïti et que les prédicateurs se servent de plusieurs moyens de persuasion en vue de faire accepter leurs propos ; les prédicateurs ont une opinion négative de politique en Haïti qu’ils considèrent comme est une activité malsaine réunissant des personnes immorales et irresponsables ; l'effet de la prédication sur la vision des croyants de la politique en Haïti est à la fois puissant et limité, c’est-à-dire que certains se comportent en fonction de ce qui est dans la prédication, tandis que d'autres sélectionnent certaines informations véhiculées autour de ce domaine dans le pays avant d’adopter un comportement quelconque.

Problématique

La religion occupe une place importante au sein de la société haïtienne. La multiplicité des églises et d’autres lieux de culte, l’existence des médias religieux et la diffusion des émissions du même caractère dans le pays traduisent sa prédominance. En dehors de l’espace haïtien, la réponse à la question de l’influence de la religion sur la société vacille entre deux perspectives analytiques. D’une part, de Feuerbach (1841), cité dans Osier (1968 : 33-34) à Marx (1843), la religion est vue comme une substance administrée au peuple pour qu’il supporte ses tribulations. Il est vrai que l’on ne peut pas réduire la pensée marxiste de la religion à cette seule approche, mais elle parait plus dominante. En effet, une lecture plus attentive au paragraphe dont est tirée cette affirmation permet de saisir le caractère double et nuancé de la lecture marxienne de la religion reconnaissant cette dernière comme l’expression de la détresse et de la protestation contre cette détresse, en plus d’être l’opium du peuple (Löwy, 1988 cité par Aurélien, 2021 : 75).

D’autre part, la théologie de la libération met plutôt en relief le pouvoir de transformation des sujets populaires dont elle vise à rendre dignité et espoir. Ce qui renvoie à la responsabilité sociale de la religion. À Medellin, ville de Colombie, en 1968, une réunion des évêques de tous les pays de l’Amérique du Sud, de l’Amérique centrale et du Mexique s’est tenue. Après cette réunion, l’Église latino-américaine a connu une certaine transformation. Alors que jusqu’alors le peuple chrétien souffrait passivement et avec résignation, la rencontre de Medellin a changé le décor. Les oreilles de beaucoup se sont ouvertes au cri des « pauvres » Dumont (1990 : 7).

Au-delà des préjugés et du parti pris nous empêchant de saisir certains détails et de les analyser, comment la religion influence-t-elle la société haïtienne ?

Dans notre travail, nous avons abordé cette question en tenant compte du rôle de la communication dans les pratiques religieuses. Plus spécifiquement, nous nous sommes accentués sur la prédication prononcée dans des cultes dominicaux à l’Église Méthodiste Libre de Caridad. Selon Reymond et Rojas (1997 : 8), « la prédication prenant place dans le cadre du culte demeure en effet un moment-clef dans la conception évangélique de toute communication ». En fait, selon notre observation, 30 à 45 minutes, soit 25 à 37.5% du temps d’un culte sont réservés à la prédication. De plus, elle est l’apanage d’une catégorie spécifique regroupant pasteurs, théologiens, évangélistes et prédicateurs. Ces personnages ont une certaine légitimité jamais [trop bien élucidée] les autorisant à prêcher. Ces données, entre autres, traduisent l’importance de la prédication pour l’Église.

À l’Église Méthodiste Libre de Caridad, la prédication dégage plusieurs caractéristiques : 1) Elle est centrée sur la sanctification entière. L’accent est mis sur le ciel (demeure de Dieu) où ceux qui sont sauvés auraient une place. En cela, il importe aux croyants de se mettre à part pour Dieu et se préparer au salut (félicité éternelle ; fait d’être sauvé du péché) que lui seul offre par le sacrifice de Jésus-Christ, son fils unique. Quels que soient le thème, le sujet et l’extrait biblique considérés, la prédication s’intéresse toujours à la question de l’âme à sauver et de l’enfer à éviter, donc au salut. Dans ce cas, elle vise à convertir des personnes et à conforter celles qui sont déjà converties.

2) Elle est axée sur la famille. À juste titre, le troisième dimanche de chaque mois est réservé à la famille. En ce sens, la prédication vise à renforcer les familles considérées comme des petites sociétés. Dans ces moments (les troisièmes dimanches), à travers les thèmes, les sujets et les extraits bibliques considérés, les prédicateurs s’adressent aux pères et mères de famille, aux enfants et aux futurs mariés - lesquelles adresses prennent toujours la forme d’une exhortation. 

3) Elle est enfin un discours qui s’intéresse à la vie quotidienne en Haïti. Les prédicateurs s’expriment alors sur des faits relatifs à la justice, l’insécurité, l’économie et la gouvernance politique. Ce faisant, ils formulent toujours des propos défavorables à la politique en Haïti et appellent les croyants à tout remettre à Dieu dans les moments difficiles.

Les précédentes caractéristiques ont été déterminées à partir d’une observation systématique menée à l’Église Méthodiste Libre de Caridad de 2017 à 2021. Eu égard à la dernière, il ressort une tendance à dépolitiser les croyants. En cela, nous nous sommes demandés : de quelle manière la prédication influence-t-elle la vision des croyants de l’Église Méthodiste Libre de Caridad de la politique en Haïti ?

Remarques méthodologiques

La première remarque qui s’impose est relative à la période d’observation. Outre celle indiquée plus haut, nous avons passé trois mois, du 04 juillet au 30 septembre 2021, à observer l’Église Méthodiste Libre de Caridad au moment des cultes dominicaux. Ce temps nous a permis de mieux nous renseigner sur le fonctionnement de cette institution, de mieux découvrir l’organisation des cultes dominicaux et de recueillir les matériaux empiriques pour l’analyse. Nous avons entre-temps enregistré treize prédications.

La deuxième concerne à juste titre les matériaux empiriques analysés. Nous avons en effet procédé à l’analyse de trois des treize prédications prononcées par des prédicateurs différents à l’Église Méthodiste Libre de Caridad de juillet à septembre 2021. Le choix de ces trois a été fait en raison de leur richesse en termes d’informations ayant rapport à la politique en Haïti. Nous avons analysé aussi les informations recueillies auprès de huit sujets, dont trois prédicateurs et cinq croyants, au moyen d’entretiens individuels semi-directifs.

Les trois prédicateurs choisis sont ceux qui ont prononcé les prédications les plus récentes dans les cultes dominicaux organisés avant le début de notre observation, soit les 13, 20 et 27 juin 2021. Quant aux cinq croyants choisis, à part du souci de diversifier l’effectif, ils ont été choisis pour les raisons suivantes : statut de membres baptisés, nombre d’années de baptême, fonction occupée dans les structures dirigeantes de l’Église Méthodiste Libre de Caridad et, enfin, en raison de leur disponibilité et accessibilité.

L’analyse de nos corpus a été faite suivant deux approches complémentaires. Dans un premier temps, nous avons analysé trois prédications en vue de déterminer les moyens de persuasion utilisés par des prédicateurs pour donner aux croyants une vision de la politique en Haïti. Dans un second temps, nous avons analysé les matériaux recueillis auprès des prédicateurs en déterminant ce qu’ils disent et font croire autour de la politique en Haïti, et cinq réalisés avec des croyants en dégageant leur vision de ce domaine dans le pays.

Des moyens de persuasion pour faire accepter les idées défavorables à la politique en Haïti

Dans les prédications analysées dans cette étude, des idées défavorables sont véhiculées autour de la politique en Haïti. Les unités d’analyse relevées caractérisent des pratiques et des domaines politiques en des termes négativement chargés. Les prédicateurs se servent des mauvaises pratiques de certains acteurs politiques haïtiens au pouvoir ou aspirant au pouvoir pour exprimer leur dégoût et leur distance à ce domaine dans le pays. Un prédicateur, relatant son expérience dans un tribunal, dit avoir refusé d’étudier les sciences juridiques en raison, dit-il, de la ruse qui définit ce domaine. Il a étudié de préférence les sciences économiques : « Nan semèn nan la mwen fè yon eksperyans pou premye fwa kote m ap mache nan tribinal tout lasent jounen. M ap wè jan gen riz deyò a. E sa k fè lè m t al Gonayiv m pa t pran jiridik, m te pran ekonomik ».

Il ressort aussi que les acteurs politiques haïtiens au pouvoir n’inspirent aucune confiance aux prédicateurs dont les prédications sont analysées : « Nou gen yon bann lidè politik ki malsen, vagabon, y ap dèyè pòs yo ». Pour le même prédicateur, les acteurs politiques haïtiens ne font que se succéder au pouvoir, les remplaçants sont parfois pires que ceux qu’ils remplacent : « Se menm moun yo, se lakontinite sou yon lòt fòm. Sa pi rèd, ou te wè yon moun k ap pale anpil, k ap pale met la, kounya ou wè youn k ap dodine ».

Un autre prédicateur estime que c’est par la force que certains acteurs politiques haïtiens abordent certaines situations. Même lorsqu’un cadre normatif aurait été défini, il pense que ces acteurs passeraient outre en raison de leur soif de pouvoir. Pour illustrer son opinion, ce prédicateur expose une situation où une personne a été victime d’un accident parce que, selon lui, elle a été en lice pour le deuxième tour d’une élection.

Gwo Mòn, genyen de (2) moun ki t al nan eleksyon, alòs plizyè ki t al nan eleksyon pou depite, gen de (2) ladan yo ki rive nan dezyèm tou. Se yon dam ak yon mesye. Dat dezyèm tou a ap mache pou l rive. Dam nan sot Gwo Mòn l ap antre Pòtoprens. Li annik rive Lestè, li antre machin nan nan yon poto elektrik, poto a touye l sou plas. Èske gen dezyèm tou ankò ? Dezyèm tou a a konbyen moun li t ap fèt ? Èske l ka fèt ak mò ? Tande sa wi byenneme, pandan l rive Lestè, machin nan pati l al rantre nan yon poto, menm kote a pote a touye l sou plas, dezyèm tou fini.

Enfin, un prédicateur expose son regard sur la participation des croyants aux manifestations de rue qu’il désapprouve. Il montre qu’il n’est pas le seul à avoir ce point de vue lorsqu’il cite un autre pasteur qui, selon ce qu’il avance, paraît encore plus sévère sur la question. Il pense que les chrétiens n’ont pas à manifester à travers les rues, ils doivent prier de préférence : « Kòman ou ta vle m pastè m pral nan manifestasyon ? Pastè Odney Pierre di jou yon fidèl li al nan manifestasyon, al boule kawotchou, l ap eskominye l. Zam batay nou yo pa konsa non, ou ka etenn puisans dyab la lakay ou wi, al nan lapriyè ».

Les prédicateurs ne se contentent pas d’exposer leurs points de vue, ils s’attachent aussi à les faire accepter et à amener les croyants à accomplir un acte déterminé ou à adopter un comportement spécifique en se servant des arguments. C’est le cas, par exemple du dernier prédicateur évoqué qui a utilisé un argument d’autorité en parlant du pasteur Odney Pierre. En outre, dans plusieurs extraits, des références bibliques sont utilisées dans l’adresse des prédicateurs aux croyants. La Bible étant le principal document de référence dont on se sert à l’Église Méthodiste Libre de Caridad. En ce sens, le fait de citer des extraits bibliques correspond à une pratique institutionnelle, une logique de communauté. Ce procédé est un moyen pour les prédicateurs d’être en harmonie avec cette pratique et, en même temps, de trouver l’accord des croyants. Les prédicateurs se servent des extraits bibliques pour mieux défendre leur point de vue et pour se faire accepter : « Ésaie 37 v 28 di konsa : "Mais je sais quand tu t'assieds, quand tu sors et quand tu entres, et quand tu es furieux contre moi". Seyè a gen kontwòl sitiyasyon an » ; « Ésaie 41 v 10, gade sa pou ou wè : "Ne crains rien, car je suis avec toi" ». Ils cherchent ainsi à conforter les croyants face aux situations difficiles dont celles se rapportant à la politique en Haïti : « Ti mamit diri a gen pou l moute men wotè, m pa konn konbyen l ap ye, men n ap manje kanmenm ! ». Des croyants qui approuvent fort souvent les propos crient amen. Il s’ensuit que, dans une telle démarche, les idées que les prédicateurs véhiculent autour de la politique en Haïti sont susceptibles d’être acceptées par les croyants.  

La politique en Haïti sous le regard des prédicateurs : une activité malsaine réunissant des personnes immorales et irresponsables

À travers une analyse des entretiens individuels réalisés avec trois prédicateurs, nous avons découvert une correspondance entre ce que pensent les prédicateurs de la politique en Haïti et ce qui ressort des prédications. Précisons au passage que les prédicateurs interviewés ne sont pas ceux dont les prédications sont analysées. Chez eux, la politique garde son sens classique : la science de la gestion de la Cité. S’agissant de la politique en Haïti, ils la présentent comme une activité malsaine qui réunit des personnes immorales, irrespectueuses et irresponsables. Ce qui renvoie uniquement aux mauvaises pratiques de certains acteurs politiques haïtiens. Selon eux, les acteurs politiques sont indifférents à la situation du peuple ; ils n’œuvrent que pour eux-mêmes et pour leur clan. Ils nous répondent en ces termes :

Politik ann Ayiti, m santi sa se yon politik espesyal li ye, paske lè ou ap gade politisyen yo jan yo fè bagay yo se pa yon kesyon pèp. Se yon kesyon « mwen », se pa yon kesyon « nou ». Yo pa wè byennèt pèp la, se byennèt pòch.

Politik k ap fèt ann Ayiti a, li redwi nou nan anyen [...] Politik ann Ayiti se yon bagay ki p ap fèt pou pèp se yon bagay anti pèp.

Politik ann Ayiti se yon bagay ki kontrè ak jan sa ta dwe ye. Se yon bagay ki an favè yon ti gwoup moun, alòske li ta dwe yon bagay ki patisipatif, tout moun ta sipoze antreprann.

Malgré leur vision négative de la politique en Haïti, les prédicateurs sont unanimes à reconnaitre que, vivant dans la société, le chrétien, n’est pas exempt des influences de la politique. Aussi pensent-ils que le chrétien peut influencer la politique. C’est ce qui justifie que chez certains prédicateurs, l’implication du chrétien dans la politique est possible. Mais ce n’est pas une implication totale, avons-nous retenu. Un prédicateur pose sa délimitation de l’engagement politique : « Jan politik la ye a l ap toujou aji sou kretyen an. Li dwe kontribiye nan politik la, sa vle di vote, peye taks, ede nan kesyon anviwonnman ». Un autre prédicateur, parlant lui aussi de l’influence de la politique sur la vie des gens, pense que le chrétien devrait s’impliquer dans la politique à condition que ce domaine soit moralisé.

Pou mwen, yon kretyen ta dwe makònen ak politik la, paske politik la si l fèt mal nou menm kòm kretyen nou sibi echèk la, men si li fèt byen tou nou menm n ap jui privilèj la. Toutfwa politik la se pa yon aktivite sal li ye, kretyen an gen plas li ladan l.

Pour un dernier prédicateur, ce qui rend la politique normale et bienséante, c’est qu’elle se soucie de la collectivité. C’est précisément à ce moment-là qu’un chrétien peut s’y engager. Il s’exprime ainsi : « Si politik la fèt jan l dwe fèt la, s on politik pou tout moun, tout moun ladan l, tout kretyen ta sipoze angaje yo nan kesyon politik. Si li pa pwòp, li pa nòmal, li pa fèt pou tout moun, yon kretyen pa dwe melanje ak li ».

Il est vrai que les prédicateurs interviewés ne désapprouvent pas totalement l’idée de l’implication du chrétien dans la politique, mais ils ne se souviennent pas tous d’une prédication prononcée dont le contenu s’est intéressé à la politique en Haïti. Deux d’entre eux fournissent des thèmes qu’ils ont l’habitude d’évoquer dans leurs prédications : l’insécurité, l’assainissement, l’éducation, l’économie, le respect des autorités étatiques et la participation aux élections. Ils laissent entrevoir que ces thèmes se rapportent à la politique soit parce qu’ils impliquent des acteurs de ce domaine, soit parce qu’ils relèvent de la responsabilité l’État ou des devoirs de tout citoyen. Cependant, les thèmes qui auraient une dimension politique ne sont abordés que comme des prétextes pour parler de la puissance et de la volonté de Dieu ou du salut. L’un d’entre eux répond en ces termes :

Nou konnen kòm kretyen, menm si ensekirite a nwa, politik la li sal anndan peyi nou, nou konnen vi nou p ap fini mal si Bondye pa bay pouvwa pou sa. Menm si tout moun pandan yo rete lakay yo y ap pran katouch… nou pa ekate posibite sa yo, nou toujou fè kretyen yo konnen yo p ap mouri si toutfwa Bondye pa bay lòd pou sa. Pwojè Bondye genyen pou ou a l ap reyalize kanmenm.

S’agissant de la manière dont les prédications peuvent aider les croyants à participer à des activités politiques, un prédicateur estime que l’engagement politique est une question de choix personnel. C’est le cas, par exemple de la participation à une élection ou à une manifestation de rue. Paradoxalement, il décourage ce qu’il reconnait comme l’un des droits qu’un chrétien peut exercer s’il le souhaite : « Pou eleksyon an, se yon chwa, men m pa konn ankouraje moun vote ». N’est-il pas évident que ce prédicateur, en avouant qu’il n’encourage pas le vote, prend automatiquement partie pour la non-participation ? Plus loin, il nous permet de voir que cette manière d’aborder la question de la participation aux élections est le résultat de son rapport avec la politique plus globalement. Il s’exprime comme quelqu’un qui est déçu de la politique, laquelle déception est due à ses attentes : « Pafwa m wè se yon tan pèdi, ou konn vote yon moun epi li tounen kont ou ankò… Se youn nan rezon ki kòz m pa ankouraje moun vote. M pa ankouraje moun fè politik, paske m pa jwenn ankourajman sitou nan lidè politik nou yo ».

Parallèlement, un autre prédicateur précise que ses prédications n’invitent aucune personne à s'engager dans la politique, mais elles ne découragent personne non plus. Ses prédications seraient neutres en ce qui concerne l’appel à l'engagement politique.

Tout compte fait, les prédicateurs ont une opinion négative de la politique en Haïti. Cette opinion, ils la véhiculent dans leurs prédications. Fort de cela, certains d’entre eux encouragent partiellement l’engagement politique des croyants moyennant certaines conditions, tandis que d’autres le désapprouve tout bonnement.   

L'effet puissant et limité de la prédication sur la vision des croyants de la politique en Haïti

Les croyants concernés par l'étude déclarent qu'ils ont l'habitude d'entendre des propos relatifs à la politique en Haïti dans les prédications prononcées à l'Église Méthodiste Libre de Caridad. Les thèmes qu’ils ont soulignés à notre attention sont les suivants : le vote lors des élections, le paiement des taxes et des impôts, le respect des autorités, la participation à des manifestations de rue, la mauvaise gouvernance, l'imposture des politiciens, le système de la santé, l'inflation, l’insécurité, l’environnement et la justice. Selon les croyants interviewés, ces thèmes relèvent de la politique parce qu’ils concernent l’État et le pays entièrement.

Les thèmes soulignés peuvent être classés en deux catégories suivant que les prédicateurs prescrivent des ordres formels ou formulent des critiques. Les croyants interviewés soulignent que les prédications les appellent à respecter leurs devoirs envers la société : « Yo aprann nou pou nou peye taks ak enpo, pou nou vote le gen eleksyon nan peyi a ; Yo aprann nou pou nou respekte otorite yo ». Aussi, des critiques sont formulées autour de la politique en Haïti à travers les prédications. Ces critiques donnent aux croyants une manière de voir ce domaine dans le pays : « Lè predikatè yo ap pale sou kèk bagay ki te pase ak sou sa k pase kounya nan politik la nan peyi a, nou wè bagay yo pa bon ». Il s’ensuit que ce sont des prédications qui, en affirmant du mal de la politique en Haïti, laissent voir en même temps le mal de la pratiquer.

Ainsi, les prédications séparent les croyants de la politique. Elles chassent leur intérêt et leur contrôle sur les pouvoirs établis et éliminent la possibilité qu’ils envisagent des actions pour le changement des conditions de leur vie. Une croyante le précise ainsi : « Predikatè yo pa aprann kwayan yo vin sitwayen vrèman ».

Toutefois, la vision de tous les croyants de la politique en Haïti ne résulte pas de ce qui est dit dans les prédications. « Se pa vrèman prèch yo paske bagay yo la, nou wè yo, nou tande yo », a répondu une croyante. Sa vision résulte de ce qu’elle voit et entend dire de la politique en Haïti, pas exactement à l'église concernée. De plus, il ressort que tous les croyants n’appliquent pas scrupuleusement tout ce qui est dans la prédication. En ce sens, une interviewée nous dit qu’elle capte et rejette ce qu’il faut dans les prédications.

Conclusion

L'effet de la prédication sur la vision des croyants de l'Église Méthodiste Libre de Caridad de la politique en Haïti pendant l'année 2021 est à la fois puissant et limité. Certains croyants se comportent en fonction de ce que dit la prédication, leur vision sur la politique en Haïti en subit également l'effet. Lorsque la prédication encourage l’engagement politique, ne serait-ce que dans un sens restreint, ils s’engagent, quand c’est le contraire, ils se distancient. Tandis que d'autres sélectionnent certaines informations véhiculées avant d’adopter un comportement déterminé face à la politique en Haïti. Alors, le regard de ces derniers sur ce domaine n'est pas le reflet de la prédication.

Par ailleurs, la doctrine de l’Église Méthodiste Libre est un déterminant considérable dans le fait que les prédicateurs appellent les croyants de ladite église à de distancier de la politique en Haïti. Cela correspond justement à la sanctification entière préconisée par cette doctrine. L’appel au désengagement politique adressé aux croyants est le corollaire de l’abnégation totale qu’exige cette doctrine. La mise en relief des mauvaises pratiques de certains acteurs politiques haïtiens par les prédicateurs montre aux croyants qu’il leur est nécessaire de se séparer de ce domaine afin de se mettre à part pour Dieu.

Il est difficile d’extrapoler les résultats de notre étude. Cependant, celle-ci représente une contribution à la littérature existant sur l’Église en Haïti, notamment les travaux à travers lesquels l’aspect communicationnel des pratiques ecclésiales est exploré.

Références

Aurélien, K. (2021). Théologie de la libération et mouvement populaire en Haïti : entre héritage et appropriation signifiante des relations de pouvoir à dominante charismatique (1994-2016). Le cas de Tèt Kole Ti Peyizan Ayisyen, une organisation paysanne nationale. [Thèse de doctorat, Université de Paris].

Dumont, R. (dir.) (1990). L’Église démantelée. Paris : L’Harmattan.

Économie : Augmentation des prix de produits essentiels sur différents marchés en Haïti, dans un contexte d’incertitude politique après l’assassinat de Jovenel Moïse (9 juillet 2021). Alterpresse (en ligne).

Feuerbach, L. (1841). L’essence du Christianisme, cité par Osier, J.-P. (1968). Paris : Maspéro.

Marx, K. (1843). Critique de la philosophie du droit de Hegel. Trad. Simon-Aubier, M. (1991).

Reymond, B. et Rojas, J.-L. (1997). Comment enseigner l'homilétique ? Textes et documents du colloque de Lyon-Francheville sur les méthodes d'enseignement en homilétique, organisé par l'Institut Romand de Pastorale du 15 au 18 mai 1998. Lausanne Cahiers de l’IRP. 

Wisvel Mondélice           mwisvel@gmail.com 
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