Recrudescence inquiétante du choléra en Haïti

Depuis plus de 48 heures toutes les cellules d'urgence du ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP) se sont mobilisées en vue de faire face à une possible recrudescence des cas de choléra en Haïti.

Publié le 2022-10-02 | lenouvelliste.com

Haïti vient tout juste de célébrer, le 4 février 2022, ces trois années consécutives sans détection d'un cas de choléra malgré une recherche active.

"Selon la définition du Global Task Force on Cholera Control (GTFCC), un pays qui ne rapporte aucun cas confirmé avec évidence de transmission locale pendant au moins trois ans consécutifs et qui dispose d’un système performant de surveillance épidémiologique susceptible de détecter tout cas confirmé, ce pays recevra un certificat d’élimination."

C'est en attente de ce certificat d'élimination que le ministère de la Santé publique et de la Population vient de confirmer la détection d'un cas de choléra en Haïti.

"Le ministère de la Santé publique et de la Population informe la population de la détection d'un cas confirmé de choléra à Savanne Pistache/ Decayette dans la commune de Port au Prince et de cas suspects à Brooklyn dans la commune de Cité Soleil", signe la direction générale du MSPP.

"Le MSPP compte sur la collaboration de la population tout en prenant les dispositions nécessaires pour circonscrire cette flambée (...) Pour éviter d'attraper le choléra, le MSPP recommande à tout un chacun de prendre toutes les mesures d'hygiène adéquate à savoir : le lavage des mains, la consommation d'eau potable (soit de l'eau bouillie, soit de l'eau traitée avec un produit chloré), la protection des aliments, l'utilisation de latrine pour la défécation", poursuit le communiqué du MSPP avant d'inviter "toute personne présentant une diarrhée aiguë, profuse à se rendre immédiatement au centre de traitement le plus proche."

Peu de temps après ce communiqué, le ministre de la santé publique et de la population, Dr Alex Larsen, s'est présenté devant la presse à la résidence officielle du premier ministre pour un nouveau bilan.

"Après la communication du premier cas, nous avons un petit garçon qui est mort de diarrhée dont l'analyse des selles a confirmé le diagnostic de choléra", informe d'un ton solennel le ministre de la santé.

Accompagné de la ministre de la culture et la communication, du directeur général du MSPP et de quelques membres de son cabinet, le ministre invite "la population qui proteste dans les rues à faciliter le passage des ambulances, l'accès aux centres de santé ainsi que la distribution de l'eau potable dans les foyers afin d'éviter une catastrophe."

Le directeur général du MSPP, Dr Lauré Adrien, précise qu'il y a deux foyers infectieux identifiés à Brooklyn à cité Soleil et à Decayette à Carrefour Feuille, ces deux foyers ont déjà provoqués entre 7 et 8 décès."

Malheureusement, explique t-il, ces décès sont survenus dans les communautés, c'est pourquoi nous n'avons pas de chiffres exacts.

Il rappelle que même si le choléra était en phase d'élimination sur tout le territoire national, il n'était pas pour autant éradiqué, autrement dit la bactérie à l'origine de cette maladie était toujours là sans qu'il n y ait eu de transmission interhumaine depuis 3 ans.

Le directeur général de la direction nationale de l'eau potable et de l'assainissement (DINEPA), Guito Édouard, explique que l'une des deux sources d'alimentation utilisées par la DINEPA pour assurer la disponibilité de l'eau potable en Haïti, le pompage, est à court de carburant.

"Le pompage nécessite de puissants groupes électrogènes qui consomment entre 8 à 10 gallons de Diesel par heure. Pour le moment, la DINEPA n'a plus de carburant parce que nos fournisseurs sont bloqués. C'est la même chose pour la distribution de l'eau à travers des camions de la DINEPA en cas d'urgence, nous n'avons pas de carburant", informe Guito Édouard.

"Aussi, je voudrais vous informer que 60 tonnes de produits chlorés qui devraient être livrés dans le grand Sud ont été interceptés par des individus non identifiés, déplore le directeur de la DINEPA. Je vous demande encore une fois de permettre à la DINEPA de faire son travail en ce moment difficile en dehors de toute considération politique."

Une recrudescence mondiale trois fois plus mortelle

Il y a moins d'une semaine, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) avait tiré la sonnette d'alarme sur une recrudescence du choléra dans le monde, plus inquiétante et plus mortelle.

Durant les neuf premiers mois de l’année, 26 pays ont fait état d’épidémies, contre moins de 20 par an entre 2017 et 2021, selon l’Organisation mondiale de la Santé.

"Après des années de déclin, nous constatons une recrudescence inquiétante des épidémies de choléra dans le monde entier au cours de l’année écoulée », a déclaré le chef d’équipe de l’OMS pour le choléra et les maladies diarrhéiques épidémiques, Philippe Barboza. Selon l’expert, le taux moyen de létalité lié au choléra enregistré en 2021 est presque trois fois plus élevé qu’au cours des cinq précédentes années.

"Une catastrophe qui nécessite une trêve politique", selon le DrJean William Pape

Acteur majeur dans la lutte pour l'élimination du choléra en Haïti, le Dr Jean William Pape est particulièrement troublé par la recrudescence des cas de choléra en Haïti.

Si l'OMS met tout sur le compte du réchauffement climatique, le spécialiste en maladie infectieuse croit que les récentes troubles sociopolitiques peuvent en être la cause.

"Quand vous avez un pays où l'accès déjà difficile à l'eau potable est fragilisé par des troubles sociopolitiques, quand les personnes ne peuvent pas fréquentés les centres de santé au besoin, quand les spécialistes de la direction d'épidémiologie ne peuvent pas se déplacer pour faire les investigations à temps, ce n'est pas surprenant de constater une recrudescence des maladies infectieuses", se désole le Dr Jean William Pape.

Pour ne rien arranger, enchaîne le directeur des centres Gheskio, il y a une pénurie de carburant qui rend les hôpitaux dysfonctionnels et empêchant aux compagnies qui assurent la distribution de l'eau potable d'arriver dans les foyers.

"Que faire?", se questionne le Dr Pape à l'autre bout du fil. Le MSPP n'y arrivera pas tout seul, constate-t-il.

"Il y a un centre de traitement du choléra qui a été alloué à la Covid-19 qu'on va réactiver à Gheskio, cependant l'accent doit être mis sur la prévention", recommande t-il.

Contrairement à la Covid-19, la population est plus réceptive aux messages liés au choléra, c'est visible, c'est contagieux, c'est mortel. Les gens disaient à un moment qu'ils préfèrent attraper le SIDA plutôt que le choléra. La connaissance du choléra, notre expérience et la peur qu'il peut susciter doivent nous aider à mener une campagne de communication efficace en vue d'endiguer cette résurgence", conseille le Dr Jean William Pape.

Plus loin, il souligne que le vaccin est une option clé. "Tout en facilitant l'accès aux produits chlorés à la population, il faut envisager la vaccination qui avait fait ses preuves dans le passé", soutient-il.

Cependant, il reconnaît que si les centres Gheskio arrivent à désinfecter les puits contaminés, faciliter l'accès aux produits chlorés et aux vaccins dans certaines zones, notamment à Village de Dieu, dans d'autres zones -- de non droit aujourd'hui -- aucun professionnel ne voudra s'y risquer.

"Force est de constater que ces Zones de non droit, les bidonvilles dont cité Soleil, ce sont les zones qui sont les plus touchées en cas d'épidémie. J'appelle à une trêve sur tout ce qui nous divise pour faire face à cette recrudescence du choléra dans le pays."

Le choléra : un cauchemar en Haïti

"On est en réunion depuis 6 heures du matin, tout le monde est paniqué. Le choléra reste un cauchemar pour Haïti, on va tout mettre en œuvre pour ne pas revivre les douloureuse expériences de 2010", confie un directeur central du ministère de la santé publique et de la population.

En effet, introduit dans l'écosystème sanitaire haïtien en octobre 2010, le choléra a causé jusqu'en 2019 environ 800 000 infections et un peu plus de 10 000 morts.

La célébration de son élimination n'aura duré que 8 mois et, cette recrudescence survient dans un contexte de fermeture des principaux centres hospitaliers du pays, des professionnels de santé qui ne peuvent pas se déplacer à cause de la pénurie du carburant et des compagnies de distribution d'eau potable en difficulté.



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