ADRESSE A LA NATION

Un sommet politique pour éviter le chaos et sauver Haïti

Publié le 2022-09-21 | lenouvelliste.com

Mes chers compatriotes, 

Si je m’adresse à vous en ce moment, c’est parce que la situation chaotique de notre pays l’exige. Je mesure l’angoisse et l’inquiétude qui sont les vôtres. Je vois le désespoir qui envahit les familles haïtiennes elles-mêmes rendues impuissantes dans la grande souffrance de voir le pays s’effondrer. Ce qui se passe actuellement en Haïti est un véritable drame. Je me sens donc légitime à interpeller les trois acteurs majeurs qui, à mon sens, sont appelé à jouer un rôle crucial dans la résolution de la crise s’ils parvenaient à s’élever à la hauteur des enjeux de l’heure. J’interpelle le gouvernement de la république, les partis politiques et la société civile.

Le Premier Ministre, dans la réalité qui est la sienne depuis treize mois, n’a jamais pu répondre aux deux exigences principales qui constituent ses responsabilités : rétablir la sécurité et organiser des élections. Chemin faisant, il n’a jamais pu trouver un consensus politique entre les forces vives du pays pour se donner une légitimité que ne lui confère pas la constitution. L’accord politique du 11 septembre qu’il avait pourtant lui-même échafaudé avec ses alliés et qu’il présentait comme celui auquel les acteurs devaient se rallier, est aujourd’hui en lambeaux. 

C’est dans ce contexte chaotique qu’il a attisé davantage la colère de la population en doublant le prix de l’essence à la pompe, de façon brusque, inconvenante, entrainant la dégradation d’une situation déjà précaire. Cette annonce faite dans la nuit par le Chef de gouvernement, sans notification de mesures concrètes d’accompagnement social, a suscité une colère populaire et des émeutes qui ont causé pillages, saccages et destruction. Face à ces évènements, on était en droit d’espérer une réponse proportionnelle du chef de gouvernement. Mais dans son message à la nation, il n’a annoncé aucune initiative politique d’envergure. Chemin faisant, il a raté l’essentiel c’est-à-dire de prendre les acteurs au mot en acceptant avec humilité et esprit de dépassement la nécessité d’un nouveau dialogue. Trop souvent, les dirigeants haïtiens pêchent par le même défaut dans leur conception du pouvoir qui tient plutôt à la durée sans tenir compte des responsabilités. 

Aux acteurs de la classe politique, je rappelle l’urgente nécessité qu’ils mettent l’intérêt national d’abord avant tout autre intérêt de parti ou de clan. Chez nous, la lutte politique se résume trop souvent à un partage de gâteau ou les responsables politiquesnégocient des postes aux fins d’avantages personnels. En période normale, il n’y aurait aucun problème à ce que des partis politiques occupent des espaces de pouvoir dans le cadre d’une alliance politique bien comprise. Cependant en période de transition, il n’est ni souhaitable ni décent que des partis politiques aient le contrôle de ministères qui pourraient être utilisées à des fins électorales. En Haïti, il faut que « la » politique se fasse autrement pour que « le » politique retrouve la confiance perdue de la population. Le temps du partage de gâteaux est révolu. C’est par la voie des urnes que les partis politiques doivent accéder au pouvoir. Qu’ils s’y préparent ! L’importance des chantiers qui nous attendent dépasse la conception des petits chefs.

Aux acteurs de la société civile, je rappelle l’urgence qu’ils continuent à s’engager pour aider à la solution de la crise. J’ai suivi avec intérêt la position de tous les secteurs organisés du pays qui, de toutes parts, ont reconnu l’évidence du malaise haïtien. Il faut espérer activement que ces différentes compréhensions puissent se convertir en une conscience collective orientée vers une quête véritable de salut public. 

Le peuple haïtien vit aujourd’hui de grands malheurs et travers une période de grandes incertitudes. J’apporte mon appui inconditionnel aux revendications justes de notre peuple souffrant qui dit NON aux conditions abjectes qui constituent son quotidien. A travers les manifestations de rue, les haïtiens et les haïtiennes disent leur ras-le-bol contre la misère, la cherté de la vie. Reconnaissons que les inégalités sociales aujourd’hui en Haïti ont atteint des proportions qui méritent d’être corrigées.

Chemin faisant, j’exhorte la population à manifester ses frustrations légitimes de manière pacifique et sans violence. Les biens de l’état que nous détruisons aujourd’hui ont vocation à servir la population. Dans l’état de droit que nous devons construire, il n’y a pas de place pour les actes de pillage, d’incendie, de destructions. Pas de place pour des attaques d’entreprises et résidences privées, des acteurs politiques, des écoles, des églises. Aussi je condamne avec fermeté les pertes de biens et de vies et présente mes sympathies aux victimes en espérant qu'elles trouveront le courage de remonter la pente.

Pour redonner espoir à notre population, et ne pas rester les bras croisés à voir le pays sombrer, j’invite les acteurs susmentionnés à tenir en urgence un sommet politique pour éviter le chaos et sauver Haïti. Ce sommet devrait paver la voie à un nouveau gouvernement composé de personnalités de la société civile réputées crédibles et intègres, qui inspirent confiance notamment aux acteurs politiques appelées à concourir bientôt aux élections. Les quatre missions majeures de ce gouvernement sont évidentes.  

1-    D’abord définir et déployer un plan de sécurité pour rétablir l’ordre et l’autorité de l’état. A quoi sert-il de continuer à parler d’élections quand la route de Martissant est interdite d’accès à la libre circulation de la population ? Comment envisager des élections quand de nombreux quartiers de la capitale demeure des zones de non-droit ?

2-  Ensuite mettre sur pied un Conseil électoral impartial formée de personnalités crédibles et connues représentant 9 secteurs vitaux de la vie nationale. Ce Conseil proposera un décret électoral assurant, entre autres, le droit de vote des haïtiens vivant à l’étranger. Il est venu le temps de reconnaitre l’importance de notre diaspora en lui accordant ce privilège qui lui revient de droit.  

3-   De mettre en place un haut conseil en charge de la réforme constitutionnelle avec pour mission de proposer des changements à la loi-mère à partir des travaux de référence déjà réalisés sur ce sujet. Leurs propositions seraient validées par consultation populaire. Il ne s’agit pas ici de faire une réforme en profondeur mais de réaliser le toilettage nécessaire permettant aux prochaines autorités élues de diriger sous l’égide d’une loi-mère allégée de ses carences, ses failles et ses faiblesses.

4-  de créer les conditions pour relancer l’activité économique notamment à travers le lancement d’un programme à haute intensité de main d’œuvre et la restauration d’un climat de nouveau propice à l’investissement privé, la création d’emplois et la croissance économique. 

Chers compatriotes, j’ai la conscience de l’immensité de la tâche à laquelle je convie les acteurs. Mais je reste confiant qu’ils sauront se hisser à la hauteur des défis de l’heure et de la gravité du moment.

Jerry Tardieu
Auteur


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