L'ajustement des prix du carburant à la pompe, une décision qui fache

Publié le 2022-09-21 | lenouvelliste.com

Cette semaine, après une longue période de tergiversation, le gouvernement haïtien a formellement arrêté de subventionner le carburant et procède à l’ajustement des prix des principaux produits pétroliers à la pompe. De 250 gourdes le gallon de gazoline; 352 le Gasoil et 353 le Kérosène, ils sont passés respectivement à 570; 670 et 665 gourdes le gallon.

Cette décision met en colère la population qui érige des barricades enflammées et menace de tout détruire sur son passage, si le gouvernement ne se rétracte pas. Parallèlement, dans un message préenregistré ce weekend, le Premier Ministre se dit déterminé, et annonce l’effectivité de cette décision qui ne se fera toutefois pas sans de conséquentes mesures d’accompagnement.

Cela a donné lieu à une situation de tensions et se prête à un débat des plus controversés. D’aucuns parlent de décision impopulaire, mais courageuse et salutaire dont les retombées positives seront manifestes dans un proche avenir. D’autres en voient plutôt une provocation, une nouvelle preuve que l’Etat et la classe aisée d’Haïti se liguent contre la population, comme on l’a toujours soupçonné.

A travers ce court article, on va tenter d’expliciter la position des uns et des autres, avant de risquer certaines questions.

L’argument phare qui milite en faveur de cette mesure du gouvernement est que l’Etat haïtien subventionne les produits pétroliers à hauteur de plus de 30 milliards de gourdes l’an, ce qui représentait plus de 14.25 % du budget de la république au cours de l’exercice 2021/2022, et un flagrant manque à gagner pour l’Etat. Mais le pire c’est qu’un réseau mafieux constitué d’Haïtiens et Etrangers en profite pour développer un commerce souterrain avec d’autres acteurs des pays voisins qui deviennent automatiquement des bénéficiaires de la subvention au même titre que nous, les contribuables haïtiens, vu qu’Haïti est depuis un certain temps le pays où le carburant coûte le moins cher sur toute l’étendue de la Caraïbe.

Ces gens malhonnêtes achètent le carburant aux terminales ou à la pompe, traversent les frontières pour le revendre à leurs partenaires étrangers qui en tirent des bénéfices colossaux. Le gouvernement, s’indignant que l’Etat haïtien dépense ses maigres ressources pour financer la consommation de carburant de pays plus riches, décide cette mesure au départ impopulaire mais salutaire dont les résultats ne tarderont pas.

Et, à en croire certaines sources dont l’Assistant spécial de Joe Biden dans la Caraïbe, Juan Gonzales, ce serait les trafiquants de ce commerce malsain que les ajustements dérangent qui mettent les gens dans les rues, à coup d’argent, pour protester contre cette mesure du gouvernement. La stratégie de ce dernier est pourtant simple : arrêter la subvention et utiliser l’argent que cela génère pour financer des projets porteurs pour la population.

Mais là où le bât blesse, c’est d’ailleurs l’argument majeur contre cette décision du gouvernement, cela sent le déjà-vu, le déjà-entendu : lorsque Jovenel MOISE, du haut de son fauteuil présidentiel, devait renvoyer en 2020 les Sénateurs et Députés dont il disait avoir constaté la caducité des mandats, il avait promis d’utiliser le poste budgétaire qui leur était destiné pour monter des projets porteurs dont quantités de lycée, des ponts, de l’électricité, des routes qui n’ont jamais vu le jour.

Ces promesses sont restées sans suite, au grand désarroi de la population qui voit se détériorer davantage ses conditions de vie au fil des temps. Et, récemment, cette chanson a été reprise par l’équipe en place au moment d’annoncer en décembre dernier les premiers ajustements à la pompe des prix du pétrole, pour être ensuite jetées aux oubliettes, comme nous l’a toujours fait le PHTK pendant son règne.

Cette réflexion est valable aussi pour les dollars cinquante ($ 1.50) interceptés sur les transferts d’argent vers Haïti, qui ont totalisé plus de 200 millions de dollars américains de juin 2011 à mars 2022 (BRH, Juillet 2022), ainsi que pour les frais prélevés sur les appels téléphoniques entrants depuis 2011. A date, aucun audit, même pas un vetting sur l’usage de ces fonds. Silence parlant !

Ajouté à tout cela, les adeptes de la thèse « provocation » attirent l’attention sur le fait que le gouvernement de Dr Ariel Henry n’a montré aucun signe qui attesterait qu’il travaille à améliorer les conditions de vie du plus grand nombre. Au contraire, depuis son investiture, on assiste à la détérioration accélérée et systématique des conditions de vie en Haïti. Les principaux indicateurs socioéconomiques sont aujourd’hui en rouge. La santé du malade se dégrade plus chaque jour et le médecin semble impotent: de 96.23 gourdes le taux de change au mois de son investiture, il est passé en un an à 121.33 gourdes selon les données de la BRH ; de 10.9 % qu’était le taux d’inflation à cette même date, il avoisine les 30 %, un an après l’installation de l’actuel gouvernement.

Et ce n’est pas tout. Il faudrait peut-être remonter à des temps immémoriaux pour dénicher une période de notre histoire où le pays avait connu une crise aussi aiguë sur le marché de carburant. La mobilité est au ralenti en Haïti. On est en train de revivre aujourd’hui le temps où l’achat d’un vélo était synonyme de changement de classe sociale. Le Docteur, chef du gouvernement nous contraint à de longs et désagréables footings au plein 21eme siècle.

Malgré quelques efforts avérés dans la lutte contre le banditisme (son seul actif d’ailleurs), l’insécurité bat son plein. L’Espérance de vie ici n’est plus calculable, et la continuation de la désacralisation des institutions républicaines est reléguée au rang de faits divers…

À bien observer, les deux camps semblent disposer d’arguments aussi solides les uns que les autres. Des questions qui pourraient toutefois écumer davantage les débats, sans se prétendre à une quelconque réponse, sont les suivantes : cette décision du gouvernement est-elle intrinsèquement mauvaise ? Sinon, est-elle opportune, vu l’état actuel des choses ?

En tout cas, le peuple s’entête et signe que cette mesure participe du sempiternel complot de l’Etat et la classe possédante dans le seul but de s’enrichir au détriment des plus faibles, et transformer le pays en un enfer pour le plus grand nombre. Il se dit déterminé à continuer de se mobiliser jusqu’à ce que Dr Ariel Henry quitte le pouvoir.

Affaire à suivre !

Rosny FENE

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