Adresse à quelques compatriotes

Publié le 2022-08-19 | lenouvelliste.com

St-Hubert, Québec, Canada

Le 18 août 2022

Chers compatriotes,

Cette lettre s’adresse à un nombre limité d’individus qui ont en commun d’être Haïtiens et d’être malheureux de la situation actuelle de notre pays. Plusieurs d’entre eux sont des parents ou des amis, mais ce n’est pas à ce titre que je leur écris. D’autres sont pour moi des étrangers, mais pas des inconnus puisqu’ils sont déjà inscrits dans le registre des vrais patriotes. Certains ont déjà eu des responsabilités au niveau national; d’autres ont servi le pays avec compétence, dévouement et sérieux tant dans l’administration publique que dans des activités privées. Plusieurs, cependant, ont fait l’expérience de la surdité du pays qui a été indifférent à leur disponibilité et à leurs offres de service. Ils sont malgré tout disposés à contribuer par leurs idées et leurs démarches de toutes sortes à transformer l’Haïti d’aujourd’hui en un vrai pays dont les habitants se reconnaîtront entre eux comme des êtres humains affranchis du désespoir causé par la non satisfaction des besoins primaires. Je m’adresse aussi en toute confiance aux patriotes qui ont pendant des années offert leur temps et leur énergie au pays à travers les structures encore vivantes dans mes souvenirs du MDN, du MIDH, du MNP-28, du PANPRA, du PDCH et du RDNP. J’en ai côtoyé plusieurs, discuté avec certains et collaboré ponctuellement ou organisationnellement avec la plupart sans sectarisme et sans me poser d’autres questions que celles concernant leur attachement au pays. Les principaux animateurs de ces organisations ont certainement été les meilleurs hommes politiques de l’après 1986. J’ai gardé les meilleurs souvenirs de ceux qui sont décédés et l’espoir de collaborer de nouveau avec les survivants. Mon expérience de toute une vie d’échanges, de discussions et de débats m’a laissé convaincu qu’il y a dans tout le pays et dans sa diaspora, quoi qu’on dise, des hommes et des femmes de toutes les origines sociales, économiques et culturelles, disposés et capables, intellectuellement, techniquement et par leur honnêteté et leur sérieux, à sortir notre pays du trou où l’ont enfoui les antipatriotes et leurs alliés de tous bords. Je dois ajouter que plusieurs de ceux qui recevront cette lettre, et à qui j’ai d’abord pensé en la rédigeant, sont des jeunes qui se demandent génération après génération, comme je me le demandais quand j’avais leur âge, si ceux qui les ont précédés dans la vie ont des propositions à leur faire pour alimenter leur foi en un avenir d’Haïti et justifier leurs efforts et leurs sacrifices. S’ils sont nos enfants aujourd’hui, ils seront nos juges demain.

 Je vous adresse donc cette lettre pour vous proposer de nous réunir afin de fonder ensemble, étape après étape, un mouvement politique sous le nom de MOUVEMENT NATIONAL DE LA SOLIDARITÉ.

 Le 28 juillet 2021 je publiais le texte « POUR UN MOUVEMENT NATIONAL DE LA SOLIDARITÉ (MNS) » que je terminais ainsi « … À ceux qui …ne conçoivent pas qu’on puisse refuser après 217 ans d’errance, de divisions, de turbulences et d’occupations qui se succèdent sous toutes sortes de noms, d’être solidaires du pays, je lance publiquement l’invitation suivante : Fondons un mouvement de réflexions, d’animation-formation et d’actions politiques sous le nom de MOUVEMENT NATIONAL DE LA SOLIDARITÉ dans le but d’orienter notre pays vers un destin différent de celui auquel la conjoncture semble le destiner. … » J’ai reçu quelques réponses intéressantes de gens qui me disaient être prêts à participer à la fondation d’un tel mouvement. D’autres m’ont félicité pour ce qu’ils appellent mon style : « J’aime comme vous écrivez ». J’ai essayé de leur répondre que je n’écris pas pour écrire comme j’écris mais pour écrire ce que j’écris. Il y a même un journaliste haïtien basé aux États-Unis qui m’a interviewé pour savoir si j’étais candidat à la présidence. Fort heureusement la pandémie étant venue mettre fin à ces commentaires délirants, il n’a plus été publiquement question du MNS. En  privé, cependant, des connaissances et des amis m’encourageaient à relancer l’invitation. Ils étaient convaincus, comme je le suis moi-même, que la population en général attend qu’une vision du pays lui soit clairement proposée par des gens crédibles et courageux avant qu’elle ne se lève pour affronter directement les criminels de droit commun, victimes inconscientes de leur criminalité et les criminels politiques, générateurs et bénéficiaires de l’insécurité, animateurs traditionnels du système politique qui maintient le pays dans son état de « pays failli ».

 Un jeune m’a demandé aujourd’hui même comment je définis la solidarité. Plutôt que de lui donner une réponse de dictionnaire, je lui ai lu le passage suivant tiré du texte que je viens de citer : « … C’est le regard que je jette à ma droite ou à ma gauche pour m’assurer que mon concitoyen a reçu un morceau de pain ou un verre de lait produits par le pays; pour lui assurer que s’il en a deux ou plus il n’est pas tenu de s’en priver s’il ne les a pas obtenus aux dépens de son voisin aussi haïtien que lui, aussi haïtien que moi, qui a lui, comme nous, et peut-être plus que nous, contribué à la richesse nationale; pour l’enjoindre à participer à l’effort collectif en remplissant ses devoirs citoyens; pour lui communiquer ma conviction que ce que l’un de nous fera pour soi sans le faire pour l’autre ne pourra jamais lui rapporter que des bénéfices passagers; pour lui expliquer que si nous sommes tous les deux des roches, nous ne sommes ni sous le soleil ni dans l’eau, mais que nous devons trouver le ciment qui nous collera l’un à l’autre pour monter un mur à notre maison commune à laquelle nous avons donné le nom d’Haïti; pour célébrer avec lui le jour où nous verrons notre maison commune résister aux cyclones et aux tremblements de terre de l’insécurité, de la corruption, du détournement des biens de la nation et aux assauts qui pourraient venir de l’extérieur comme cela a souvent été le cas au cours des 217 années que nous avons perdues, à générer la misère, la dictature, le rejet de l’autre plutôt qu’à reconnaître que nous sommes les envers les uns des autres, incapables de réaliser rien de solide, de significatif et de permanent l’un sans l’autre. En rejetant l’autre nous ne faisons que nous rejeter nous-mêmes et justifier le mépris des voisins. »

 Si on me demande encore de définir la solidarité, je dirai que …

 … la solidarité, c’est aujourd’hui plus qu’hier et avant toute autre chose l’engagement individuel et collectif de combattre la violence criminelle, la violence politique et toutes les formes de torture incluant celles exercées par la police ou d’autres corps répressifs au nom de l’état.

 … la solidarité, c’est la contribution de tous ceux qui en ont les moyens pour rendre la scolarisation universelle dans le pays et la rendre de qualité sans prendre prétexte de réformes déformantes pour infantiliser le peuple et le dominer. De même, c’est l’universalisation et la qualification de la santé.

 … la solidarité, c’est la défense et la protection des enfants, des femmes, des handicapés, des paysans, des travailleurs et de tous ceux qui ont été historiquement maintenus hors des voies qui mènent à la pleine citoyenneté.

 … la solidarité, c’est l’accès à la culture nationale. C’est la valorisation et le respect de cette culture dans toutes ses formes matérielles et symboliques; c’est la rationalisation de notre langue nationale, pas sa folklorisation, son instrumentalisation à des fins politiques, donc de domination. C’est le respect, la valorisation, l’approfondissement de notre religion nationale, le vaudou, c’est donc la fin de l’aliénation religieuse qui nous a fait autres que nous-mêmes depuis toujours, depuis le premier jour de la mise en esclavage des Indiens et des Africains.

 … Si on parle de culture nationale, on parle certainement aussi de la créativité de nos compatriotes dans tous les domaines, dont la cuisine, la musique, la danse, la peinture, la sculpture. La solidarité, c’est aussi rendre accessibles ces formes de culture aux Haïtiens selon leurs goûts en leur donnant les moyens et le temps d’avoir des goûts pour de telles choses. C’est dans cette même dynamique qu’il faut inclure l’accès aux loisirs et aux équipements de loisirs comme les plages, la mer, les rivières, les montagnes qui sont des parties du territoire de la République auxquelles bien souvent des Haïtiens n’ont pas accès pour la seule raison qu’ils sont des Haïtiens.

 … la solidarité, c’est la reprise et l’intensification de la production agricole, une production agricole diversifiée et adaptée à nos besoins et à nos goûts; c’est de consommer local tant les produits de la terre que les produits manufacturés. Il faudra donc que ces marchandises puissent être acheminées vers les lieux de distribution dans tous les coins du pays.

 … la solidarité, ce sont les droits et les libertés, non pas tels qu’ils nous sont dictés de l’extérieur sous le prétexte que nous sommes ignorants des valeurs humaines, mais ceux qui rendent l’autre semblable à nous, de sorte qu’en les revendiquant pour nous nous, les revendiquons pour tous les citoyens de notre pays, car la solidarité est en tout, partout ou n’est pas. Elle est plus qu’une culture, c’est une éthique, le fondement de la justice.

 … la solidarité, c’est beaucoup plus encore, mais on aura peut-être tout dit si on dit qu’elle commence par le respect des lois, car le principe de la loi, c’est l’égalité entre les citoyens. Autrement, il s’agit d’un assemblage de phrases.

 Prétendre à la solidarité, c’est prendre honnêtement position face à l’histoire au nom de la vérité et de l’avenir. La nôtre se résume à plus de deux siècles d’injustices à l’endroit de la majorité. Il nous faut réviser les pages de notre histoire, reconnaître ces injustices sans nous immobiliser dans la culpabilité névrotique, nous engager à les corriger en nous rappelant que le peuple haïtien nous les fera payer en élisant demain comme il l’a fait hier un François Duvalier puis un Jean-Bertrand Aristide et sa progéniture; en se laissant manipuler par des populistes affamés de pouvoir qui les convertiront en macoutes, chimères, boucaniers d’êtres humains, kidnappeurs, BBQ ou Marozos.

 À ceux qui répondront à cet appel parce qu’ils ont conscience que le temps de l’urgence est passé et que bientôt ce ne sera déjà plus le temps de l’engagement, je donnerai rendez-vous pour une rencontre virtuelle que la technologie rend possible. Ils pourront dire demain : j’étais là, à Bois Kay Iman 2.

Henri Piquion

henrijpiquion@yahoo.ca

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