Musique/Décès

Adieu Jean-Claude Dorsainvil, le chanteur de l’Accolade

Publié le 2022-08-05 | lenouvelliste.com

Deux jours après la célébration du soixante-septième anniversaire du Compas direct (26 juillet 1955 – 26 juillet 2022), œuvre du maestro, saxophoniste Nemours Jean Baptiste, le ‘’master brain’’, l’un des trois « dangers » de ce rythme, la musique haïtienne a perdu deux (2) grands musiciens. Il s’agit de Joe Charles, 68 ans, (1954-2022), et Jean-Claude ‘’Charly’’ Dorsainvil 76 ans (1946-2022). Le premier, bassiste impénitent aux doigts très flexibles, ayant bossé avec Zèklè, Top vice, Tabou Combo, était d’une dextérité exemplaire. Le second, chanteur, ancien membre du Bossa Combo et de l’Accolade de New York. Tous deux ont effectué le voyage éternel le mardi 28 juillet en terre étrangère. Ils vivaient aux États-Unis depuis de nombreuses années. 

En effet, Jean-Claude Dorsainvil, né un 24 juin, le jour de la saint Jean-Baptiste -anniversaire du Magnum Band, « la seule différence » des frères Pasquet, André et de Tico – a entamé sa carrière professionnelle avec le Bossa Combo qu’il a intégré dans les années 1970 après le passage éclair de Raymond Cajuste chez les Difficiles de Pétion-Ville. Et, depuis lors, Charly s’imposait avec force, sans difficulté au devant de la scène et avec panache. Il a chanté sur un ensemble de disques avec le Bossa qui, à l’époque n’était pas encore le « Big band » comme l’aimait scander  feu Joël Théodore qui a rejoint dans le courant de l’année 1980 le groupe du maestro organiste Adrien  Jeannite.

Depuis son intégration au Bossa Combo, avec sa voix de ténor, Charly Dorsainvil avait déjà conquis le public haïtien. Il a enregistré plusieurs disques avec cette formation musicale dont Agwetawoyo, Fo mamit, Bossu, Accolade, et Racines, le tout dernier. Avec l’Accolade de New York, sa voix a égayé les mélomanes sur tous leurs disques, une dizaine environ. Tout au long de sa grande carrière, Charly demeurait égal à lui-même. D’un naturel calme, il n’avait jamais la grosse tête. Il a permis à d’autres de partager le devant de la scène avec sa bonhommie providentielle.  

Dans l’une de ses chansons portant le titre « L’an 2000 », sur le dernier album Racines qu’il a chanté avec le Bossa, Il disait :

«Menm si nou pa la ankò,

zèv n ap toujou briye,

l ap rete yon souvni

nan kè tout moun demen»

Et plus loin il ajoutait, « mizik se vibrasyon ki eksprime yon eta dam ». Ce texte est un témoignage de la sagacité de l’artiste. Jean Claude Dorsainvil n’avait pas raté son coup. On ne se lassera jamais d’écouter cette voix pure et d’une rare diction. Ah oui ! Aller auditionner le boléro « C’est la loi de la vie » qu’il a chanté en deux versions, la première avec le Bossa combo et la deuxième avec le groupe dont il était l’un des fondateurs dans les années 1980 : l’Accolade de New York.

Charly chantait avec une justesse et une aisance particulière. Il prenait les notes aigües avec une facilité admirable. Jean-Claude Dorsainvil chantait les prénoms de femmes avec une passion d’amoureux. On se souviendra tous de: Rosie, Ramona, Marie Anne.

Dorsainvil dans « Jansòt » il a exprimé son dégoût de manière cru à l’égard des politiques. Il a dénoncé la dictature, le pouvoir personnel : « Yo tèt anba devan dèyè yo dwat egòch lè fini yo kòmande », comme il a chanté son pays natal, Haiti : Ayiti m pa gen dwa bliye w malgre distans ki separe nou… »

Au moment où la vie est devenue plus difficile, où l’inflation galopante faisait rage, Charly avait chanté ce concept économique. Il dénonçait déjà, dans les années de Reggan et de Thatcher, la cherté de la vie, le commerce de la monnaie, le marché noir. Aussi dans son titre « Inflation », il dénonçait « Dola monte galata ». L’accolade n’était plus en activité à New York depuis quelques bonnes années. Entre temps, le marché était transformé dans la capitale économique des États-Unis d’Amérique et les musiciens avançaient en âge sans parler de la maladie. L’homme, cet être si fragile, très souvent perd le sens de l’humain, donc de la raison.

 Après le départ pour l’au-delà de certains musiciens de l’Accolade tels que, Fritz Coq, Jean-Robert Damas et Pierrot Volcy, aujourd’hui c’est celui du taciturne, du discret Dorsainvil que nous déplorons. Le compas direct, une fois de plus, est orphelin de l’un de ses grands et talentueux noms. Haïti pleure un fils musicien digne de ce nom.

Dans le premier disque de l’Accolade, « La foi », Charly chantait dans «  Espoir »:

 « Separasyon se yon bagay ki di,

separasyon se yon bagay ki tris.

Chak jou nou leve sesa wap kontre

 Men w pap janm finn abitye o ».

Jean Claude Dorsainvil est parti pour toujours après avoir consacré toute sa vie à la musique haïtienne. Il a traversé plusieurs décennies. Beaucoup se souviendront des mots forts de Charly dans l’hommage rendu à ses frères musiciens disparus en 1985 dans « Adieu Suprême » une année maudite, disait-il. Il leur rendait hommage avec une voix empreinte d’amertume, de mélancolie. Il est aujourd’hui frappé, à son tour, par la grande faucheuse, la mort face à laquelle il n’existe aucun génie, aucun pouvoir, aucun matador. La cloche va carillonner pour Jean Claude Dorsainvil ce mois d’août 2022 en présence de ses admirateurs, parents, amis et sa famille. Qui vivra verra. Bonne route Jean Claude Dorsainvil, notre Charly, notre cher regretté.

Smith Nicolas   
Auteur


Réagir à cet article