Ce que l’on sait de  la lutte de Daniel Fignolé menée contre les mulâtres (le cas de Georges Rigaud)

Publié le 2022-08-04 | lenouvelliste.com

Il est prouvé à travers notre histoire que le radicalisme politique n'est pas favorable au bien-être de la population. Notre sous-développement est souvent présenté comme une des conséquences des luttes intestines alimentées par des problèmes de couleur ou de classe [1]. La plupart des conflits signalés ont surgi pour la plupart du temps pour de simples questions de divergences entre deux leaders qui partageaient assez souvent une même tendance idéologique. Ainsi, dans cette lignée est inscrit le duel ayant opposé le Dr Georges Rigaud à Daniel Fignolé.

Daniel Fignolé (1915-1986), où beaucoup d'observateurs n'ont pas cessé d'interroger le radicalisme, n'a pas hésité même une fois à s'en prendre à tous les acteurs qui ont occupé la scène politique en même temps que lui ; on était alors entre 1940 et 1956, époque au cours de laquelle des figures telles que Jean Price Mars, Émile Saint Lot, Jacques Roumain, Clément Jumelle, Louis Déjoie, Calixte Démosthènes, François Duvalier et le "Rouleau compresseur" comme Daniel Fignolé se fit appeler certaines fois ont fait parler d'eux.

Si l'histoire a rapporté que Daniel a sévèrement talonné le président Dumarsais Estimé [2] pour sa gouvernance, elle a aussi relaté qu'il a eu plusieurs coups de gueule avec le Dr Georges Rigaud, un socialiste au même titre que lui. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles il a quitté son poste de ministre de l'Éducation nationale au sein du cabinet ministériel (août 1946 - octobre 1947) d'union nationale formé par le président Dumarsais Estimé une fois que ce dernier a pris les rênes du pays. Ce texte est pour apporter en plus un éclairage historique autour de ce qui s'est passé entre les deux leaders.

Le duel ayant opposé Daniel Fignolé au Dr Georges Rigaud est peu documenté dans les écrits. On l'évoque tout simplement lorsqu'on parle des causes qui étaient derrière le départ prématuré de Daniel Fignolé au sein du cabinet ministériel de Dumarsais Estimé. L'économiste Lesly Péan est alors la rare personnalité à pouvoir aborder ce fait historique dans quelques textes écrits pour le compte de certains médias, dont AlterPresse [3]. Dans un de ses articles, je note que :

" [...] le ministre Rigaud envisage d'adopter la même mesure prise pour le café dans d'autres secteurs, dont le riz et la figue-banane. C'est en plein dans ce travail national que Daniel Fignolé, secrétaire d'État à l'Éducation, lance à la radio une offensive tous azimuts contre deux de ses collègues ministres, Maurice Latortue et Georges Rigaud. Fignolé n'hésite pas se lancer dans l'alchimie de la démesure. Il se retranche derrière la question de couleur pour détourner les regards de la population de la lutte contre le marché noir que le secrétaire d'État Georges Rigaud semble devoir gagner. " Cela s'est passé le 21 octobre 1947. Le 25, soit quatre jours après, les deux ministres ont été renvoyés de leur poste.

Questionnant le bien-fondé de l'attitude de Daniel Fignolé vis-à-vis du Dr Georges Rigaud qui semblait se rapprocher de sa lignée politique, les données dont je dispose en ce qui a trait m'a permis de pousser ma réflexion aussi loin que possible.

Le comportement de Daniel Fignolé dans un tel cas aurait été déterminé avant tout par sa vision anti-mulâtre. Georges Rigaud, quoique membre du parti PSP* se réclamant de la doctrine marxiste et ayant amorcé la bataille aboutissant à la chute du président Elie Lescot au pouvoir [4], Daniel ne l'a pas bien vu à cause de la couleur de sa peau. Il a toujours fait l'objet de critiques de la part de Daniel Fignolé, celui qui a embrassé la cause des masses.

La vision noiriste de Daniel ne lui a permis de supporter Georges Rigaud dans sa démarche consistant à combattre la vie chère qui faisait rage à l'époque. Pour le natif de Pestel, c'était bon de prendre des mesures drastiques contre un tel phénomène, mais le plus important pour lui c'était de contrecarrer la force de Georges Rigaud qui pouvait aboutir à un retour de la classe des mulâtres au pouvoir qui pouvait être fatal pour lui. Ceci dit, ce fut une façon à lui de concocter pour écarter Georges Rigaud de la scène. Tellement vrai, la lutte que conduisit le parti de Georges Rigaud pour atténuer la vie chère est devenue sans tarder après le départ de ce dernier au ministère du Commerce un combat pour les syndicats d'où est issu Daniel. L'opposition qu'il fit à Rigaud avait à voir avec une question de couleur.

Sur ce point, je dois dire que Daniel est vu comme un des plus grands radicaux qui utilisent la question de couleur comme un tremplin pour s'accaparer du pouvoir. La preuve, il a cofondé en 1942 un journal du nom "Chantiers" pour tirer à boulets rouges sur cette classe sociale traditionnelle. Tout cela aurait participé d'une manœuvre de faire campagne et de se hisser au sommet.

Pestel, son alma mater, a vu se dérouler une longue bataille depuis Goman contre les mulâtres qui ont fait mainmise sur toute la richesse du pays. En toute bonne logique, il semblerait que le projet social de Daniel a pris chair dans toutes les luttes de revendications sociales dans lesquelles s'était engagée sa commune depuis la colonisation française [5]. Au sommet de cette lutte était la redistribution des terres confisquées par les Affranchis de vieille souche généralement appelés mulâtres.

Sur ce point-là, on a souvent aligné Daniel Fignolé sur la position intransigeante de Étienne Lysius Jeune Salomon, celui qu'on qualifie de "mangeur de mulâtres", qui revendiquait le contrôle de la direction de l'appareil étatique par les Noirs [6] ou de Faustin Soulouque . Ils se sont tous positionnés contre la "mulâtocratie". Ce discours anti-mulâtre était censé une arme utilisée par la plupart des éléments de la classe grandocratique ou de la classe moyenne du grand Sud quand ils voulaient revendiquer quelque chose ou pour accéder au pouvoir. On se rappelle Goman, Jean Jacques Acaau, les piquets. Les structures sociales imposées dont ils ont été victimes en causent beaucoup. En plus, les 19 années de l'occupation américaine qui ont imposé au pays un système mulâtriste compte beaucoup pour faire croître ce sentiment chez la plupart des hommes politiques noirs de l'époque post occupation, dont Daniel.

Toujours est-il, une telle attitude de Daniel Fignolé vis-à-vis de Georges Rigaud était un coup monté dans une perspective de maintenir sa position sur l'échiquier.

La décision de Georges Rigaud de combattre la vie chère paraît alors très suspecte aux yeux de Daniel. À tel point qu'il l'a accusé de faire sa candidature à la Présidence [7]. Dans l'esprit de Daniel, si Georges Rigaud avait pris des mesures c'est parce qu'il envisageait de gagner une certaine popularité pouvant le conduire à la magistrature suprême. En laissant passer une telle chose, Daniel prévoyait qu'il pouvait être lâché par ses sympathisants et ses partisans. Ainsi il jouait à la vigilance.

Finalement, les sorties médiatiques de Daniel Fignolé ont poussé Georges Rigaud vers la sortie sur la scène politique.

Avec la poussée vers la porte du ministre Georges Rigaud au ministère du Commerce, le pays a raté une des plus belles occasions de son histoire, car, ce fut pour la première fois qu'il y eut un débat sérieux autour de la vie chère qui a mobilisé des réponses appropriées et qui a porté sur la question de la politique économique adoptée. Même si Georges Rigaud était mulâtre, il a dû mener un combat opiniâtre contre le marché noir et la contrebande [8]. D'ailleurs ce fut suite à son différend avec le pouvoir qui ne voulait pas mécontenter un secteur de la bourgeoisie commerçante qu'il a laissé son poste au cabinet ministériel de Dumarsais Estimé.

Autre chose à signaler ; le Dr Georges Rigaud, qui fut la cible de Daniel Fignolé à cause de la couleur de sa peau, a vu son parti PSP faire campagne pour Edgard Numa, un Noir progressiste, natif de Jérémie [9]. Aussi l'on peut se demander si Dr Georges s'était emballé dans de tels courants reposant sur la question de couleur. Si l'on considère ce qui s'est passé entre les Ardouin et Faustin Soulouque, on pouvait l'affirmer lorsqu'on tient compte de la velléité de certains mulâtres d'utiliser certains éléments noirs comme doublure à la présidence. Mais l'attitude de Georges Rigaud n'a pas reflété une telle démarche.

Une des conséquences de ce duel est qu'il a alimenté des conflits qui ont fait perdurer la crise de l'État, sans compter la question de la vie chère, posée entre 1940 et 1950 n'a pas été résolue. Cela a permis plusieurs gouvernements éphémères. Le pays est après basculé dans une dictature féroce dont l'histoire connaît toute la suite. La question de la répartition des richesses et des rapports sociaux n'est jamais posée sur les tables de discussion.

À travers ce texte, il m'importe de démontrer que quand la plupart des hommes politiques parlent des classes sociales ou de la question de couleur, c'est dans une dynamique de contrôler l'échiquier politique et non pas dans une visée progressiste. Cela se révèle assez souvent réactionnaire, simpliste, fantaisiste, comique, voire caricatural et démagogique. Ce duel ici présenté confirme que le radicalisme de Daniel Fignolé ainsi que toute l'utilisation qu'il a fait du noirisme devaient lui permettre de se débarrasser de ses adversaires potentiellement bien préparés pour bien adresser les problèmes du pays. Ça a été également une occasion de confirmer encore une fois que le radicalisme a traîné le pays dans des situations de trouble pour lesquelles il a payé cher les conséquences. Par ce texte, nous voulons rappeler à tous nos hommes politiques que cette voie est souvent hypothétique pour le pays.


 

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Références

1. Culture opprimée de Jean Casimir où l'auteur évoque les luttes interminables entre les Bosales et les Affranchis de vieilles sur l'orientation à donner au pays durant tout le 19e siècle.

2. La Révolution de 1946, Leslie François Manigat, publié le 2008-12-02 | lenouvelliste.com

3. Haïti-Politique : Ce que le sigle PSP représente (6 de 9), AlterPresse ( média en ligne), publié le 7 octobre 2013

*Parti socialiste populaire dirigé par le Dr George Rigaud dont Jacques Roumain fut membre fondateur

4. Alix Michel: Manières haïtiennes, le combat pour implanter la démocratie, consulté en ligne le 05 août 2021.

5. Daniel Fignolé ou le vrai sens des luttes des Pestelois, publié sur rezonòdwès le 26 mai 2020 par James St-Germain

6. Sauveur Pierre Étienne: L'énigme haïtienne, Échec de l'État moderne en Haïti. Consulté en ligne le 4 août 2021.

7. Opcit. Lesly Péan

8. Entre Dumarsais Estimé et François Duvalier, publié le 2008-11-12 | lenouvelliste.com

9. Opcit. Sauveur Pierre Étienne

James St Germain Sociologue et professeur de philosophie
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