L’herméneutique de l’état de la mort et de l’État

Publié le 2022-08-04 | lenouvelliste.com

Le contexte actuel exige de faire l’archéologie du réel et de dégager du sens autour du mourir. Parler de la mort en Haïti requiert une définition même du sens de la vie. En réalité, une telle entreprise donne la possibilité de répondre à une question classique d’une utilité anthropologique/philosophique s’articulant de la sorte : Quelles sont les conditions de possibilités de la vie bonne ? Il s’agit en réalité d’une entreprise difficile prise dans le piège d’une conception duelle. Car, dire ce que c’est la mort exige a priori de dresser le sens de la vie, c’est-à-dire, sa prise en compte dans la planification de l'État d’une part et sa représentation dans l’imaginaire collectif d’autre part. Car toute conception de vie suppose une biopolitique et un thanato-politique donnant lieu à des dispositifs en ce qui concerne la prise en charge de la vie et de la mort. Ces préoccupations dressent un tableau sombre du corps politique sur les politiques du corps (biopolitique). Impossible pour l’État de réduire les risques, les menaces, les situations de mort collective.

L’incertitude et la panique hantent l’imaginaire et le réel de nos quotidiens. Leur situation de vie ne se démarque pas trop d’une situation de mort. Autrement dit, il n’existe pas de frontière étanche entre la vie et la mort. On est dans un espace d’insécurité totale s’exprimant par des courbes de violences multiples tendant à désymboliser l’acte même de vivre. De fait, l’acte de vivre est pris dans la spirale de la banalisation et de l’insignifiance. Dans ce cas, la mort ne peut y avoir de sens si préalablement la vie n’est pas valorisée. Marie-Frédérique Bacqué dresse un tableau clair sur les conditions de vie des Juifs dans l’Allemagne nazie. Elle perçoit une banalisation du corps même après l’extermination des Juifs dans les camps de concentration. Les cadavres ont été pris en photo en signe de trophée afin d’exprimer le mépris social à leur encontre. On est dans un contexte où le cadavre est banalisé et considéré comme déchet. Cette situation nous donne une vision plus ou moins sensée sur la représentation de la vie et de l’altérité. En réalité, comment le problème de l’altérité est posé dans les situations de violences extrêmes tant dans la vie que dans la mort ? C’est ce à quoi nous soumettions notre analyse.

Mort, violence et identité

Le continuum de violence dans laquelle baigne le pays laisse la population générale dans le doute. Des évènements récents renforcent l’imaginaire de l’omniprésence de la mort violente et de la banalisation du corps. Depuis quelques années la criminalité s’instaure comme un état de fait. Des vidéos choquantes circulant à travers les médias sociaux montraient des corps exposés sur des montagnes d’immondices dévorés par des porcs à La Saline (13 novembre 2018). Différents organismes du secteur des droits humains ont enquêté et confirmé les informations.  Dans le département de l’Artibonite, un groupe armé exposait des corps mutilés dans une symbolique servant à désignifier la signifiance même de leur proie humaine. Cette problématique s’identifie d’emblée à une philosophie vie et à la notion de l’altérité. L’affrontement des groupes armés au-delà des intérêts politiques (stratégie politicienne) s’exprime en deçà, l’idée d’une « lutte identitaire » amenant à la conquête de nouveaux territoires pour imposer leur volonté. La référence au concept « lutte identitaire » pour interpréter la logique de la terreur et de l’affrontement des groupes armés, peut fournir des matériaux sur le niveau d’organisation et le projet de ces groupes qui défendent des principes propres qui fondent leurs intérêts. À partir de ce principe de l’identité se construit l’idée de l’altérité. Cette dernière se caractérise par les traitements que subit l’autre dans la violence. Les crimes tendent toujours vers l’objectif à finir avec l’identité du corps du groupe rival. C’est la représentation même de la stratégie de mutilation et de calcination des cadavres. Chaque groupe armé possède son mode opératoire en matière de criminalité, sa stratégie de lutte qui lui sert de marque identitaire. C’est une illusion de croire que les « gangs » ne se combattent pour rien. Ils se battent pour quelque chose que nous ignorons, et qu’eux savent.

De la perte du pouvoir d’État

Le poids du pouvoir politique se fonde dans sa capacite à rééquilibrer le pouvoir disséminé. Les territoires occupés par les groupes armés coupent la voie au pouvoir public. Ce geste est une remise en question du pouvoir d’État. Ce travail mène à l’affaiblissement de l’État comme détenteur du pouvoir de violence.  L’État perd non seulement des parts de territoires contrôlés par les groupes armés, il perd aussi le contrôle du corps de population qui est en droit d’exercer les principes instaurés par les gangs. L’appareil étatique n’est pas en mesure de contrôler sa population et son territoire. Déjà en matière de contrôle de population, une importante partie des haïtiens n’ont pas accès à une pièce d’identité. C’est comme assister à sa mort que de vivre sans documents d’identité. Identifier les membres d’une population constitue un acte de reconnaissance et de mémoire. La généalogie des appareils de l’État peut donner une idée sur la formation même de l’État haïtien. Lorsque les forces légales n’arrivent pas à s’imposer, d’autres poches de pouvoir non légales prendront le relais. La prise en otage d’institution publiques par des groupes armés désigne un travail de désymbolisation même des institutions de l’Etat. A remarquer que dans des quartiers des individus sont obligés de protéger et/ou protègent des groupes armés pour des raisons multiples. Cela traduit l’idée d’un État faible dont la présence ne s’exprime que dans son absence. Aucun leader ou aspirant leader politique capable de mobiliser même un condensé sur les théories de l’État et du pouvoir, ne devrait en aucun cas agir de manière à réduire le pouvoir symbolique de l’État. De ce fait, les acteurs politiques, économiques qui alimentent des poches de contre-pouvoir creusent par excellence la tombe de l’Etat et laissent place à la montée d’un univers social, politique, économique chaotique. À ce moment précis, le droit de vie et de mort échappe à tout pouvoir de coercition, et, tout sujet peut décider de résoudre ses différends par la mise à mort de l’autre.

Conclusion

La force d’un État s’exprime par la capacite de cet État à capturer la violence. Le souci de contrôler la population de l’État moderne s’exprime par la nécessité de réduire la marge de manœuvre des poches de contre-pouvoir. Aujourd’hui le constat est fait, le cadavre de l’État est sur la table d’autopsie en attente d’un médecin légiste.  

Loobens. L Dorsainvil, licencié en anthropo-sociologie de l’UEH

l.dorsainvil23@yahoo.com

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