Un exploit défiant le mythe de Sisyphe

Publié le 2022-08-02 | lenouvelliste.com

« C'est dans la nuit du 22 au 23 août 1791 qu'a commencé à Saint Domingue (aujourd'hui République dominicaine) l'insurrection qui devait jouer un rôle déterminant dans l'abolition de la traite négrière transatlantique... »

Saint Domingue : aujourd'hui République dominicaine ?!

Justes tensions et légitime levée de boucliers provoquées par ce membre de phrase qui a fait le tour des réseaux sociaux en cet après-midi du 1er août 2022. Un coup de massue à forte résonnance dans le monde des afro-descendants et l’espace des 21 nanchons de notre pays.

La version initiale du texte français a vite été remplacée par une autre, avec rectification. Grâce aux commentaires et recommandations de ceux qui croient encore en la mission de l’UNESCO, grâce à la ferme intervention de l’ Ambassadeure, Déléguée permanente d’Ayiti auprès de l’UNESCO et grâce aux opportunités offertes par les nouvelles technologies.

Ouf !!!

Mais, au moment de la rédaction de ce texte, la version anglaise garde encore la référence à Santo - Domingo. Quelque fut le prétexte, dans le contexte de la commémoration du 1er août, tronquer contre le nom d’Ayiti celui d’une simple ville (quoique capitale) d’un pays où l’anti-haïtianisme est notoire, participe - bon gré, mal gré - de l’invisibilisation et de l’occultation de la place qu’occupe dans le monde notre pays, creuset des droits de la personne, haut-lieu de l’égalité des races, de l’émergence du panaméricanisme et du panafricanisme. Pour ne citer que cela.

Au final : évoquer la traite négrière et l’abolition de l’esclavage sans NOMMER AYITI est un exploit défiant le mythe de Sisyphe.

Quel argument pourrait expliquer l’impair évoqué, commis dans un discours émanant de la plus haute autorité internationale en charge de l’Education, la Science et la culture ?

Posons des prémices :

- Le "fait haïtien" qui a marqué, à la fin du XVIIIème siècle, un changement drastique de paradigmes dans l’ordre mondial n'a pas d'antécédant. 

- La Journée internationale du Souvenir de la traite négrière et de son abolition ne peut se concevoir que parce que la Révolution haïtienne a eu lieu, qu’elle a triomphé et parce qu’Ayiti existe. 

- L'UNESCO est un organe des Nations Unies dont nous sommes membres fondateurs et qui a inscrit, sur la liste du Patrimoine de l’humanité, les trois monuments les plus emblématiques construits pour affirmer et protéger l’indépendance acquise par la glorieuse épopée de nos ancêtres.

Comprendre…

Plus nous creusons, plus nous approfondissons le raisonnement cartésien, plus les conclusions porteraient les prétendus « héritiers légitimes » de Descartes à nous accuser de posture victimaire, de phobie du complotisme, voire de paranoïa. Tant s’en faut.

Toutefois, si pour alternative nous n’avons que de renoncer au raisonnement cartésien, inspirons-nous de l’énoncé de Senghor apte à susciter la transe jubilatoire de qui vous savez. Eloignons-nous alors de la « raison hellène » qui n’est pas nôtre et livrons-nous à « l'émotion nègre » qui nous est propre ! Alors, du lieu de cette appropriation, déclarons périlleuse l'atteinte portée par le cas analysé, à notre histoire, à notre mémoire, à notre fierté, à notre dignité... à tout ce qui constitue notre substrat.

L’émotion qui est bien « nègre » nous habilite aussi à crier haut et fort que ce camouflet retentissant infligé à notre peuple, en ce jour symbolique consacrant la mise en déroute du projet esclavagiste de l’Occident par les prouesses des pères de notre Patrie, réveille en nous la mémoire de l’ignoble traversée, du claquement des fouets dans l’abîme où s’accomplissait le processus de notre déshumanisation.

La blessure du jour qui nous a atteint profondément dans notre chair, restera béante. Elle saigne et saignera encore.

Quant au feu de l’indignation et de la colère ni la « raison hellène » ni « l'émotion nègre » ne sauront y pourvoir nul effet d’apaisement.

Ginette Chérubin
Auteur


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