Haïti, perspectives de sortie de crise durable

Publié le 2022-08-03 | lenouvelliste.com

Louis Naud Pierre, Ph.D.

Sociologue

On a déjà essayé plusieurs formules de sortie de crise. Entre 1988 et 2021, plus d’une douzaine d’accords politiques ont été conclus. Il faut également noter la présence de plusieurs missions onusiennes, avec des mandats variés, depuis 1993. Le constat est une aggravation de la situation. Le pays sombre même dans la terreur. Ce qui met en exergue le manque de pertinence des solutions.

La crise haïtienne est le basculement dans le chaos : un espace situé hors de la limite des groupes primaires et caractérisé par l’absence de codes permettant aux individus de s’identifier mutuellement comme relevant du même monde socioculturel (Haïti) et de se sentir obligés les uns envers les autres. Ils ne se reconnaissent pas les uns dans les autres ni dans le nouveau cadre d’interactions (société). Ils deviennent, pour ainsi dire, étrangers à eux-mêmes comme êtres sociaux, et les uns aux autres. Ce sentiment d’étrangeté met en exergue leur dépossession de leur sentiment d’appartenance et d’identité sociale. Comme l’individu anomique durkheimien, ils deviennent la proie de leurs passions égoïstes, notamment : celles d’argent et de pouvoir à la base d’une lutte fratricide, et son corolaire de deuil et de migration massive à l’étranger.

Le discours disant que c’est aux Haïtiens de trouver une solution à la crise a un sens : nul ne peut jouer à la place d’un autre son rôle d’acteur de la construction de son cadre d’existence. Mais, les groupes dominants du chaos font fi de cet impératif historique et anthropologique. Ils préfèrent instrumentaliser la violence pour gagner plus facilement de l’argent et jouir du pouvoir et de la notoriété. D’où leur mépris de l’industrie de fabrication des commodités de la vie quotidienne, nécessitant une organisation stable et durable. Il faut également noter le rejet de l’éthique du travail qui suppose de donner le meilleur de soi-même dans sa profession.

Les Haïtiens ne sont pas réduits aux groupes dominants du chaos. Des dynamiques instituantes sont à l’œuvre dans cette société. Il s’agit de nouvelles pratiques entrepreneuriales innovatrices et d’un mouvement social de fond. C’est ce qui va être traité dans ce texte.

Le chaos et ses groupes dominants

Les groupes dominants actuels sont constitués par les individus ayant la maîtrise de la violence politique, des trafics, des dispositifs de fraude et des jeux de combine et d’influence favorisés par le chaos. Ils se définissent par le rejet des codes des sous-systèmes d’action constitutifs du Système social (Parsons 1951), tels que : profit-valeur ajoutée, marché-innovation (sous-système économique) ; pouvoir-service, bien privé-bien commun (sous-système politique) ; statut-rôle, droit-obligation (sous-système social) ; liberté-travail, autonomie-responsabilité (sous-système culturel).

A l’origine de ce basculement se trouvent de grands changements, notamment : l’explosion démographique, et ses corollaires d’exode rural et d’urbanisation sauvage ; l’insertion du pays dans la mondialisation néolibérale ; la démocratie imposée. Ces changements ont un double effet. Le premier est l’effondrement des frontières qui séparaient les deux mondes étanches qui constituaient le « Pays » (Barthélemy 1989), jusque dans les années 1980-1990 : d’un côté, le monde urbain où vivaient moins de 20% de la population, mais qui concentrait tous les services sociaux de base (éducation, santé…). De l’autre côté, un monde rural composé de plus de 80% de la population, totalement marginalisé et exclu. Le deuxième effet concerne la décomposition de la structure sociale segmentaire commune aux deux mondes. En ville, comme à la campagne, le lien social se limitait en effet au niveau des groupes primaires : familiale élargie ; voisinage (quartier) ; groupement confessionnel de toute obédience (catholique, protestant, vaudou…) ; petit groupe d’amis, de camarades, d’affinité de couleur de peau, formé par libre sélection.

Au-delà des groupes primaires, c’est le néant social caractérisé par la méfiance absolue envers autrui. Cette attitude est révélatrice d’un trauma exprimé par des mythes, tels que : « depi nan ginen nèg rayi nèg » (depuis en Guinée les nègres se haïssent). Ce trauma se manifeste par un déni fondamental : celui de la validité des codes qui régissent les relations hors des groupes primaires. Affranchis de ces liens, les individus n’ont donc plus de repères pour s’identifier les uns aux autres. Ils ne peuvent pas, de ce fait même, se reconnaître des obligations réciproques. Les lois étatiques qui consacrent ces obligations demeurent sans effet. Car, les agents publics chargés de les faire appliquer ou de les appliquer sont, eux-mêmes, dépossédés de leur sentiment social et moral. Il en résulte chez eux un trouble du comportement. Ceci se traduit par un double rejet. Le premier concerne les obligations associées au rôle d’agent public, notamment : celle de contribuer au service public et au bien commun, dont participent l’application des lois et le pilotage des politiques publiques.

Le second rejet revêt la forme d’un travestissement de l’État : celui-ci est ravalé à un marché où ils mettent en vente leurs décisions, leurs votes et tous autres actes relevant de leur compétence. Faute d’action publique, l’économie dégénère en rapine. Quant à l’espace social, le mépris des obligations de rôle et l’indifférence à l’égard des attentes des autres instaurent un climat d’hostilité, où pullulent les motifs de discorde. La culture est, elle-même, réduite à des pratiques et des expressions incohérentes ; avec en conséquence le refoulement des grandes questions existentielles que sont la vie, la mort, les origines, le devenir, au profit de la jouissance immédiate.

Perspectives d’une évolution positive

La question est celle de l’existence d’acteurs aptes à contribuer à la construction d’un système social en Haïti. En réalité, ces acteurs sont déjà à l’œuvre. Ils s’illustrent à travers une double dynamique : les innovations entrepreneuriales ; l’implication dans un mouvement social.

Innovations entrepreneuriales

Le milieu d’affaires haïtien n’est pas réduit aux groupes dominants de l’économie de rapine. Il comporte de nombreux entrepreneurs innovateurs. Ils développent des entreprises de production, en dehors de la sous-traitance. Ils sont rejoints par d’autres nouveaux entrepreneurs. Ce groupe comprend à la fois : des Haïtiens vivant en Haïti ; des Haïtiens de la diaspora de retour au pays ; des étrangers qui décident de s’installer en Haïti. Certains d’entre eux ont déjà été repérés et honorés à travers le grand concours de la Digicel. Ils se distinguent par la familiarisation avec les nouvelles technologiques de production et de communication. Nombre de ces nouvelles entreprises sont prêtes à faire le grand saut sur le marché mondial.

Certains programmes publics contiennent en germe les ferments de constitution de nouveaux entrepreneurs innovateurs. Ils sont pilotés, notamment par le Ministère du commerce et de l’industrie (MCI) et la Banque de la République d’Haïti (BRH).

Un mouvement social de fond

L’idée d’un mouvement social en Haïti est mise en doute par plus d’un. On se réfère à l’apathie collective face aux dérives actuelles. Le comportement prédominant est celui de « naje pou soti » (sauve-qui-peut), et non l’engagement pour transformer le pays en un lieu où il fait bon vivre.

En effet, le mouvement social est identifié par la théorie classique à une action orientée vers la transformation d’un rapport imposé par un dominant (classe sociale). Il s’agit soit d’un type de rapport de production inégalitaire, soit d’une définition culturellement homogénéisante qui nie le droit à la différence (minorités ethniques, etc.). Le groupe qui est l’objet de cette imposition se mobilise pour redéfinir les règles du jeu. Cette dynamique est propre aux systèmes sociaux intégrés.

Dans le chaos haïtien, il n’y a pas de rapport imposé à travers un modèle économique conjugué avec un modèle culturel. C’est un monde de déni réciproque, où la violence s’impose comme le seul moyen d’affirmation de soi et de ses intérêts. Ici, l’adversité est la transformation de la violence en ressource pour obtenir d’autres ressources, notamment l’argent et le pouvoir. Au cours de ces dernières années, le fait central est ce qu’on peut appeler l’Alliance : celle entre les leaders de l’économie de rapine avec les tenants de la violence politique et criminelle. Coalition qui entraîne l’effondrement du système de production nationale et la faillite totale de l’État : ceci à coups d’importation massive, de fraudes douanières et fiscales, de trafics illicites multiformes, de corruption dans les contrats publics, de prévarication, de gabegie administrative, de terreur.

Le mouvement social a pour adversaire l’Alliance contre laquelle il développe un discours articulé autour d’un certain nombre de catégories délégitimantes. Les leaders de l’économie de rapine sont désignés par des catégories telles que : « boujwazi ti koulout / boujwazi ti lolit » (bourgeoisie mesquine et étriquée), « boujwa malpwòp / boujwa-kokorat » (bourgeois indécent et sans scrupule). S’agissant des agitateurs politiques d’origine populaire, les étiquettes suivantes leur sont accolées : bèf chenn politik (image qui réfère à des hommes qui portent sur leur dos des sacs extrêmement lourds pour charger les camions de transport de marchandises d’autrui) ; esklav domèstik (esclaves domestiques affectés aux travaux de la maison de leur maître).

Le milieu des affaires participe de ce mouvement social. Il développe un discours axé sur l’existence d’un « secteur privé sain ». Ses représentants sont prêts à appuyer les grandes réformes dont l’économie a besoin pour la rendre compétitive. Il faut noter leur action dans la vie culturelle par le soutien à des évènements, tels que le festival international de jazz, Livres en folie.

Ces catégories délégitimantes mettent en exergue aussi bien la nature du conflit que son origine. Il s’agit d’un conflit d’ordre historique. Il est lié à la stratégie d’individus dont l’objectif est de faire main basse sur la richesse et le pouvoir du pays. Il a pour enjeu l’organisation de la société sur de nouvelles bases ; de telle sorte que chacun y trouve sa place et participe à son développement.

Certains lieux ont servi de caisse de résonnance à ce moment social. Tel est le cas des états généraux sectoriels de la nation (EGSN), 2017-2018. Des centaines d’associations se sont appropriées ce forum. Ils y ont présenté des propositions relatives à la gouvernance politique, économique et socioculturelle (EGSN 2019). Outre un diagnostic du type de conflit (celui de normes dans tous les domaines) prédominant dans la société haïtienne, le rapport comporte des orientations relatives aux grandes réformes nécessaires à la construction du système social haïtien.

En guise de conclusion

Les solutions mises en œuvre, jusque-là, ne prennent pas en compte la nature de la crise. Il s’agit du basculement de la société dans le chaos : le résultat de l’affranchissement des individus de leur lien d’attachement primaire, sous l’effet de grands changements. C’est le néant social situé au-delà de la limite des groupes primaires. Il se caractérise par un double trait. Le premier est la méfiance absolue entre les individus, l’absence de conscience d’intérêts partagés et de sentiment d’obligation réciproque. Le second trait met en exergue un manque encore plus grave : celui d’un idéal de soi en tant que sujet et acteur à réaliser dans la relation à l’autre et la contribution à la production des moyens d’existence humains. Toute ambition individuelle se réduit à la jouissance que procurent l’argent et le pouvoir. Chez les dominants, cette ambition est poussée à l’extrême. Pour obtenir ces objets de jouissance par la violence, ils ont dû développer des qualités animales au détriment de leurs qualités humaines et sociales. Ils ne peuvent donc pas comprendre les attentes culturelles qui pèsent sur l’homme quant à sa responsabilité par rapport à son environnement et à l’avenir, et encore moins les assumer.

La sortie de ce chaos suppose deux conditions. La première est la création, au sein du sous-système économique, de ce que Durkheim appelle la « densité morale ». Il s’agit de constituer un contrepoids à la stratégie opportuniste et déstabilisatrice des dominants du chaos. Cela implique de stimuler l’établissement et l’intensification, à travers des associations, des relations entre les entrepreneurs innovateurs, anciens et nouveaux, incarnant la figure schumpéterienne de l’entrepreneur-héros visionnaire. Leur accès au financement sera un élément déterminant.

La deuxième condition concerne la volonté des grandes figures et institutions du pays d’assumer un rôle d’acteur historique et social, c’est-à-dire de porter ce projet de société à construire. Dans cet ordre d’idées, on peut citer, entre autres : Forum économique d’Haïti ; chambres de commerce et d’industrie ; ordres professionnels ; Conférence des recteurs et présidents d’universités haïtiennes (CORPUHA) ; Initiative de la société civile (ISC) ; associations de propriétaires de média et de journalistes ; Église catholique ; fédérations protestantes ; regroupements du vaudou ; regroupements de la diaspora haïtienne. C’est la responsabilité des hommes d’organiser leur société de manière à ce que chaque membre s’y sente comme chez lui et mettent ses talents au service de son progrès. Un congrès, assorti d’un pacte, peut constituer un moment fondateur.

Références bibliographiques

Parsons, Talcott, 1951, The social system, Glencoe, Ill., Free Press

Barthélemy, Gérard, 1989, Le pays en dehors, Port-au-Prince, Henri Deschamps.

EGSN, 2019, Gouvernance politique, économique et socioculturelle. Diagnostics et perspectives de réformes. Disponible sur : https://www.haitilibre.com/docs/EGSN-RAPPORT-15-Avril-19-Gouvernance-politique-economique-socioculturelle.pdf. [Accessible le 15 juillet 2022].

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