Les balles perdues de la République

Pris entre deux feux, se faire tuer au détour d'une respiration, blessé par balle jusque dans son lit, il y a plus d'une façon de mourir en Haïti en 2022. Les rafales qu'on entend sans interruption ne sont pas des explosions de pétards, les balles perdues de la République atterrissent dans la chair des innocents qui sont partout et tout le temps au mauvais endroit, au mauvais moment.

Publié le 2022-07-26 | lenouvelliste.com

Un appel, d'habitude ordinaire, celui des parents d'une femme enceinte référée d'un hôpital à un autre. Électricité, matériel, ressources humaines, urgence saturée, on ne liste plus les raisons qui poussent les malades, graves et moins graves, à faire un ping-pong médical d'un centre à un autre. Cet appel aurait pu être ordinaire si elle ne concernait pas une femme enceinte ayant reçu une balle dans l'abdomen. Le goût du «challenge» laisse la place au désenchantement, l'histoire est fatigante d'horreur, le médecin devient le témoin privilégié de la barbarie humaine en Haïti. «C'est une femme qui a reçu une balle dans l'abdomen à la quatrième avenue Bolosse. Elle est passée dans plusieurs hôpitaux avant d'arriver à Eloïm, situé à la ruelle Waag», a confié le Dr Berthony François, obstétricien-gynécologue, responsable du complexe médical Eloïm.

«Elle était à 36 semaines, cette situation a mobilisé toute l'équipe qui a fait de son mieux pour rentrer en salle d'opération dans un temps record. La balle, de gros calibre, a provoqué une grande hémorragie, le temps pour la famille d'arriver à un centre de la Croix-rouge, elle s'était vidée de tout son sang. Il fallait un miracle pour la garder en vie», confie le Dr Berthony François, la voix cassée à l'autre bout du fil.

Réflexe d'obstétricien, face à une femme enceinte, à terme, qu'on ne peut pas sauver, il faut prioriser l'enfant. Pour un médecin terrorisé par les rafales incessantes qu'il entend depuis la salle d'opération, cela aurait procuré un minimum de satisfaction. Sans perdre de temps, les médecins ont essayé de délivrer le bébé de l'utérus de sa maman morte avant sa naissance. C'était sans compter sur le malheur qui peut s'abattre sur les familles malheureuses décrites par Tolstoï. « Le crâne du bébé était déchiqueté par la balle, il n'y avait rien à sauver. C'était comme une condamnation à mort de la maman et de l'enfant qu'elle portait », explique le Dr François, traumatisé par cette expérience.

Cette maman qui comptait les jours avant son accouchement, elle qui collectionnait les serviettes hygiéniques en attendant la venue au monde du fruit de ses entrailles, ne se trouvait pas au milieu des feux croisés, elle n'avait entendu aucun tir, elle n'est pas morte d'imprudence, elle est morte chez elle au bout d'une activité ordinaire. Elle est morte d'une de ces balles perdues de la République. Avant elle, il y a eu des centaines d'autres victimes. Parmi eux, des cas qu'on ne compte plus. « On ne sait plus comment faire le décompte, nous sommes en train de basculer dans un cynisme obligé. Avant, un cas de plaie par balle était un drame. Après on s'étonne de ceux qui ont reçu des balles perdues chez eux, dans des zones où l'on n'entendait pas de tirs. Cette situation parle à tout le monde. Aujourd'hui, notre seuil d'étonnement semble monter d'un cran », explique un chirurgien, qui travaille à l'hôpital Médecins sans frontières relocalisé à l'avenue Charles Sumner.

Un homme, traversant la rue pour aller acheter un gallon d'eau à la rue Capois, ayant reçu un projectile logé dans la colonne vertébrale, succombé 13 jours plus tard à sa blessure en se posant une seule question jusqu'à sa mort : « D'où provient ce projectile ? »

Une femme qui a perdu son sein droit dans son salon en compagnie de sa famille.

A Médecins sans frontières, chaque membre du personnel s'empresse de vous expliquer une histoire. Une expérience qu'il souhaite raconter. Un traumatisme duquel il espère se libérer en parlant. Le travail à l'hôpital est un combat constant contre la mort. Le responsable de communication de Médecins sans frontières, Alexandre Michel, l'explique assez bien. « A cité Soleil, on est constamment en état d'urgence, les plaies par balle se succèdent, difficile de se prêter au jeu du bilan pour l'instant », a-t-il confié au Nouvelliste, il y a une semaine.

«De Martissant au séisme dans le grand Sud, la guerre des gangs à Bel-Air, puis dans la plaine, de Torcel à Fonds-Parisien en passant par Santo, on remonte aujourd'hui à Cité Soleil, Le travail de ceux qui sont au front dans l'humanitaire ou le médical n'est pas une sinécure», avoue un employé d'une agence humanitaire.

Franchissant la barrière de l'hôpital universitaire La Paix, un patient référé vers un autre centre hospitalier, explique qu'il était chez lui à la rue de l'Enterrement au moment où une ambiance musicale se déroulait le dimanche 17 juillet 2022. «Il était 11h quand j'ai entendu des tirs, je suis allé dans la chambre des enfants pour les mettre à couvert, c'est à ce moment que mon fils m'a fait remarquer que je saignais », raconte Jacquelin qui doit se faire opérer d'un moment à l'autre pour une fracture des deux os de la jambe droite.

Moins d'une semaine plus tard, à la rue de la Réunion, 4 balles perdues ont fait un mort et trois blessés dont deux d'entre eux ont été pris en charge à l'hôpital de l'Université d'État d'Haïti. Au Bel-Air, à Cité Soleil, dire que la tension est montée d'un cran en ce début de semaine est une lapalissade. Des milliers de balles percent la solitude du ciel, les douilles chaudes tombent drues devant des yeux indifférents, les balles qu'on croyait perdues tuent à dix lieues à la ronde.

Pour ne rien arranger, ces jours-ci, le hasard fait mal les choses, notamment pour ces deux cousines qui étaient en train de plaisanter autour d'un commerce de boissons gazeuses qu'elles partageaient depuis 8 ans non loin du lycée Alexandre Pétion au Bel-Air quand elles se sont retrouvées entre les feux croisés des gangs empêtrés dans une démonstration de force. Il en résulte réparation abdominale de l'une et amputation d'un membre inférieur de l'autre. Deux cousines, deux vies changées à jamais par des balles mal orientées. «Elles s'estiment privilégiées. Elles m'ont dit que 5 personnes ont été tuées ce jour-là. Je me demande comment une personne peut passer d'un moment à l'autre d'un éclat aux étoiles à un handicap aussi sérieux», se questionne un médecin qui les a reçues dans un centre hospitalier privé à Delmas.

«Nous sommes en train de faire des démarches pour trouver une prothèse pour cette femme de 37 ans à qui on est obligé d'amputer la jambe. On sait que c'est peu, très peu...», lâche ce médecin qui, tout en faisant son travail, épouse quand même un sentiment de culpabilité.

Une prothèse pour remettre une couche de dignité à cette vie gaspillée et pour soigner les fêlures de l'avenir. Une prothèse en guise de symbole des plaies de la barbarie humaine que parents, amis, personnel médical, humanistes et autres professionnels essaient de panser à longueur de journée en Haïti.

«Nous sommes en guerre», murmure sèchement une infirmière de ce centre hospitalier. Une guerre qui ne cesse de s'affirmer à longueur de journées. « 471 morts, blessés ou disparus en moins d'un mois», rapporte l'ONU, comme pour donner raison à cette infirmière.

Dans ce film d'horreur où les scènes de cruauté s'intensifient progressivement, un jeune garçon de 23 ans a été amené aux urgences de l'hôpital général ce samedi 23 juillet 2022 où plus d'une vingtaine de blessés par balle ont été enregistrés en moins d'un mois. «Son rêve est d'étudier la médecine, c'est la saison des préfacs. Il m'a dit qu'il va passer plus de temps à étudier que d'habitude. En cette fin journée, il a pris son livre en vue de se battre pour réaliser ses rêves au moment de laisser la maison, j'ai entendu: manman zye m pete», explique sa maman avant de s'arrêter brusquement, larmes aux yeux, le regard figé, penseur de Rodin puissance 10, avant de demander à sa sœur de l'aider à s'asseoir.

Ce jeune de 23 ans ne perd pas connaissance, la balle semble ne pas avoir fait de gros dégâts dans les structures fragiles que le crâne protège, mais il a perdu un œil. L'espace d'un cillement.

Les salves des gangs, les morts qu'elles entraînent ne se grippent jamais. La machine de guerre n'est jamais en pause. Le climat de ce mois de juillet est plutôt glacial, du froid de la mort, pour un pays tropical en pleine saison estivale. Quel paradoxe !

Le pire dans tout ça c'est qu'on n'a pas le quart de la moitié de la certitude de Thomas Paine. On ne sait pas si après avoir vécu cet enfer, nos fils et nos filles pourront connaître la paix dans ce pays.



Réagir à cet article