Haïti comme un tableau de Richter

Publié le 2022-07-19 | lenouvelliste.com

À la fin des années 80, une peinture allemande qui se nomme « Betty » est réalisée par Gerhard Richter. Huile sur toile, cette œuvre représente sa fille. Dans cette œuvre hautement significative, la fille est assise tout près de la surface établie par l’image, comme dans un gros plan. On appelle cette œuvre un portrait, mais en vrai, on aura du mal à dire  s’il s’agit  d’un portrait parce que ce tableau nous apprend très peu de choses sur elle. L’artiste  Gerhard Richter a peint sa fille au moment où elle détourne son visage. Dans cette toile, il existe un mur à l’arrière-plan qui fait penser à d’autres tableaux abstraits de l’artiste, réalisés avec d’épaisses couches de peintures monochromes, qui évoquent la tristesse et le désespoir.

Comme ce tableau où l’artiste se concentre sur les motifs rouge, blanc, rose de la veste et de la robe, ainsi que sur les cheveux du modèle, dans nos vies haïtiennes, très souvent, nous nous intéressons aux gens quand ils détournent le regard. Avec notre absence de sens de l’accueil ou de l’écoute, nous nous intéressons aux gens quand ils sont frappés par la foudre haïtienne ou quand ils ne sont plus.  C’est parfois dans ces moments-là qu’il nous vient à l’évidence que nous ne connaissons pas grand-chose d’eux, de leur vie, les traits de leur visage.

Au moment où ils détournent le regard, nous nous rendons compte, par ce geste, et presque automatiquement, que leurs visages nous échappent tout de suite. Ainsi une  première vérité  sur la vie se dévoile à nous : le visage humain est une illusion. Là, nous nous rendons compte que nous songeons d’eux quelques motifs de leur veste, de leur robe, leurs cheveux, des éléments superficiels à l’être, mais jamais ce qui les constitue vraiment. Une deuxième vérité existentielle se dévoile à nous : l’humain est inconnaissable. Mais, en vrai, au-delà de ses apparats, qu’est-ce qui constitue l’humain, sinon ses épaisses couches monochromes de tristesse et de désespoir que la rencontre et l’écoute permettent de fuir, d’anéantir.

À mon regard et à mon sens, l’esthétique de Richter, à travers Betty, permet de saisir le rapport que beaucoup de citoyens haïtiens développent avec le pays. Un rapport marqué par le détachement le plus abouti. Ils s’intéressent ou prétendent s’intéresser  au pays dans les moments où tout s’effrite. Se lè kabrit fin pase y ap rele fèmen baryè.  Ils attendent que les gens soient morts, assassinés, pour demander justice. Ils attendent que les marchés publics prennent feu pour s’intéresser à la sécurité des lieux. Ils attendent que les pneus aient fini d’altérer le macadam pour demander de les changer, les refaire. Ils s’intéressent au pays après les effritements. Ils veulent regarder la réalité du pays dans les yeux lorsque le pays n’a plus d’yeux et que ses yeux sont crevés et emportés dans les derniers vents et les dernières tempêtes de corruption. Comme le pays n’a plus d’yeux, ils regardent et lorgnent ses trous de noirceur.  

L’humanité de presque tous les gens qui habitent le pays se perd entre le figuratif et l’abstrait comme dans les œuvres de Richter. Les visages de nos citoyens deviennent abstraits tout carrément. Oui, nous n’avons plus de visage pour regarder le pays dans les yeux. Nous n’avons  plus de tête sur nos épaules. Nous sommes devenus tous des tèt san kò, ce personnage de conte qui a traversé notre enfance. Enfin, l’abstrait est le nouveau visage de nos sociétés, minées par tant d’inégalités, la cherté de la vie, tant d’insécurité, tant de cris de haine  étouffés contre la barbarie imposée, fabriquées de mains d’homme. Nous n’avons plus de mains vouées à la tendresse et de bouche pour dire le mal du pays. Nous détournons le regard. Il ne reste pas grand-chose à la société haïtienne avant le grand basculement.

Les plus forts détournent le regard sur la réalité du peuple. Raison ? Parce qu’ils sont rusés. Parce que leur nature carnassière veut perpétuer la souffrance et l’ennui des plus faibles. Enfin, perpétuer une existence où tout est pathétique, la rue, l’air, le soleil, la terre.

Carl-Henry Pierre
Auteur


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