Cette impunité qui n'en finit pas ou le complot ourdi contre les présidents réformistes

Publié le 2022-07-19 | lenouvelliste.com

Par Paul Jérémie 

Feu président Lesly François Manigat dénonçait souvent un complot contre l'intelligence en Ayiti. N'y a-t-il pas lieu de parler également de complot contre la devise d’Ayiti, au moins dans ses deux éléments clés, en l’occurrence l’égalité, ou l’équité, et la fraternité ? Au cours de notre courte histoire de peuple, trois chefs d’État furent lâchement assassinés, et un troisième, exécuté, pour avoir mené une politique qui remit en question le système oligarchique néo-féodaliste multiséculaire, caractérisé par les inégalités criantes, l’exclusion, la discrimination, l’égoïsme crasse et crasseux des élites, culminant dans l’apartheid socio-économique et l’impunité des figures d’autorité.

L'instigateur de l'assassinat de l’empereur Jean-Jacques Dessalines, le 17 octobre 1806, est connu. Il l'a publiquement avoué le 10 mars 1807. En témoigne le procès-verbal de prestation de serment du général Anne Alexandre Sabès, dit Pétion, comme président d'Haïti. Ce document est extrait du Recueil général des Lois et Actes du gouvernement d'Haïti # 72, pages 243-245.

« ... Que les armes confiées au peuple pour la défense de sa liberté se dirigent contre ma poitrine, si jamais je concevais le projet audacieux et impie d'attenter à ses droits ; si jamais j'oubliais que c'est APRÈS AVOIR CONTRIBUÉ ́ À PUNIR DE MORT UN TYRAN DONT L'EXISTENCE ÉTAIT UN TORT DE LA NATURE, que c'est après avoir contribué à en proscrire un autre qui, par sa folle ambition, a allumé parmi nous le feu de la guerre civile, que je me vois élevé à la présidence d'Haïti... »

Qu'un ancien libre, ancien propriétaire comme Pétion, fît assassiner Dessalines, il n'y a là rien d'étonnant. Dans un article publié en février 2021 dans Le Patriote, intitulé Les sept causes de la mort de l’empereur Jean-Jacques Dessalines, Yvon Charles, citant plusieurs historiens, énumère les principales causes de la mort de Dessalines.

« La politique de justice sociale qu’il a prônée allait à l’encontre des desiderata des anciens libres qui voulaient s’accaparer des 2/3 des terres cultivables. Pour Dessalines, les Noirs devraient aussi avoir leur part.  Joignant la parole aux actes, l’empereur a arrêté tout un train de mesures qui n’ont pas manqué de lui faire des ennemis acharnés.

La vérification des titres de propriété que Dessalines a décrétée a permis à l’État haïtien de déposséder plusieurs anciens libres de terres dont ils se disaient propriétaires. » À ce sujet, il convient de se rappeler de ces paroles prononcées par le père de la nation :

« Avant la prise contre Leclerc, les hommes de couleur, fils de Blancs, ne recueillaient point la succession de leurs pères ; comment se fait-il que depuis qu’on a chassé les colons, leurs enfants réclament leurs biens ? ... Et les pauvres nègres dont les pères sont en Afrique, ils n’auront donc rien ? ... Prenez garde à vous Nègres et Mulâtres. Nous avons combattu contre les Blancs. Les biens que nous avons acquis en versant notre sang appartiennent à nous tous ; j’entends qu’ils soient partagés avec équité. »

Évidemment, l'affaire Dessalines n'a jamais été instruite. Au contraire, son nom fut banni pendant près de quarante ans. Jusqu'à présent, aucune enquête officielle n'a été ouverte.

Le président Sylvain Salnave a été jugé, condamné et exécuté sous le gouvernement du président Nissage Saget, le 15 janvier 1870. Des sources décrivent Salnave comme étant « anti-bourgeois, menant une politique sévère à l'égard des possédants, leur imposant des taxes destinées à améliorer le sort de la population et demandant aux commerçants de baisser les prix des produits de première nécessité. Lorsque la bourgeoisie se révolta, Salnave ordonna alors de construire des magasins d'État, qui existent encore de nos jours ».

Les assassins du président Jean-Jacques Dessalines Michel Cincinatus Leconte, dit Cincinatus Leconte, qui ont fait sauter avec lui et plusieurs centaines de soldats le deuxième palais national, le 8 août 1912, sont connus et auraient avoué leur crime, selon des sources officieuses. S'il y a eu enquête officielle, il n'y a pas eu de suite.

Collier's Weekly a soutenu en août 1912 qu'il était « généralement admis » que l'administration de Leconte était « le gouvernement le plus habile et le plus propre qu'Haïti ait eu en quarante ans ».

Zora Neale Hurston, écrivant dans les années 1930 après des recherches approfondies en Haïti, a souligné que Leconte était « crédité d'avoir entamé de nombreuses réformes et avoir généralement pris des mesures positives ».

Cincinnatus Leconte a mené une politique punitive à l'égard de la population syrienne locale, pour la plupart des migrants chrétiens de la Syrie ottomane. Son ministre des Affaires étrangères a eu à déclarer qu'il était « nécessaire de protéger les nationaux contre la concurrence déloyale des Orientaux dont la nationalité est incertaine ».

Les auteurs matériels de l'assassinat du président Jovenel Moïse en sa résidence, le 7 juillet 2021, sont connus. L'enquête se poursuit chaotiquement, comme pour brouiller les pistes et protéger le ou les auteurs intellectuels.

Quoi que l’on dise, Jovenel Moïse, même contesté, a exposé et sensiblement attaqué des composantes clés du système oligarchique néo-féodaliste, particulièrement les projets douteux, les privilèges scandaleux, les contrats frauduleux, les frais juteux et les monopoles mafieux. Jamais un chef d'État n'a fait autant de révélations sur les mécanismes du "système" et sévir avec autant de rigueur, même si l’exercice paraissait parfois sélectif. Comment ne pas évoquer ici sa déclaration du 18 novembre 2019 au Musée du panthéon mational haïtien (MUPANAH) ?

« Les héros de l'indépendance ont fait une bataille que l’humanité n’avait jamais connue avant. Des soldats, des va-nu-pieds et des esclaves se sont révoltés pour sortir du système esclavagiste ... Aprè 216 lane, batay pou endepandans ekonomik lan fò l kòmanse. E se pou sa, sistèm peze souse sa a, fò n kraze l. »

Ainsi, quatre chefs d'État ayitiens furent éliminés, vraisemblablement pour les réformes qu'ils entreprirent dans le cadre de leur politique nationaliste et populiste, menaçant ouvertement "le système". D'autres, manifestement plus modérés ou plus superficiels dans leur esprit réformiste, ont subi un sort moins rigoureux, mais non moins conséquentiel, en l'occurrence l'exil forcé. De ce nombre, on peut compter Dumarsais Estimé. Le débat fait encore rage pour savoir si Jean-Bertrand Aristide doit figurer parmi les présidents réformistes authentiques. Toujours est-il que celui-ci demeure un objet de culte pour ses partisans.

En Ayiti, les figures d'autorité et les nantis, gardiens du "système" et ennemis jurés des réformistes, ont toujours bénéficié de l’impunité. L'État de droit demeure un mirage. Pourtant, même les intouchables maîtres et seigneurs français de la colonie de Saint-Domingue ont pu être maîtrisés et chassés. Cela a pris treize ans. Quand est-ce que le glas sonnera pour leurs doublures ayitiennes et leurs suppôts ? À la vérité, le système oligarchique néo-féodaliste est plus une affaire de mentalité que de personnalité. Ses tentacules s'étendent à toutes les couches de la société. Autrement dit, il faudra beaucoup d'introspection et de discernement pour venir à bout de ce "système" monstrueux. Nul ne peut jouer au bien-pensant ni au "Mister Clean".

Les temps sont durs pour le petit peuple en enfer. Sa survie au quotidien relève du miracle. Ses héros sont neutralisés, persécutés ou massacrés sans pitié. Exploités et opprimés, la majorité nationale ne sait à quel saint ni à quel loa se vouer. Le moment 1791 d'Ayiti a-t-il déjà eu lieu pour que le compte à rebours commence ? Ou faudra-t-il que la situation pourrisse davantage pour que les consciences zombifiées se réveillent, se révoltent et renversent "le système" ? Faudra-t-il que l'obscurité s'épaississe encore pour que le jour se lève à nouveau sur Vertières ?

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