Un texte / une mélodie / une chanson

« Saint-Germain des prés » de Léo Ferré

Publié le 2022-06-28 | lenouvelliste.com

 Roland Léonard

Celui qui égalera cet empereur de la chanson française n’est pas encore né. Cette noblesse au sommet, il la partage avec les rois et princes que sont Georges Brassens, Jacques Brel et deux ou trois autres : Jean Ferrat, Georges Moustaki, Guy Béart, Barbara, Françoise Mallet-Joris, Bernard Dimey.

Bien sûr, il y a d’excellentes valeurs secondaires, tels un Claude Nougaro, un Henri Salvador, un Alain Barrière et les paroliers d’un Gilbert Bécaud (Vidalin, Amade, Delanoë), Charles Aznavour, Enrico Macias. Mais Quand on mesure leurs textes à l’aune des grands dignitaires, de l’empire Ferré et sa suite, ils ne leur arrivent pas à l’épaule.

Sans prêcher le nivellement par le bas, il est d’ailleurs erroné, abusif, injuste et dangereux d’avoir les yeux fixés sur les cimes et de les prendre comme étalons pour évaluer les autres. Ces autres qui réunissent pourtant les conditions nécessaires et suffisantes du talent. Oui, c’est empirique cette manière de procéder par comparaison. C’est inévitable, mais cela engendre le dédain, le mépris et le déni. Il y a une norme et un seuil de jugement, évidemment ; mais ils ne se trouvent pas dans les sommets qui les dépassent, comme le croient les perfectionnistes névrosés et les SNOBS, qui sont légion dans notre milieu. Et puis c’est subjectif.

Ferré est tout simplement hors-normes, hors concours.

     Léo Ferré est né le 24 août 1916 à Monaco. Il fait ses études secondaires en Italie chez les frères de Bordighera, puis sa terminale à Monaco. Il vient à Paris en 1936 pour faire son droit, études qu’il ne termine jamais. Il décroche quand même un diplôme en « sciences po » qu’il ne mentionne presque pas (1939). À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, il est speaker et pianiste à Radio-Monte Carlo.

Léo Ferré est passionné de musique dès son enfance. Il est frappé d’admiration pour Mozart, Beethoven, Ravel et Debussy. Il a bénéficié d’études poussées en harmonie, contrepoint et composition sous la direction de Léonid Sabaniev, musicien russe, élève de Scriabine, exilé à Nice. Ferré est aussi ferré en poésie et se réclame de Guillaume Apollinaire, de Rimbaud et Verlaine. Il meurt le 14 juillet 1993.

                                   Reprenons le jugement de son exégète Stan Cuesta : « Plus qu’un grand chanteur, Léo Ferré, acclamé par Breton, Cioran ou Benjamin Perret, reste l’un des plus prestigieux poètes du XXe siècle »…  « Anarchiste au grand cœur poussant ses coups de gueule, compositeur inspiré rêvant de folles Symphonies, écrivain visionnaire tordant le cou à la syntaxe, Léo Ferré a laissé une œuvre immense et absolument unique »…

Léo Ferré a aimé follement la poésie, au point de mettre en chansons des poètes comme Aragon, Baudelaire, Rimbaud. Les résultats ne sont pas toujours heureux ; ils sont mitigés. Il vénère les écrivains, les poètes en particulier. Louis Aragon dit de lui : « Léo Ferré rend à la poésie un service dont on calcule mal encore la portée, en mettant à la disposition du nouveau lecteur, un lecteur d’oreille, la poésie doublée de la magie musicale… Il faudra réécrire l’histoire littéraire un peu différemment à cause de Léo Ferré… »

                            Nous disions tantôt qu’il avait une grande tendresse pour les poètes. Il a épousé leur cause, leur détresse, leur misère et infortune. Il leur a consacré deux chansons décrivant leur manière d’être et leur méconnaissance par le public commun. « Les poètes » et « Saint-Germain- des-Près »

« Saint-Germain-des-Prés » est un chef d’œuvre : c’est la rencontre d’une mélodie superbe et d’un texte qui l’est tout aussi bien. La musique est riche d’une harmonie intrinsèque dans ses intervalles, potentiel inépuisable que les arrangeurs et harmonistes modernes n’ont pas fini d’explorer et d’extérioriser. Cette belle mélodie est en majeur. Elle a tenté des chanteurs et orchestrateurs comme Jean-Michel Defaye, Henri Salvador, Aldo Romano et Francesco Bearzatti. Herby Widmaier l’aurait interprétée en club ou en privé.

Le texte séduit par une équivoque troublante au début : « J’habite à Saint-Germain-des-Prés / Et Chaque soir j’ai rendez-vous / Avec Verlaine / Ce vieux Pierrot n’a pas changé / Et pour courir le guilledou / Près de la Seine / Souvent on est flanqué D’Apollinaire… » On est subjugué et l’on se demande comment Léo Ferré, l’auteur, peut-il être en contact avec ces poètes d’un autre temps, morts depuis des années avant sa naissance.

       Le mystère se dissipe au troisième couplet ; Ferré fraye en compagnie de poètes anonymes et fauchés qui ont autant de talent aujourd’hui que ces célébrités, mais ils sont méconnus : « vous qui passez rue de l’abbaye / Rue Saint- Benoit, rue Visconti / Près de la Seine / Regardez le Monsieur qui sourit / c’est Jean Racine ou Valéry / Peut-être Verlaine… »

                 Un texte merveilleux, plaidoyer contre l’indifférence envers ces bohêmes et poètes, bourrés de talent, que l’on ignore et qui végètent dans la crasse. À découvrir et savourer !

_Saint-Germain-des-Prés_

J’habite à Saint-Germain-des-Prés

Et chaque soir j’ai rendez-vous

Avec Verlaine

Ce vieux Pierrot n’a pas changé

Et pour courir le guilledou

Près de la Seine

Souvent on est flanqué

D’Apollinaire

Qui s’en vient musarder

Chez nos misères

C’est bête,

On voulait s’amuser,

Mais c’est raté

        On était trop fauchés.

Regardez-les tous ces voyous

Tous ces poètes de deux sous

Et leur teint blême

Regardez-les tous ces fauchés

Qui font semblant de ne jamais

Finir la s’maine

Ils sont riches à crever,

D’ailleurs ils crèvent

Tous ces rimeurs fauchés

Font bien des rêves

Quand même,

Ils parlent le latin

Et n’ont plus faim

A Saint-Germain-des-Prés 

Vous qui passez rue de l’Abbaye,

Rue Saint-Benoit, rue Visconti,

Près de la Seine

Regardez l’Monsieur qui sourit,

C’est Jean Racine ou Valéry

Peut-être’ Verlaine

Alors vous comprendrez

Gens de passage

Pourquoi ces grands fauchés

Font du tapage

C’est bête,

Il fallait y penser,

Saluons-les

A Saint-Germain-des-Prés.    

Roland Leonard

Roland Leonard
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