Préparons le centenaire de l’hôpital Saint-Antoine de Jérémie

Publié le 2022-06-23 | lenouvelliste.com

Il y a exactement dix ans, la  directrice médicale adjointe de l’Hôpital, Mme Concepcia Pamphile décédée récemment, me téléphonait,  un matin depuis Jérémie pour m’inviter à participer à la réalisation des célébrations du 90e anniversaire de l’Institution. Concepcia était, comme sa directrice médicale, la docteure Lise-Marie Déjean, désemparée devant l’incapacité de l’administration à offrir le moindre souvenir des célébrations aux délégations étrangères attendues. C’est ainsi qu’elle me demanda de rédiger en catastrophe un document-souvenir à l’intention des invités qui feraient le déplacement. Si j’ai été en mesure de « livrer la marchandise » dans le très court délai imparti de trois semaines, c’est grâce à la générosité de la plupart des amis et des commanditaires que j’ai dû solliciter, aucun budget n’ayant été prévu à cette fin.       

Je les en remercie une fois de plus.                                                                                       

Cette mission accomplie, les délégués présents aux célébrations du 6 juillet  2012 ont pu repartir avec une brochure d’une bonne trentaine de pages abondamment illustrées. En outre, le produit de la vente des 200 exemplaires additionnels de ce document a servi à acheter du tissu pour confectionner des draps et des taies d’oreillers pour les lits des patients. Concepcia n’a jamais pu se faire à l’idée que ses patients devaient souvent se coucher directement sur le métal des sommiers… Paix à son âme!                                 

Par la suite, j’ai repris la brochure pour en faire un livre, et la communauté jérémienne de la région d’Ottawa a mis sur pied un mouvement de solidarité pour approvisionner l’Hôpital en médicaments et en matériel médical. C’est cette initiative qui  nous a permis, après le passage de l’ouragan Matthew en 2016, de financer une part considérable du projet d’alimentation du site en eau potable à l’aide d’un puits artésien.       

Avec le recul, et surtout dans la profonde  tristesse qu’a laissée dans nos cœurs la mort subite de la Grande Concepcia, je revis cette semaine encore la période de travail intense de production de la brochure commémorative, puis celle de la réalisation du livre intitulé Autour des 90 ans de l’Hôpital Saint-Antoine de Jérémie. Le sentiment que j’éprouve est un mélange de satisfaction du devoir accompli et d’une angoisse mal définie devant l’incertitude entourant l’avenir de cet établissement presque centenaire. À cela s’ajoute un certain regret de m’être arrêté en chemin, après le constat d’une semi-réussite. Je me rends compte aujourd’hui qu’il faut reprendre la truelle et le marteau pour se remettre à rebâtir. Saint-Antoine a désespérément besoin d’aide et crie : Au Secours!                  

En me souvenant du destin de l’École Frère Paulin, abandonné à la dérive après avoir célébré son centenaire dans le faste en 1977, j’écrivais en 2012 qu’il fallait commencer immédiatement à préparer celui de l’Hôpital avec des projets de grande envergure. Hélas, rien n’a été fait en ce sens et nous voilà de nouveau pris au dépourvu à la veille de ce centenaire qui arrive à grands pas. L’expérience douloureuse de la disparition de cette école nous a rappelé qu’un centenaire est seulement une preuve de longévité. Pas une garantie de pérennité.  De même que cette école a disparu quelques décennies après avoir fêté ses cent ans d’existence, notre hôpital peut lui aussi péricliter jusqu’à disparaître si rien n’est fait pour le protéger contre ce péril. Surtout à un moment où l’État est absent dans tous ses champs de compétence.                                                                                     

La comparaison avec cette école est très éloquente si l’on pense qu’une seule des promotions qu’elle a formées, celle qui a terminé le brevet supérieur en 1937, a donné à la ville et au pays une abondante moisson de cadres, dont on trouve une photo et la liste suivante aux pages 143 et 144 du livre Autour des 90 ans… : 

« un futur diplomate en la personne de Pierre Chavenet ; deux directeurs du lycée Nord Alexis, Amiclé Beaugé et Jean Laforest, un directeur de banque, Frantz Allen;  un ingénieur, Marion Magloire ; quatre médecins, Paul Legagneur, Ménélic Roland, Lucien Rousseau, Simphar Bontemps ; un professeur recyclé dans les affaires, Ricot Perreault ; les professeurs Yvan et Raymond Philoctète, Gérard  Thermitus, Lucien Balmir; trois dentistes, Pierre Mayas, Albert Chassagne et Gérard Balmir ; un officier de l’Armée, Guy Laraque ; et les hommes d’affaires Aramys Bontemps, Jean Merlet, Clotaire Jean-Guillaume, Jean Lavaud, et Dominique Monbrun, etc. »

Les fils de la Grand’Anse étant nombreux, enthousiastes et généralement bien inspirés, il s’est trouvé, ici au Canada et aux États-Unis, un noyau de bénévoles déterminés à appuyer l’idée d’un projet grandiose de transformation du petit hôpital de province qui nous a vus naître en un centre hospitalier de référence. En un hôpital universitaire  bien pourvu et capable de mettre à contribution notre vaste bassin de ressources humaines et matérielles éparpillées dans le pays et à l’étranger.                       

Ce projet a été conçu à l’origine par le Dr Blondel Auguste, chirurgien diplômé de l’Université d’État d’Haïti, ancien directeur de l’Hôpital et membre en règle  de l’Association médicale de la Caraïbe (AMECA). Outre les considérations de réciprocité, le projet devra compter  sur la solidarité désintéressée que nos fréquents malheurs inspirent aux nations sœurs de la région et d’ailleurs. J’estime toutefois que l’aide étrangère doit être, d’où qu’elle vienne, le complément d’un effort national et local. Et que la population doit participer à la conception et à la mise en œuvre du Projet.             

Dans le passé, la population de Jérémie a toujours contribué  à la réalisation des projets communautaires la concernant. Déjà en 1914, le Comité des dames patronnesses de la paroisse créait, à l’instigation du père Fouquet, le Cercle catholique qui devait stimuler l’amour de la musique et des lettres chez les jeunes des deux sexes. En 1932, la Société de bienfaisance Notre-Dame de Lourdes créait l’Asile du même nom¸ qui existe encore aujourd’hui.                                                                                                      

Au début des années 1950, le Dr Apollo Garnier lançait l’idée de la création d’un sanatorium dans les hauteurs de Bordes. Au terme de quelques années de démarches administratives et de collectes de fonds, le comité de pilotage du projet s’était procuré le terrain et avait même commencé la construction du pavillon principal. Le projet a été tué dans l’œuf durant la campagne électorale mouvementée de 1956-1957, mais l’effort n’avait pas été vain. En effet, l’emplacement choisi abrite maintenant un orphelinat dirigé par une association religieuse.                                                                               

C’est dans cette tradition d’un vigoureux effort local que Mgr Willy Romélus a lancé au pays et à l’étranger la campagne de financement qui a permis de transformer  l’ancien Cercle catholique pour en faire en 1985  le Foyer culturel actuel. L’évêché a par la suite entamé à La Source la construction d’une impressionnante cathédrale encore inachevée.      

En prévision des célébrations de ce que la Dre Lise-Marie Déjean percevait déjà en 2012 comme « le Centenaire de la réussite », les pouvoirs publics, les Grand’Anselais de l’ensemble du pays et de la diaspora grand’anselaise ont pour devoir de se mobiliser pour réaliser un rêve grandiose : la modernisation de l’Hôpital Saint-Antoine actuel et sa transformation en un Centre hospitalier universitaire équipé pour dispenser des soins de santé de qualité  à toute la population de la région. Il existe déjà  au Canada et en Amérique latine un grand nombre d’hôpitaux de petite taille  susceptibles de tenir lieu de modèles. À cet égard, Blondel Auguste cite comme exemples l’Hôpital Montfort l’Ottawa, qu’il connaît bien; l’hôpital communautaire San Martin de Quillota, près du port chilien de Valparaiso, où il a fait un stage en chirurgie; les petits centres hospitaliers cubains qu’il a visités au fil des ans.                                                                                       

Même si Haïti est actuellement au bord d’un gouffre, nous nous permettons de rêver. En dépit des incertitudes de l’heure, nous devons regarder l’avenir avec un certain optimisme. En participant à la mise en chantier du « Centenaire de la réussite », je ne puis m’empêcher de penser à ce mot d’Eleanor Roosevelt : « Le futur appartient à ceux qui croient à la beauté de leurs rêves. »

Eddy Cavé

Ottawa, le 22 juin 2022

eddycave@hotmail.com

Eddy Cavé
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