Une récession mondiale enfoncerait l’économie haïtienne dans la dépression

Publié le 2022-06-23 | lenouvelliste.com

La Réserve fédérale américaine (Fed) a augmenté son taux directeur de ¾ de points de pourcentage le mercredi 15 juin 2022. Il s’agit de sa troisième hausse d'affilée du taux directeur, mais surtout la plus importante depuis l’année 1994, ce qui le ramène dans l’intervalle de 1,5 % à 1,75 %. Qui pis est, d’autres augmentations sont attendues dans les mois à venir. L’objectif de la Fed est clair : ramener l’inflation autour de la cible de 2 % dans un délai raisonnable. Au mois de mai 2022, le taux d’inflation s’élevait à 8,6 % aux États-Unis.

La banque centrale américaine a également revu à la hausse sa prévision d’inflation pour la fin de l’année 2022 qui est passée de 4,3 % en mars 2022 à 5,2 % au mois de juin 2022. Elle prévoit une baisse du taux de croissance économique pour la fin de l’année en cours. Ce taux est ramené à 1,7 % versus 2,8 % lors de la précédente estimation.

Les décisions de la Fed influent sur l’économie mondiale dans son ensemble. Le mercredi 15 juin 2022, la banque centrale américaine attirait l’attention des décideurs, des entrepreneurs et des ménages du monde entier. Les conséquences des décisions de la Fed se font sentir à travers la planète entière dans un contexte économique international déjà morose à cause de la hausse vertigineuse des prix du pétrole et des matières premières, de la guerre russo-ukrainienne et du ralentissement de la chaine d’approvisionnement mondial post-Covid.

Les banques centrales de toutes les grandes économies mondiales  risquent d’emboiter le pas à la Fed. C’est le cas de la banque centrale du Canada qui risque d’augmenter également son taux directeur de 0,75 point de pourcentage en juillet 2022. La question que les experts et les ménages canadiens se posent présentement est la suivante: devrait-on s’en inquiéter ?

 L'état actuel de l'économie préoccupe au plus haut niveau l’ensemble des ménages canadiens ces jours-ci. Comme c’est le cas partout ailleurs. Toutefois certains experts canadiens mettent en garde contre toute panique, rapporte Radio-Canada.

 Le marché immobilier est particulièrement vulnérable à l’augmentation des taux directeurs. Au Canada, après une hausse excessive des prix des maisons, voire une surchauffe du marché immobilier durant la Covid-19, le quart des propriétaires risquent de ne pas pouvoir continuer à payer leurs hypothèques. Les taux d’intérêt hypothécaires ont quasiment doublé en moins d’un trimestre, ce qui peut provoquer des hausses d’hypothèques supérieures à 20 % qui risquent de provoquer la faillite d’un certain nombre d’investisseurs immobiliers et de propriétaires d’immeubles.   

Selon un récent sondage de la banque Manulife du Canada cité par Radio-Canada, « un propriétaire sur quatre pourrait avoir besoin de vendre sa maison si les taux d'intérêt continuent d'augmenter. Le sondage, effectué entre le 14 et le 20 avril 2022, indique aussi qu'une personne sur cinq s'attend à ce que la hausse des taux d'intérêt ait un impact négatif significatif sur leur hypothèque, leurs dettes et leur situation financière en général ». Le problème viendra surtout du fait que toutes les propriétés qui seront mis sur le marché ne trouveront probablement pas de preneurs. Une fraction de ces maisons sera reprise par les banques commerciales qui seront peut-être obligées de les revendre à un prix inférieur. D’où le spectre d’une crise immobilière semblable à celle de 2008 qui avait provoqué une récession économique mondiale. 

Qu’en sera-t-il de l’économie haïtienne ?

Parmi les personnes qui seront en difficulté de paiement de leur hypothèque se trouveront probablement des Haïtiens de la diaspora, en particulier au Canada et aux États-Unis. Si leur hypothèque et leurs dettes augmentent, leur situation financière se dégradera, ils disposeront alors de moins d’argent pour soutenir leur famille en Haïti. L’augmentation du taux directeur de la Fed peut alors aboutir à une diminution du niveau des transferts de la diaspora vers Haïti, donc à une réduction du niveau de vie des ménages haïtiens qui vivent essentiellement des transferts sans contrepartie.

Rappelons qu’Haïti est déjà à sa troisième année de contraction économique. Selon les comptes économiques publiés le 28 décembre 2021 par l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI), le taux de croissance économique s’élevait à -1,8 % pour l’année fiscale 2020-2021. Le produit intérieur brut (PIB), en volume, ou encore le PIB réel, avait déjà connu deux baisses consécutives de -1,7 % en 2018-2019 et de -3,3 % en 2019-2020. Pour l’exercice fiscal 2020-2021 clos le 30 septembre 2021, la valeur du PIB réel était de 614,3 milliards de gourdes contre 625,6 milliards de gourdes l’année précédente, soit une baisse annuelle de 11,3 milliards de gourdes. En clair, le pays a enregistré une perte de richesse de 11,3 milliards de gourdes en 2020-2021. Par rapport à l’année 2018, le PIB réel a chuté de 43,97 milliards de gourdes en 2021. 

Avec une troisième année consécutive de croissance économique négative, Haïti est déjà plongée dans une dépression économique. Il ne s’agit plus d’une simple récession économique où l’activité économique est réduite temporairement avant de reprendre son niveau d’avant le ralentissement. La dépression économique représente plutôt une diminution significative et durable de l’activité économique. Par exemple, durant la Grande Dépression, la chute sévère de l’activité économique  avait duré de 1929 à 1933. La récession qui menace l’économie mondiale risque d’enfoncer davantage Haïti dans la dépression économique.

En 2020-2021, les trois principaux secteurs de l’économie haïtienne avaient déjà enregistré des baisses significatives. « Le secteur primaire, avec environ 106,1 milliards de gourdes en valeur ajoutée constante, s’était incliné de -4,1% contre -2,4% en 2020. Se chiffrant à 142,7 et 332,6 milliards de gourdes constantes, les valeurs ajoutées des secteurs secondaire et tertiaire avaient décru respectivement de -2,4% et de -2,0% en comparaison avec l’exercice antérieur », selon les données de l’IHSI. C’est donc tout le tissu productif de l’économie haïtienne qui avait régressé en 2021. À noter que le secteur tertiaire comptait pour 57 % du PIB total en 2021 alors que les secteurs primaire et secondaire en représentaient respectivement 18 et 25 %. 

« Les perspectives économiques s’annoncent de plus en plus difficiles à l’horizon 2022 », lit-on  dans les comptes économiques de 2021. L’IHSI mentionnait le fait que « le pays fait toujours face à de nombreux défis qui risquent encore d’hypothéquer la croissance économique pour l’exercice fiscal en cours ». Outre les contraintes structurelles récurrentes qui retardent généralement le développement de la majorité des secteurs d’activités économiques, l’IHSI souligne aussi l’absence d’un climat propice aux affaires qui reste et demeure l’un des handicaps conjoncturels majeurs à la relance véritable de l’économie haïtienne.

Il faudrait donc des mesures drastiques visant à juguler ces obstacles structurels et conjoncturels pour espérer renouer avec la croissance économique en 2022. Or, les six premiers mois de l'année fiscale 2021-2022 ne sont guère rassurants en ce sens. Le climat d’insécurité se détériore malgré les efforts de la Police nationale d’Haïti, le niveau de confiance des ménages dans leurs dirigeants et dans un lendemain meilleur s’effrite.

Autrement dit, tout semble indiquer qu’Haïti chancelle dangereusement sur la pente d’une quatrième année consécutive de croissance économique négative. Le spectre de la récession économique mondiale rend cette pente encore plus glissante et le creusement de la dépression économique davantage imminent.  

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

Thomas Lalime
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