Quand le New York Times surprend le gouvernement français

Publié le 2022-06-03 | lenouvelliste.com

En publiant l’enquête sur la double dette de l’indépendance, le vendredi 20 mai 2022, après plus d’une année de recherches, de consultations, d’interviews et de documentation en Haïti, en France et aux Etats-Unis, les journalistes de ce grand quotidien international ont surpris le gouvernement français sur cet épineux dossier qui remonte au XIX siècle. La misère, les embarcations de fortune des Haïtiens sur les côtes de la Floride, le taux élevé de chômage, l’absence d’infrastructures modernes de transports en commun sont les causes qui ont poussé ces journalistes à enquêter sur les racines du sous-développement d’Haïti. Pour justifier l’argumentaire de la double dette de l’indépendance, les journalistes du New York Times ont calculé les sommes versées par les gouvernements haïtiens qui se sont succédé de 1838 à 1888 aux banques et aux investisseurs français détenteurs du premier prêt ayant servi à l’indemnité. Ils ont pris en compte de 1889 à 1954 les sommes versées à titre de remboursements de la dette par Haïti en y ajoutant les intérêts et les pénalités de retard appliqués au fil des décennies.      

 L’enquête des journalistes du New York Times a eu l’effet d’une bombe, car elle met à nu l’extorsion, la corruption et la déstabilisation d’Haïti par la France et les Etats-Unis pendant près de 200 ans. Ni la France ni les Etats-Unis n’auraient imaginé que des journalistes d’un média comme le New York auraient fait une telle révélation à la face du monde. Traditionnellement, les puissants médias américains défendent les intérêts du gouvernement américain, qu’il soit démocrate ou républicain. Bien avant le scandale du Watergate, les médias américains menaient des enquêtes, réalisaient des reportages ou d’autres formes d’investigation sur des hommes politiques, des leaders de la société civile, des groupes ou d’autres entités sur qui pesaient des soupçons dans des domaines particuliers ou variés. Les puissants médias américains représentent de grandes entreprises économiques appartenant pour la plupart à des entités multinationales.  

 En réalisant cette enquête sur la double dette de l’indépendance, les journalistes du New York Times ont prouvé le poids de la jouissance de la liberté d’opinion dans le pays de l’Oncle Sam incomparable à n’importe quel autre pays de l’hémisphère occidental.  La presse française a largement diffusé l’enquête des journalistes du New York Times, mais elle garde un profil bas. De Radio France Internationale à France 24, en passant par le journal Le Monde, les analyses et commentaires de ces journalistes restent pour le moins superficiels. Depuis le 7 avril 2003, date à laquelle le président Jean-Bertrand Aristide avait réclamé 21 milliards de dollars de la France sous forme de «restitution et réparation» de la dette de l’indépendance, les différents présidents français qui se sont succédé n’ont pris aucune décision sur ce dossier. Par une déclaration verbale, le président François Hollande à la Martinique, le 10 mai 2015, avait annoncé que la France s’acquitterait du dossier de la dette de l’indépendance lorsqu'il foulerait le sol haïtien. Arrivé à Port-au-Prince le 12 mai, François Hollande s’est rétracté en parlant de dette morale de la France vis-à-vis d’Haïti.

Quelle est la position du gouvernement français sur ce dossier qui vient de faire le tour de la presse mondiale ? Emmanuel Macron pourra-t-il continuer à garder le silence pour laisser du temps au temps ?

lbonneau@lenouvelliste.com



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