La dette de l'indépendance : opération de rançon ou acte de trahison ?

Publié le 2022-05-31 | lenouvelliste.com

Par Paul Jérémie

 Avec raison, la dette de l'indépendance (une caractérisation contestée par plusieurs) a toujours fait l'objet de vives discussions et agité de grandes passions. Récemment, ce sujet a défrayé la chronique dans les colonnes du magazine américain le New York Times. Comme d'habitude, l'accent est mis sur la date du 17 avril 1825, date de l'ordonnance émise par Charles X, et sur l'impact de la somme faramineuse versée à la France par Ayiti. Encore une fois, comme dans les autres publications sur la question, il n'y a aucun intérêt pour la genèse de ladite dette. Comment en est-on arrivé là ? C'est ce que nous nous proposons de faire dans le présent article.

 Les deux principaux articles de l'ordonnance du 17 avril 1825 stipulent ceci :

 « Article 2. Les habitants actuels de la partie française de Saint-Domingue verseront à la Caisse Centrale des Dépôts et Consignations de France, en cinq termes égaux, d’année en année, le premier échéant le 31 décembre 1825, la somme de 150 millions de francs, destinée à dédommager les anciens colons qui réclameront une indemnité.

 Article 3. Nous concédons à ces conditions, par la présente ordonnance, aux habitants actuels de la partie française de Saint-Domingue, l’indépendance pleine et entière de leur gouvernement ».

 D'entrée de jeu, les termes de l'ordonnance établissent clairement que la reconnaissance de l'indépendance d'Ayiti est liée au versement de 150 millions de francs à la France ; ce qui correspond à une dette contractée par les parties concernées. Georges Michel ne partage pas cette vision, et il n'est pas le seul. Lors d'une entrevue accordée le 25 mai 2022 à Robenson Geffrard et Roberson Alphonse sur les ondes de Magic9, le constitutionnaliste aytien a fait savoir qu'il n'y a eu de dette de l'indépendance, puisque la somme payée par Ayiti a servi à dédommager les anciens colons français pour les pertes qu'ils ont subies après que la France fut mise en déroute à Saint-Domingue en 1803. Dans un commentaire sur Facebook, l'historien a encore fait valoir ceci :

 « L'Ordonnance de Charles X est nulle et n'a plus aucune valeur juridique. Elle a été remplacée par le Traité de 1838 qui est encore en vigueur. Si on veut, il n'y a eu de dette de l'indépendance que pendant 13 ans (1825-1838) puis ce concept a été abandonné d'un commun accord par les deux parties.»

Or, en concédant que « il n'y a eu de dette de l'indépendance que pendant 13 ans... », Georges Michel reconnaît implicitement que l'ordonnance du 17 avril 1825, une fois signée, a eu l'effet d'une dette à caractère contraignant. Cet effet persiste même quand l'ordonnance fut remplacée par les deux traités du 12 février 1838.  A noter que, entre autres provisions, ces traités ont repris l'essentiel de l'ordonnance dans ses articles 2 et 3, sauf que le montant de la dette et les modalités de paiement sont révisés.

 Au cours de la même interview sur Magic9, Georges Michel a déclaré que « Jean-Pierre Boyer aurait de son propre gré proposé 150 au lieu des 75 millions que réclamait la France initialement ». Ces allégations d'infamie, même démenties par le professeur géographe Jean Marie Théodat, ne sont pas sans fondement. Jean-Pierre Boyer, Franco-Ayitien comme son prédécesseur Anne Alexandre Sabès, dit Pétion, avait probablement un conflit d'intérêt ou une double allégeance dans la gestion de la chose publique. En témoignent les données suivantes rapportées par David Nicholls dans son ouvrage Race, Couleur et Indépendance en Haïti (1804-1825).

 « En 1821, les Français avaient proposé à Haïti une autonomie interne sous protectorat français, proposition rejetée par les Haïtiens. Néanmoins, le gouvernement français persista dans son exigence de suzeraineté. Les agents haïtiens, Rouanez et Laroze, envoyés par Boyer en Europe en 1824, déclarèrent qu'ils n'étaient pas en mesure de discuter la question de la suzeraineté, quoique l'impression de certains diplomates anglais à Paris fût que les Haïtiens étaient prêts à admettre une telle idée. En fait, le gouvernement français déclara, en 1825, que « l'offre de reconnaître la suzeraineté de la France avait effectivement été faite quelques années auparavant par le gouvernement de Saint-Domingue », mais n'ajouta aucun détail supplémentaire. Leslie Manigat affirme que Boyer et un certain nombre de ses proches collaborateurs étaient secrètement prêts à accepter une forme de protection, ou même de souveraineté française ... Pétion et la plupart des éléments influents au sein de la république étaient des « anciens libres » qui avaient été eux-mêmes propriétaires sous le régime colonial. Donc, il n'est pas surprenant de les voir sympathiser avec la cause de leurs collègues propriétaires terriens...»

 Évidemment, rien ici ne dit que Pétion et Boyer étaient forcément des agents doubles.

 Si les preuves manquent concernant la déclaration fracassante de Georges Michel, il est cependant documenté que les négociateurs Ayitiens sous Boyer n'avaient jamais fait de contre-offre au montant exigé par la France pour reconnaître l'indépendance d'Ayiti. Ils avaient tout simplement plié l'échine. À ce sujet, voici ce que rapporte Romuald Le Pelletier de Saint-Rémy, auteur de Saint-Domingue, Étude et Solution nouvelle de la Question haïtienne.

 « … Les envoyés haïtiens se tinrent sur une défensive obstinée et persistèrent à réclamer leur traité convenu. Le gouvernement maintint ses prétentions avec une louable fermeté, et la négociation dut prendre fin. La nouvelle république fut en cette occasion mal servie par ses envoyés et ses amis. De l'examen de cette affaire est résultée la conviction que cette somme de 150,000,000, dont l'inscription fut si lourde sur le bilan d'un État naissant, aurait pu, avec un peu d'intelligence, être réduite d'un tiers. Le chiffre de cent cinquante n'avait été posé que pour fournir ouverture à une transaction. Si les négociateurs haïtiens, au lieu de se réfugier dans leur traité convenu, avaient accordé la réserve politique pour prix d'une concession de cinquante millions, ils l'eussent obtenue. Le gouvernement du roi comptait tellement sur l'adoption de ce terme moyen que le projet d'ordonnance qui était tenu fort secret, ne stipulait qu'une indemnité de cent millions... »

 Venons-en maintenant à l'objet de cet article, en l'occurrence aux étapes qui ont conduit au show de force du 17 avril 1825 dans la rade de Port-au-Prince. Selon le professeur Théodat, lors d'une interview accordée à Radio France Internationale, c'est Pétion lui-même qui a mis le ver dans le fruit. Et c'est là l'aspect le plus scandaleux de la dette de l'indépendance. En effet, c'est Pétion, garant des intérêts supérieurs de la nation, qui posa le principe de l'indemnité des anciens propriétaires depuis en 1814 ; ce principe fut à la base de toutes les négociations subséquentes. En « papa bon cœur », Pétion a dû sentir que ses cousins français, les anciens colons propriétaires de Saint-Domingue, avaient subi des pertes énormes en biens humains et matériels depuis 1804 ; leurs cris sont parvenus jusqu'à lui, et il a estimé qu'il était juste qu'ils soient dédommagés par le jeune État ayitien. Le peuple y pourvoirait.

 Selon Romuald Le Pelletier de Saint-Rémy, cité plus haut, « tout en reconnaissant, dans ses rapports avec les nombreux agents de la France, le principe de l'indemnité que Pétion lui-même avait été le premier à poser, Boyer n'avait jamais osé proclamer ouvertement ce principe pas plus que Pétion. »

 À noter que tout ce que la France exigeait, c'était non pas des redevances pécuniaires, mais la reddition pure et simple des dirigeants Ayitiens. En témoignent ces extraits de la lettre d'ouverture impertinente adressée par les négociateurs français aux deux chefs d'état de l'Ayiti divisée.

 « Le Roi a porté ses regards sur la colonie de Saint-Domingue. En conséquence, quoiqu’il ait donné ordre de faire préparer des forces majeures et de les tenir prêtes à agir, si leur emploi devenait nécessaire, il a autorisé son ministre de la marine et des colonies à envoyer à Saint-Domingue des agents pour prendre une connaissance exacte des dispositions de ceux qui y exercent actuellement un pouvoir quelconque … Prenons confiance en ce Roi généreux, loyal, éclairé ; il nous fera partager les droits de sujets et de citoyens français, ce qui, certes, est préférable au sort d’être traités comme des sauvages malfaisants, ou traqués comme des nègres marrons. »

 En réponse au vœu du Roi de France de rétablir la souveraineté française sur Saint-Domingue devenue Ayiti, Pétion fit la proposition suivante en novembre 1814 à Dauxion Lavaysse, un des négociateurs français.

 « ... Les généraux et les magistrats de la République d’Haïti, convoqués en assemblée, convaincus qu’ils n’avaient d’autre parti à prendre, que celui qu’ils ont choisi et qui est justifié par toutes les circonstances qui l’ont provoqué, ils ne peuvent compromettre leur sécurité et leur existence par aucun changement d’état… Aussi, ce serait une gloire éternelle pour Sa Majesté Louis XVIII, tout en reconnaissant aux Haïtiens l’indépendance de leurs droits, de la concilier avec ce qu’Elle doit à une partie de ses sujets (les colons), et en faisant participer les autres aux ressources d’un commerce dont les canaux abondants faisaient le bonheur des deux contrées. C’est dans ces sentiments que, comme organe du peuple que j’ai l’honneur de présider, je proposerai à Votre Excellence, agissant au nom de Sa Majesté Louis XVIII, et pour lui donner une preuve des dispositions qui nous animent, d’ÉTABLIR LES BASES D’UNE INDEMNITÉ CONVENUE ET QUE NOUS NOUS ENGAGEONS TOUS SOLENNELLEMENT À PAYER, AVEC TOUTE GARANTIE JUSTE QU’ON EXIGERA DE NOUS et qu’on exigera de nous, et dont Elle fera l’application qu’elle jugera convenable… »

 Ô rage ! Ô désespoir !

 Certains argumentent que, face aux menaces de la superpuissance française, Pétion n’avait nul autre choix que de compromettre la souveraineté économique du pays pour gagner la souveraineté politique. Insensé et pas du tout évident. Plusieurs éléments portent à croire que l'Ayiti d'alors avait les moyens de se défendre. A priori, c'était l'option prise par Pétion. Le 25 juillet 1814, exhortant les généraux commandants d’arrondissement à se préparer à la guerre, il adressa une circulaire en ces termes :

 « Vous ferez à préparer dans chaque ville et bourg une grande quantité de torches … pour servir, en cas d’invasion des Français en force, à incendier généralement toutes les maisons de ces villes et bourgs et plaines accessibles, parce qu’il ne faut pas, s’ils viennent, qu’ils trouvent un seul ajoupa pour s’abriter de l’intempérie du temps, etc. » Autrement dit, Pétion préconisait la politique du "koupe tèt boule kay" comme ses prédécesseurs Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines.

 Qu'est-ce qui explique le revirement de Pétion entre juillet 1814 et novembre 1814 ? L'enquête se poursuit.

 En tout état de cause, sans prétendre à une quelconque supériorité militaire, Ayiti était pourvue pour résister à toute invasion de la France ; à un point tel que Pétion, père du panaméricanisme, après Dessalines, avait le loisir d'assister militairement nombre de pays de l'Amérique latine dans leur quête pour l'indépendance.

 Enfin, si Ayiti n'avait pas les moyens de se défendre, Henry Christophe, leader du Royaume du Nord, n'aurait pas fait la réponse préliminaire suivante en septembre 1814 à la même requête faite par Lavaysse.

« ... Nous croyons que Sa Majesté Louis XVIII, suivant l’impulsion philanthropique qui a régné dans sa famille, et imitant la conduite que son malheureux frère, Louis XVI, a tenue envers les États-Unis d’Amérique, marchera sur les traces de ce monarque et reconnaîtra l’indépendance d’Haïti. Ce ne serait qu’un acte de justice, une faible RÉPARATION des maux que nous a fait souffrir le gouvernement français. Libres de droit et indépendants de fait, nous ne renoncerons jamais à ces avantages ; non, jamais nous ne laisserons renverser l’édifice que nous avons élevé et cimenté de notre sang, du moins sans nous ensevelir sous ses ruines… Nous déclarons solennellement que nous n’accepterons jamais aucun traité, ni aucune condition capable de compromettre l’honneur, la liberté et l’indépendance du peuple d’Haïti. Fidèles à notre serment, nous nous ensevelirons sous les ruines de notre patrie, plutôt que de laisser porter la moindre atteinte à nos droits politiques... »

 En affichant ce mâle courage, Christophe a bien honoré la devise sacrée de l'armée indigène : Liberté ou la mort. Il n'a pas trahi son serment de combattre jusqu'au dernier soupir pour l'indépendance de son pays.

 Dans les discussions sur la dette de l'indépendance, beaucoup se retranchent dans la politique de l'autruche lorsqu'ils sont confrontés à la réalité révoltante que "se rat kay ki t ap manje pay kay", que le peuple ayitien a été empoisonné par ses propres dirigeants et que l'économie du pays a été torpillé de l'intérieur. Désarmés devant les correspondances honteuses de Pétion et de Boyer, mais endoctrinés à la notion que Ayiti était une pauvre petite victime, les gens préfèrent déplacer le sujet pour se réfugier dans la fausse indignation. Ils tempêtent contre le fait que la France a envoyé une armada en 1825 pour exiger que les autorités ayitiennes signent l'ordonnance de Charles X. Mais là, c'est passer sous silence l'engagement pris en 1814. Lorsqu'un parti, à tort ou à raison, reconnaît avoir causé un préjudice, promet volontairement d'y remédier et traîne les pieds pendant dix ans, le bénéficiaire n'a-t-il pas le droit d'exercer tous les moyens de pression à sa disposition pour faire exécuter cette promesse ?

 On peut examiner le show de force de l'armée française sous un autre angle. Vu la double allégeance suspecte des chefs d'État ayitiens, vu les démonstrations spectaculaires de Pétion et de Boyer pour impliquer le public et faire preuve de transparence durant les négociations, il y a lieu de croire que ces compères faisaient tout pour se dédouaner de ce que Pétion lui-même avait concocté. Considérant cette duplicité, on peut voir dans ce show de force navale un arrangement mutuel pour faire croire au peuple que les dirigeants ayitiens avaient les mains liées et devaient signer l'ordonnance de Charles X. En support à ce point de vue, il convient de rappeler que le gouvernement de Boyer n'avait pas vécu cette capitulation comme une humiliation. Ils ont fait la fête après la ratification de l'ordonnance par le Sénat ayitien.

Beaucoup ignorent les tenants et les aboutissants de la dette de l'indépendance. Ou alors ils feignent de l'ignorer, tout comme ceux qui jouent la comédie de se demander "ki lanmò ki touye lanperè?". Ils savent très bien que Pétion fut au moins l'auteur intellectuel de cet assassinat crapuleux et resté impuni. Qui sait ? Un jour une instruction sera ouverte sur ce dossier par un gouvernement engagé à sévir contre l'impunité dont jouissent les figures d'autorité en Ayiti.

 À en croire la propagande tenace, savamment orchestrée depuis 2003, l'histoire de la dette de l'indépendance commencerait en 1825 et finirait en 1825. Or, comme nous l'avons démontré, les négociations qui ont abouti à la capitulation de Boyer le 17 avril 1825 ont duré au moins dix années. Ce bras de fer a mobilisé environ dix négociateurs du côté français, six du côté ayitien, sous la commande de deux acteurs en France, en l'occurrence Louis XVIII et Charles X, et deux en Haïti, en l'occurrence Anne Alexandre Sabès et Jean-Pierre Boyer. Il convient de dire « au moins dix années » parce que selon les réponses de Franco de Médina, un négociateur français jugé et exécuté par le gouvernement de Christophe « sa mission n’était que le résultat d’un traité déjà conclu entre Pétion et l’Empereur Napoléon, à la fin de 1813, dans une mission remplie en France par Tapiau, homme de couleur des Cayes ; sa mission découlait également de l’envoi d’un navire à Bordeaux par Pétion qui aurait été même en correspondance à ce sujet avec le général Ferrand, mort depuis 1808 ». Ces allégations de Médina, faisant état de données apparemment inconsistantes, sont rapportées dans Études sur l'Histoire d'Haïti par Beaubrun Ardouin, un historien loin d'être impartial avec ses airs d'apologiste pour les gouvernements de Pétion et de Boyer.

 Ainsi, en 1814, pendant que Pétion envisageait une indemnisation en faveur de ses cousins français, Christophe évoquait la réparation en faveur des Ayitiens. Naturellement, comme rapporté encore par David Nicholls, la politique officielle du royaume du Nord, où les « nouveaux libres » étaient fortement représentés, était catégoriquement opposée à une telle indemnisation. Le ministre des Affaires étrangères, De Limonade, définit la position royale comme suit :

 « Faudrait-il donc que les Haytiens, après avoir échappé aux tortures et aux massacres que l'on a exercés contre eux, après avoir fait la conquête du territoire par la force de leurs armes et au prix de leur sang, faudrait-il donc, disons-nous, que les Haïtiens achetassent leur personne et la terre qu'ils habitent pour indemniser, eh quoi, leurs bourreaux et leurs oppresseurs ! Cela n'est pas possible.»

 De Vastey était d'accord avec De Limonade :

 « L'indépendance, la liberté et la prospérité d'Hayti avaient été gagnées au prix d'une lutte armée ; tout ce que possédaient les Haytiens était à eux, et ils ne devaient rien aux anciens colons. »

 Pour récapituler l'itinéraire de la dette de l'indépendance, disons : En 1814, Pétion a proposé d'indemniser les anciens colons français en échange de la reconnaissance par la France de l'indépendance d'Ayiti. Christophe fut décomposé par cette offre offensante et son gouvernement accusa Pétion d'être un traître à la nation. Après la réunification d'Ayiti sous Boyer en 1820, la France eut finalement à poser ses conditions et avança un chiffre indigne pour renoncer à ses prétendus droits sur Ayiti. Boyer, après plusieurs années de tractations, a disposé en exécutant servilement l'ordonnance onéreuse de Charles X en 1825. Ayiti, jusqu'à aujourd'hui, en est indisposée. L'impact de cette dette sur l'état de ses finances est catastrophique et incalculable. Une plainte devrait sans doute être déposée contre les instigateurs locaux sans absoudre l'immoralité du bénéficiaire étranger.

 Au bout de ces considérations, il est plus juste de rejoindre la position de Christophe en qualifiant la proposition indécente de Pétion comme un acte de haute trahison. Dire que la finalisation de cette proposition par Boyer était une opération de rançon perpétrée par la France relève du révisionnisme historique ou de la mauvaise foi. « Se fè wont sèvi kòlè. » La France s'était vu tout bonnement offrir un cadeau qu'elle ne pouvait refuser. « Se sòt ki bay, enbesil pa pran. » Encore que plusieurs jurent que ce cadeau est empoisonné, dans la mesure où, croient-ils, le bien mal acquis ne profite jamais.

 Si la dette de l'indépendance, en plus de son caractère immoral, revêtait un caractère illégal et était véritablement une opération de rançon ou d'extorsion, Ayiti pourrait se prévaloir légitimement d'un droit à la restitution. Ce n'est pas sans raison que tous les gouvernements ayitiens successifs, même avec quelques retards occasionnels, ont toujours honoré l'engagement pris par Boyer en 1825 sur le dos du peuple. Ce n'est pas sans raison non plus que aucun d'entre eux n'a jamais traduit la France devant un tribunal international pour se faire restituer la somme déboursée pendant près de 125 ans. La valeur actuelle de ce montant varie entre 21 et 115 milliards de dollars, selon le New YorkTimes. En 2003, selon le magazine, le gouvernement Aristide avait embauché Bichot Avocats, cabinet d'avocats français, et Günther Handl, professeur de droit international, pour rédiger des arguments juridiques et trouver un tribunal où Haïti pourrait plaider sa cause. Les chances de succès semblaient incertaines. Mais, vraisemblablement, les démarches visaient moins à avoir gain de cause qu'à mettre la pression sur la France.

 Toutefois, il ne fait point de doute que la France doit des réparations à Ayiti pour toutes les années (1697 à 1793) qu'elle a passées à exploiter et à opprimer les esclavisés africains, ancêtres des Ayitiens, dans la colonie de Saint-Domingue. Les nombreux descendants de ces victimes font encore les frais de ces forfaits odieux. Et puisque l'esclavage sans précédent instauré dans les Amériques par des sauvages esclavagistes euro-chrétiens est reconnu par la loi Taubira comme un crime contre l'humanité depuis mai 2001, la France doit assurément payer pour ses crimes. Un gouvernement ayitien, formé de patriotes honnêtes, pourrait se servir du montant effectif de la dette de l'indépendance comme barème préliminaire pour déterminer le montant dû par la France en réparations.

« On ne peut pas, objectivement, présenter le moindre argument justifiant que nous ne devons rien à Haïti », a déclaré Christiane Taubira, ministre française de la Justice dans le gouvernement de François Hollande, dans une interview.

 L'unique raison pour laquelle il y a toutes ces discussions et tergiversations sur la question des réparations, c'est bien parce que la justice a été refusée pendant trop longtemps, par pur "racisme", aux victimes et à leurs successeurs immédiats. Tout comme les dédommagements ne s'étaient pas faits attendre pour les Japonais et pour les Juifs, ça aurait dû être pareil pour les Afro-descendants. Pour les Afro-Haïtiens, les réparations auraient dû commencer à partir du 4 février 1794. Pour les Afro-Britanniques, à partir du 1er août 1833. Pour les Afro-Américains, à partir du 6 décembre 1865.

Megadialogue@yahoo.com

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