Les États Unis, la Chine, le piège de Thucydide et nous autres Haïtiens

Publié le 2022-05-20 | lenouvelliste.com

Comme tout dans la vie, le système international a subi de nombreux changements à travers l'histoire. L'ancien secrétaire d'État des États-Unis Henry Kissinger (1994) a expliqué qu'un changement majeur se produit chaque siècle, lorsqu'un Etat émergent se sent assez fort pour défier et remodeler le système international conformément à ses valeurs. Mais le plus souvent l'émergence d'une nouvelle puissance sur la scène internationale avec le désir de défier l'ordre international établi aboutit à la guerre avec les puissances dominantes.

En 2015, l'historien américain Graham Allison, dans un article publié dans la revue Atlantic, a inventé le concept “ Thucydides Trap”, en français le piège de Thucydide, pour expliquer un modèle historique dans lequel la montée d’une nouvelle puissance sur l’échiquier mondial aboutit à un conflit avec le pouvoir en place puisque le premier essaie toujours de changer la règle établie par le pouvoir existant dans l'arène internationale.

Thucydide était un historien athénien qui a étudié la cause de la guerre entre Athènes et Sparte au 5e siècle avant  notre ère. Dans son explication, Thucydide a postulé que le développement et la montée en puissance d'Athènes ainsi que la peur que cela engendre sur les Spartiates,  alors que le désir de ces derniers est de maintenir le statu quo avec Athènes, a conduit à ce que l'on appelle la guerre du Péloponnèse.

Un projet dirigé à l'Université de Harvard où Allison est professeur a étudié 16 cas dans lesquels  une puissance émergente a perturbé l'hégémonie d'une puissance dominante. La recherche a révélé que dans 12 de ces rivalités, la guerre a éclaté. Pour lui, l'exemple le plus récent du piège de Thucydide est la montée de l'Allemagne après  son unification en 1871 qui a poussé les Allemands à défier l'hégémonie britannique en Europe, ce qui conduira à la Première et à la Seconde Guerre mondiale.

Si au XXe siècle une puissance émergente (l'Allemagne) est entrée deux fois en guerre avec le pouvoir, autrement dit si le piège de Thucydide était pleinement appliqué, le monde a vu aussi durant le siècle dernier une puissance émergente (les États-Unis) déloger pacifiquement, une puissance établie (la Grande-Bretagne) pour imposer ses règles. En fait, après la Seconde Guerre mondiale, et bien qu’elle se soit terminée par la victoire des Alliés contre l'Allemagne nazie, les États-Unis, et non l'Europe dévastée, ont été le véritable vainqueur de ces hostilités. L'une des raisons de ce résultat est que les théâtres de guerre se trouvaient en Europe et dans le Pacifique ; les soldats américains ont combattu sur les champs de bataille d'Europe et du Pacifique, mais pas une seule bombe n'a été larguée sur les villes américaines. Un exemple de l'infrastructure intacte des États-Unis et de la bonne santé de son économie après la guerre est le lancement et la mise en œuvre du plan Marshall pour sauver l'Europe de la menace du communisme. Mais plus important encore, les États-Unis ont continué à dominer l'ordre libéral international au cours des années suivantes grâce à des institutions de crédit telles que le Fonds monétaire international et la Banque mondiale et à travers la primauté du dollar, les effets du traité de l'Atlantique Nord et le pouvoir de l'armée américaine.

Au sujet de l'ordre libéral international, dont les États-Unis sont le chef de file, Gilford John Ikenberry (2011), professeur de sciences politiques à Princeton University, a pointé deux événements au cours de l'histoire de l'Occident qui expliquent son développement. Le premier est la paix de Westphalie ; c’est là que la notion de souveraineté étatique a été reconnue pour la première fois. Le second est la défense de la démocratie par l'ordre international libéral dans la seconde moitié du XXe siècle. Si Ikenberry a écarté l'idée que des puissances émergentes telles que la Chine, la Russie, le Brésil et l'Inde menacent l'ordre mondial libéral, il a néanmoins reconnu que l'hégémonie mondiale des États-Unis s’amenuise. Mais Inkenberry a tort. La Chine,  avec le “ Belt and Road Initiative” ou la nouvelle route de la soie et ses efforts pour acheter du pétrole en yuan ( la monnaie chinoise) et son alliance avec la Russie et l'Iran, défie plus que jamais l'ordre mondial construit par les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Les États- Unis de leur côté se préparent à affronter la Chine. En 2018, CNN révélait que selon les pages non classifiées de la nouvelle stratégie de défense nationale de l'administration Trump, la Chine et la Russie figuraient en tête de liste du « défi central » de Washington.

L'espoir est que l'antagonisme entre ces deux puissances ne conduise pas à une guerre perpétuelle entre les États-Unis et la Chine. La guerre en Ukraine a des effets déchirants partout dans le monde : inflation, hausse des prix du pétrole, des engrais et vient aggraver l'effet de la pandémie dans le monde, provoquant une inflation mondiale. Cette situation désastreuse réduit la capacité de la diaspora haïtienne à envoyer des fonds à leurs proches en Haïti, tandis que l'effet de l'inflation aggrave le pouvoir d'achat déjà faible des Haïtiens vivant en Haïti. Tout conflit

entre les États-Unis et la Chine causerait des dégâts dix fois plus importants que la guerre en Ukraine. Il est temps pour les dirigeants haïtiens de s'attaquer aux nombreux problèmes urgents tels que la violence des gangs, le kidnapping et de travailler à faire fonctionner les institutions démocratiques pour atténuer les nombreuses difficultés auxquelles le peuple haïtien est confronté afin de mieux se préparer si ces deux puissances ne parviennent pas à échapper au piège de Thucydide.

Références

Allison, G. (2015) The Thucydides Trap: are the U.S. and China headed for war? The Atlantic.https://www.hks.harvard.edu/sites/default/files/centers/mrcbg/files/Allison%2C%202015.09.24%20The%20Atlantic%20-%20Thucydides%20Trap.pdf

Ikenberry. J. (2011) The future of the liberal world order : internationalism after America. Foreign Affairs, 90(3), pp.56-68

Kissinger, H. (1994) Diplomacy. Simon & Schuster

Alain Gaillard
Auteur


Réagir à cet article