L'accord de Montana, le Dr Ariel Henry et Nous

Publié le 2022-05-19 | lenouvelliste.com

Je n’ai été associé ni de près ni de loin aux démarches, délibérations et actions ayant abouti à l’accord de Montana. Toutefois j’ai essayé de faire mon éducation sur le processus et j’avoue qu’il me plait et que je lui apporte mon soutien. Cela ne me gêne nullement de confesser que j’ai pris le train en marche. Et je ne descendrai pas de sitôt. Je suis conscient qu’il s’agit d’un processus difficile et « de tous les côtés au danger exposé ». L’objectif de mettre fin au statu quo demande du temps, de la patience et de la persevérance. Et puis je suis d’avis  que jusqu’à présent, Montana n’a pas commis de faute grave qui pourrait le délégitimer. Nombre de compatriotes du pays et dans la diaspora aboutissent peut -être à des conclusions différentes. C’est leur droit. Mais j’estime qu’ils ne devraient pas s’empresser de jeter le bébé avec l’eau du bain.

C’est ma conviction personnelle que si l’accord de Montana, signé le 31 août 2021, fait montre d’une résilience certaine, c’est parce qu’il représente un creuset où se fondent les aspirations de beaucoup d’Haïtiennes et d’Haïtiens, jeunes et moins jeunes, professionnels juniors ou « blanchis sous le harnais », qui souhaitent que le pays sorte de l’ornière dans laquelle il patauge.

Les compatriotes qui prirent l’initiative de monter une commission pour une solution haïtienne à la crise n’ont accolé à leurs démarches aucune des étiquettes en vogue chez nous. L’initiative ne se réclame ni de la gauche ni de la droite. Elle ne se  prétend ni libérale, ni populaire, ni socialiste, encore moins nationaliste, louverturienne ou dessalinienne. Elle se veut tout simplement haïtienne. Et c’est ce qui fait à la fois sa force et sa faiblesse. Quoi qu’il en soit, il s’agit d’une démarche inédite dans l’histoire inédite de notre pays.

Et si les représentants des partenaires internationaux dits amis d'Haïti rappellent depuis quelque temps qu’il ne leur appartient pas de résoudre la crise haïtienne et que la solution doit venir des Haïtiens eux-mêmes, c’est grâce à l’insistance de Montana pour une solution haïtienne. Mais cela ne veut pas dire que ces partenaires acceptent cette thèse sans arrière-pensée ni qu’ils ont de la sympathie pour Montana...

D'ailleurs, pour diminuer l’impact de Montana, ces mêmes partenaires se sont montrés à un certain moment tellement “partisans ” d’une  solution haïtienne qu’ils ont suggéré de mettre tous les accords ensemble pour en faire un seul. Ils n’ont jamais pensé que cette utopie qui n’allait jamais devenir réalité serait un véritable camouflet et un manque de respect au peuple haïtien qui, lui, souhaite un vrai changement et non des accords de façade. Heureusement que là encore Montana a résisté. Car son objectif est de mettre fin au statu quo, pas de faire des alliances fourre-tout, des bouilli-vidés avec le PHTK et ses acolythes « en famille et alliés ».

Cela ne veut pas dire que les groupements et associations qui gravitent autour d’Ariel Henry seraient exclus d’un accord final, mais ils ne peuvent tout simplement pas constituer dans la conjoncture actuelle le socle d’une opération de renouveau et de rupture avec le satu quo, parce qu’ils représentent le statu quo.

Venons-en maintenant au Dr Ariel Henry. Je confesse que j’ai eu de l’estime pour le médecin et l’homme de bon commerce que j’ai rencontré en deux ou trois occasions chez Serge Gilles ou avec René Préval au palais national. Et nous gardons encore probablement des amis en commun. Etrange parcours tout de même que celui de ce médecin brillant, spécialisé en neurochirurgie à Montpellier, en France et qui est revenu prêter ses services au pays ! Il jouit d’une excellente réputation professionnelle.

En plus, il n’est pas un homme d’argent et n’a pas profité des postes politiques qu’il a occupés pour se remplir les poches. Etant pratiquement un neurochirurgien chevronné,  ses honoraires de médecin ne sont jamais exhorbitants, même pour ceux qui peuvent payer. Ceux-là qui ne peuvent pas payer bénéficient de ses services et de sa science gratuitement. C’est du moins l’opinion des médecins et autres professionnels que j’ai consultés dans la préparation de ce profil. Au plan professionnel, le Dr Ariel Henry semble honorer fidèlement le serment d’Hippocrate qu’il a prononcé à Montpellier et dont je reproduis ci-dessous les principaux points.

 « Je jure d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité dans l’exercice de la médecine. Je donnerai des soins gratuits à l’indigent et n’exigerai jamais un salaire au-dessus de mon travail. Admis à l’intérieur d’une maison, mes yeux ne verront pas ce qui s’y passe, ma langue taira les secrets qui me sont confiés. Et mon État ne servira à corrompre les moeurs ni à favoriser le crime. Respectueux et reconnaissants envers mes maitres, je rendrai à leurs enfants l’instruction que j’ai reçue de leurs pères. Que les hommes m’accordent leur estime si je reste fidèle à mes  promesses. Que je sois couvert d’opprobre et méprisé si j’y manque ».

Malheureusement, on dirait que le Dr Henry n’applique  ce serment qu’à la pratique de la médecine et à aucune de ses responsabilités civiques et politiques. Or, l’Ethique universelle et la déontologie médicale appliquent aux médecins, aux politiciens et aux professionnels en général des règles morales et de conduite analogues à celles décrites dans le Serment d’Hippocrate. C’est pourquoi, entré par effraction à l’intérieur de la maison d’Haïti, Ariel voit très bien ce qui s’y passe, mais apparait totalement  indifferent. Et s’il craint le mépris de ses confrères, il semble lui-même mépriser souverainement ses compatriotes.  

Quant à la question se rapportant à ce qu’il est allé faire dans cette galère, un collègue m’a fait remarquer que c’est quelqu’un qui aime le pouvoir, que même à l’hôpital général où il a longtemps exercé pratiquement pro bono sa profession de neurochirurgien, il cherchait plus souvent que les autres médecins  le « frottement » avec les autorités. Misye te toujou renmen chèf, a affirmé un autre collègue.   

Atteint du syndrome de chef doublé de celui de l’indifférence et du mépris, le Dr Ariel Henry reste un personnage complexe. Il  sera très difficile pour Montana de trouver un accord avec un tel personage. Mais il faut toujours essayer.

En attendant, je prends la liberté d’inviter le Dr Ariel Henry à appliquer le serment d’Hippocrate à l’exercice de la fonction qu’il occupe en Haïti et à se demander si les Haïtiens doivent lui accorder leur estime ou s’ils doivent le couvrir d’opprobre et de mépris. Lui seul peut répondre à ces questions. Je m’interdis de le faire à sa place.

ERICQ PIERRE                                                                     L

Le 16 mai 2022.

Ericq Pierre
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