Andrée Roumer, sa dernière épouse, parle de Jacques Stephen Alexis

Dans le cadre du centenaire de Jacques Stephen Alexis, Le Nouvelliste et Magik 9 ont eu l’opportunité d’interviewer sa seconde et dernière épouse, Madame Andrée Roumer. Celle qui l’a vu partir et ne pas revenir au domicile familial. Celle qui l’attendait avec un fils en bas âge. Celle que la dictature des Duvalier enfermera à Fort Dimanche. Madame Andrée Roumer revient aussi sur le mystère des derniers moments de Jacques Stephen Alexis, médecin, homme politique et écrivain de grand talent porté disparu depuis avril 1961.

Publié le 2022-05-16 | lenouvelliste.com

Frantz Duval : Madame Andrée Roumer pouvez vous présenter ?

Andrée Roumer : Je suis Andrée Roumer, la fille de Maxime Roumer et de Francine Garoute.

FD : Maxime Roumer ?

AR : Oui. Mais pas le sénateur. Lui a été appelé Maxime en souvenir de mon père qui fut son oncle. Mon père est mort très jeune.

FD : Merci pour la précision. Et vous êtes née quand ?

AR : Je suis née le 23 juillet 1935.

FD : Et vous avez vécu à Jérémie ou à Port au Prince ?

AR : À Jérémie, jusqu’à la mort de mon père. Après, nous sommes venues à Port au Prince. Nous étions en pension à Lalue. Et on allait en vacances à Jérémie. Mais à partir de mes douze ans, on a habité à Port au Prince. Nous étions deux filles, Thérèse et André.

FD : Thérèse qui épousa plus tard Jean Léopold Dominique ?

AR : Oui.

FD : Et vous ?

AR : Jacques Alexis?

FD : Vous ne dites pas Stephen Alexis?

AR : Oui. Mais dans son acte de naissance c’est Jacques Latour Alexis.

FD : Jacques Latour…

AR : Jacques Latour Alexis. Stephen, c'est le nom de son père. Il était bien obligé d'ajouter Stephen, parce que moi, j'avais déjà connu trois Jacques Alexis. Il y avait Jacques Hubert, il y a eu Jacques Édouard que vous avez connu.

FD : Vous l’avez rencontré comment ?

AR : Ma cousine germaine avait épousé Étienne Charlier. Nous étions en vacances à Laboule, dans la propriété de Philippe Charlier. Ces messieurs voulaient venir voir leurs épouses. En passant chez Thomas Lechaud, ils ont rencontré Jacques et ils l'ont amené à Laboule. C'est là que je l'ai rencontré.

FD : C’est la première rencontre et nous sommes en quelle année ?

AR : Nous sommes en août 1955.

FD : Jacques est déjà marié ? Il fait déjà de la politique à l'époque ?

AR : Il était marié en France. Après ses études en médecine ici, il avait fait sa spécialisation en France. Il est resté en France durant 8 ou 9 ans. Il est rentré en Haïti en 1955.

FD : Donc il était divorcé ?

AR : Oui divorcé.

FD : Et la rencontre a eu lieu…

AR : Et la rencontre a eu lieu ce soir-là. Et puis le lendemain matin, on a entendu un bruit dans la cour. Et c’était lui qui revenait.

FD : C'était le coup de foudre ?

AR : Il me semble.

FD : Et à partir de là, la relation a commencé…

AR : Oui. Nous sommes devenus très proches.

FD : Et le mariage a eu lieu…

AR : Le mariage a eu lieu jusqu'au 31 décembre 1958. En 1956, il est parti pour la France pour le Congrès des artistes et écrivains noirs. Et il est resté sept mois en France, dans une espèce de maison où on accueillait les artistes. Ça lui a permis d'écrire. Et puis il est revenu en Haïti le 22 mai 1957, trois jours avant les événements du 25 mai 1957.

FD : Il était déjà engagé dans la politique ici en Haïti ?

AR : Depuis bien avant. En 1946. Il avait fondé un journal qui s'appelait La Ruche. Il signait Jacques la colère sous ses articles publiés dans la rubrique « Lettre aux hommes vieux ». Oh oui, c'était déjà un parti. A l'école de médecine, il avait fondé un journal et une association d’étudiants.

FD : Il a toujours été engagé?

AR : Toujours.

FD : Vous n’avez pas eu peur à cause de son engagement politique ?

AR : Eh bien, moi aussi j’étais déjà quelqu’un d’engagée. Étienne Charlier, le mari de ma cousine germaine, était le secrétaire général du PSP. Il y avait Etienne Charlier, Marc Sam, Michel Roumain, toute l'équipe aussi. C'étaient les amis de Jacques Roumain.

FD : Et maintenant il y a une partie de la vie de Jacques Stephen Alexis qui va commencer après votre mariage. Il part en clandestinité, il part en exil ? Qu'est ce qui s’est passé?

AR :  Il avait fondé le Parti d’entente populaire (PEP). Et ça a continué à marcher. Il a eu un premier voyage en 1959, entre avril ou mai 1959. Il a été au Congrès des artistes et écrivains soviétiques. Il est allé en Chine et il est revenu en Haïti.

FD : On a l'habitude de voir les photos de son passage en Union soviétique et en Chine…

AR : Oui. Et puis il a continué comme ça. Et alors, il y a eu le congrès des 80 partis en Russie et on lui a refusé son passeport.

FD : Le gouvernement haïtien ?

AR : Oui. Alors il est parti sous un autre nom, sous le nom de Bernard Célestin.

FD : C’était son ami ?

AR : Il était du parti. On avait pensé qu'il lui ressemblait un peu. C'est ainsi qu'il est parti. Et là, le voyage s'est prolongé, donc on a eu le temps de le dénoncer. D’ailleurs c’est paru dans Le Nouvelliste un soir. C'est ainsi que ma mère est venue me chercher à 10h du soir avec mon fils, un bébé.

FD : Elle est venue vous dire que Jacques Stephen était recherché ?

AR : Non, pas qu’il était recherché, mais quand on a découvert qu’il était parti sous un autre nom. Ma mère est venue me chercher. Donc j’étais chez elle. Les gens savaient quand Jacques Stephen était rentré mais moi je ne le savais pas. J'ai commencé à avoir de sérieuses appréhensions, parce que le lundi 11 mai j'ai reçu un câble de l'Union des écrivains soviétiques. Le câble était adressé à Jacques, lui disant «Premier Rome Cosmos attend mon commentaire ». Pour moi, les écrivains lui ont envoyé le câble en pensant qu’il était en Haïti. Tout le monde me le cachait.

FD : Et là nous sommes en 1961 ?

AR : Oui en 1961.

FD : Mais vous ne savez pas exactement quand est-ce qu'il est rentré en Haïti ?

AR : Oui. J'ai l'impression qu’ils ont profité de l'invasion de la baie des Cochons à Cuba. Parce qu'il s'était séparé de son compagnon à la Jamaïque. Son compagnon m'a apporté une lettre et une mallette de cadeaux. Et lui, il est allé à Cuba parce qu'il ne pouvait plus rentrer par la voie aérienne. C’est vers cette époque-là qu’il est rentré.

FD : Qu'est-ce qu'il y a eu comme rumeurs à l’époque ?

AR : Eh bien, moi je ne sais pas. Tout le monde me le cachait et je vous disais que j'ai reçu ce câble à ce moment-là je pensais au pire. Parce que si les Russes croient qu'il est en Haïti, je pensais que quelque chose s'est passé. Et puis, un mois après, en juin, j'ai dit que j'allais essayer de faire un passeport. Naturellement, Chauvet s’est empressé de m'arrêter.

FD : On parle de Lucien Chauvet, qui était préfet de Port-au-Prince?

AR : Il n’était pas préfet. Il avait une plus grande fonction. Il était peut être sous-secrétaire d'État au département de l'Intérieur. Et alors on m'a amené au Palais. Il y avait une salle souterraine de torture et même une prison.

FD : Et qu'est-ce qu'on vous a reproché ?

AR : Ils ne m’ont rien reproché. Ils ont tout de suite su qui j’étais. Quand je suis arrivée, j'ai vu les quatre, c'est-à-dire Luc Désir, Lucien Chauvet, Tassy et Eloïs Maître derrière leur bureau. On était interrogés à la méthode nazie, c'est-à-dire avec des gifles à la tête qu’ils appelaient « kalòt marasa ».

FD : On vous frappait ?

AR : Oui sérieusement. Mes oreilles étaient abîmées. Et après, j’ai été incarcéré à Fort-Dimanche. Et là, j'ai compris. Parce que Luc Désir m’avait montré une photo. Il s’est exclamé « le voilà ». J’ai compris qu’il faisait référence à Jacques. Sur la photo, j’ai vu qu’il y avait une foule étrangère. J’ai compris qu’il a été attrapé.

FD : Qu’entendez-vous par foule étrangère ? Une photo prise en Haïti ou à l’étranger ?

AR : A l'étranger. Je l’ai vu dans une foule étrangère. Il marchait avec son costume, c'était bien lui.

FD : Donc on le surveillait ?

AR : Non. Peut-être quand il a été capturé, il avait cette photo sur lui.

FD : Donc c’étaient les documents qu'on avait sûrement retrouvés avec lui. Mais vous n'avez jamais su où il avait été arrêté ni emmené ?

AR : Bon, il y a plusieurs versions. Mais je ne peux pas faire d’affirmations.

FD : On a vu un procès-verbal qui parlait d'argent qu'il avait…

AR : Oui, qu’il avait sur lui. Et il m’en avait parlé. Dans sa lettre, il m’a dit « j'ai pu avoir de quoi améliorer notre vie ».

FD : Parce qu'il était écrivain. Il était publié à l’étranger.

AR : Oh oui ! En 1955, il avait déjà publié Compère général soleil. L’œuvre a été traduite en plusieurs langues. J'avais le chinois, l'allemand, le hongrois, le roumain, le russe, etc. Par la suite, il avait déjà publié Les arbres musiciens, l'Espace d’un cillement et Romancéro aux étoiles.

FD : Maintenant, vous arrivez à Fort-Dimanche. Il y a eu trace du passage de Jacques Stephen Alexis. On a dit qu'il était là ?

AR : Non. Moi, c'était en juin 1961. On m'a mis dans un « tobout ». C'était une petite pièce qui était comme un cercueil. On pouvait juste s'allonger. C’était horrible. Et après huit jours, on m'a relaxé sans explication.Mais après, j'ai souffert d’une maladie épouvantable. Quand on m’a relaxé, tout le monde trouvait cela étrange, à commencer par moi. J’ai appris que quelqu’un avait été dire à Duvalier qu’on avait arrêté la nièce d’Emile Roumer. Or Emile Roumer et Carl Bouard sont ceux qui l’ont mis en avant dans la revue « Les griots ». Il avait fait chanter des funérailles nationales en l’honneur de Carl Bouard.

FD : Vous croyez à la thèse qui dit que Jacques Stephen Alexis est mort au Fort-Dimanche ?

AR : Non je n’y crois. Certains parlent de lynchage à Bombardopolis. Jacques et tous ses compagnons ont été tués. Je ne sais pas s’ils ont été emmenés au Fort-Dimanche pour être interrogés mais pas pour être emprisonnés. Il y a diverses versions. Mais je ne peux pas parler de choses que je ne maîtrise pas.

FD : Mais où sont passés les compagnons de Jacques Stephen Alexis ? Vous n’avez retrouvé personne qui a dit qu'il était venu avec lui ou qui savait ce qui s’est passé » ?

AR : Non, on est censé les avoir tous tués. On a tué tous ceux qui étaient là. Il y avait Guy Belliard, Monroe, Gabriel Georges, etc. Mais je crois que les compagnons (du parti) ont su, mais il ne m'en parlait pas. Ils venaient me voir. J’ai eu des rapports avec eux. Jusque très tard ils ont continué à militer parce que déjà ils étaient membres de la Jeunesse progressiste de Port-au-Prince avant même de l'avoir rencontré. Alors il m'a fallu prendre ma vie en main, mais parce que le bébé, Jean Jacques, avait juste un an et quelques jours. Jean-Jacques est né le 22 octobre 1959. Il avait neuf mois et quelques jours quand Jacques est parti pour son premier voyage.

FD : Et quand vous dites que vous avez dû prendre votre vie en main, cela veut dire quoi ?

AR :  C'est à dire qu’il n'était pas question pour moi de chercher refuge dans une ambassade ou de partir pour l’exil ou quoi que ce soit. De toute façon, ce n'était pas mon genre. J'avais quelques revenus, il y avait la maison que mon grand-père m'avait laissée ici, qui était le collège Odéïde. Et j'ai trouvé un excellent travail comme démarcheurse de produits pharmaceutiques et c'était très bien payé à l'époque.

FD : Vous travailliez dans quelle maison de produits pharmaceutiques ?

AR : J’ai débuté au sein de l’IBH qui appartenait à Fréderic Denizé et à la fille du docteur Garnier qui nous avait bien connu à Jérémie. Cela a périclité par la suite. J’ai travaillé ensuite chez Abrams. Et cela a très bien marché.

FD : Et vous avez refait votre vie. Vous êtes mariée à nouveau ?

AR : Oui. Après 10 ans, en 1969. Je me suis marié avec un jeune médecin.

FD : Que vous avez rencontré en présentant les produits pharmaceutiques ?

AR : Oui. Nous avions les mêmes idées. Il avait connu Jacques Alexis à l’école de médecine.

FD : Jacques Alexis est de la même promotion de François Duvalier à l’école de
Médecine ?

AR : Non. Ils étaient 22 dans la promotion. Je ne me souviens pas de tous les noms. Mais il y avait Roger Fils-Aimé, Louis Fombrun Destin. Mais mon mari Jacques Innocent était en PCB à l’école de médecine quand Jacques terminait sa médecine.

FD : Il y a la fameuse lettre de Jacques Stephen Alexis à Duvalier. Cette lettre a été écrite dans quel contexte ?

AR : Nous habitions la ruelle Rivière. Nous avons déménagé vers Sainte Thérèse à Pétion-Ville, non loin de Lucien Chauvet. Ils sont venus perquisitionner la maison de la ruelle Rivière. Mais c’était après notre départ. C’est à partir de ce moment que Jacques a écrit sa lettre. C’est de la maison de Sainte Thérèse étant qu’il est parti.

FD : Cette année on célèbre les 100 ans de Jacques Stephen Alexis. Vous éprouvez quels sentiments?

AR : C’est un peu fatigant. Cela fait beaucoup de temps. C’est bien que l’on s’intéresse à lui, et à ses écrits. Cela m’a semblé long. Il était de 14 ans mon ainé. On était un ménage heureux. On s’entendait très bien. Nous avions les mêmes idées. Je n’ai pas vraiment de chagrin. J’étais une femme heureuse. J’ai beaucoup reçu de lui. Il m’a tout appris. Nous avions vécu une vie très riche.

FD : Merci beaucoup madame Roumer. Merci d’avoir accepté de parler au Nouvelliste et à Magik9.

Légendes
FD : Franz Duval
AR : Andrée Roumer

Propos recueillis par Frantz Duval
Retranscription : Jean Daniel Sénat

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