Wyclef Jean présente un nouveau son et parle des gangs

Wyclef Jean est de retour avec un nouveau son, le Voodoo Drill, une nouvelle chanson en créole et un album qui marque les 25 ans de la sortie de son opus à succès Carnival. Wyclef aborde la question des gangs et autres problèmes du pays dans son texte. Ticket a interviewé l’ancien des Fugees, figure marquante et plus célèbre porte-drapeau d’Haïti dans le monde. Sans langue de bois, l’ancien candidat à la présidence explique : « Si w vin negosye ou pa ka parèt san anyen ».

Publié le 2022-05-16 | lenouvelliste.com

Frantz Duval : Wyclef Jean, vous venez de produire une nouvelle chanson et c’est en créole. Avec qui avez-vous collaboré pour produire cette musique ?

Wyclef Jean : Je viens de créer un nouveau son. Je le baptise « Woodoo drill ». C’est un mélange de drill music et de rara. J’ai ensuite ajouté la voix d’Eddy François qui s’y connaît en musique racine. J’ai travaillé ce son avec au moins deux amis afin de produire la chanson. Sur cette composition j’ai aussi invité Jessie Woo et mon ami Nick Cannon. J’ai vu Jessie Woo une fois à Wild N Out sur MTV, ensuite j’ai fouillé sur internet pour écouter ses productions. J’ai apprécié son style et c’est ce qui m’a incité à l’inviter sur ce projet.

Maintenant je parle de Chapitre 2 parce qu’il s’agit d’un nouveau départ. Pour moi, il était extrêmement important que la première chanson du Chapitre 2 soit en créole. Puisque cette année nous sommes en train de célébrer le 25e anniversaire de l’album Carnival qui avait battu tous les records et inspiré d’autres artistes comme Drake, Kanye West.. C’était le premier album dans mon secteur sur lequel on trouvait des chansons en anglais, créole et espagnol.

FD : Ne parlons pas du son ou du style, mais de la chanson. Pourquoi l’avez-vous produit ? Il y a des messages et des idées que vous soutenez dans le texte…

WJ : J’ai vécu beaucoup d’expériences avec Haïti. Je dis toujours qu’une expérience vécue en Haïti est différente des théories que l’on peut lire dans un livre. Sur le terrain, c’est quelque chose de très différent. J’ai assez vécu en Haïti. Je me suis même porté candidat à la présidence. Je cherchais des solutions pour le pays et je ne savais pas quelle direction prendre. Après tout ce que j’ai vu ici, j’ai retenu une chose. En Haïti, nous sommes les meilleurs experts pour accuser tout le monde, pour accuser les autres, pour imputer à tout le monde ce qui arrive au pays. La formule est : « Ce n’est pas moi, ce n’est pas de ma faute, ce sont les autres. »
Cette chanson est une réflexion. Je me place dans le rôle du responsable de tous les problèmes. Etant donné que tout problème équivaut à une solution, à la fin du texte, je propose les solutions.

FD : Que pensez-vous qu’il faut faire ?

WJ : Je pense qu’il faut établir la stabilité. Sinon, on ne peut pas se projeter dans l’avenir. Le pays ne peut pas fonctionner sans l’ordre, sans la discipline et sans la stabilité. Maintenant, il faut franchir des étapes avant de parvenir à la stabilité. Je pense qu’un pays a besoin de sa police, au même titre que son armée. Ici, quand on parle d’armée, on pense aux coups d'État et aux putschs. Mais aux Etats-Unis quand on parle de l’armée on voit institutionnalisation. Un pays ne fonctionne pas sans les institutions. Si nous projetons un avenir pour Haïti, il faut repenser les choses. On parle d’insécurité, de kidnapping, etc. On ne peut pas combattre tout ça sans un service d’intelligence. Les Haïtiens devraient tenir compte de l’attitude des Etats-Unis dans le conflit entre l’Ukraine et la Russie. Quand les Etats-Unis veulent aider, on voit comment ils peuvent être déterminés. On compte toujours sur ce que peut faire Washington pour nous aider. Mais on devrait d’abord se demander ce que nous pouvons faire pour sortir de cette situation. Les Américains sont au courant de ce qui se passe ici, s’ils le voulaient, ils auraient pu nous aider de la même manière qu’ils le font pour l’Ukraine. Les Etats-Unis ne permettent pas à l’armée ou à la police d’importer certaines armes en Haïti. En revanche, nous sommes vraiment dans une situation d’extrême urgence. C’est le chaos. En même temps, je comprends ce qui se passe dans les quartiers. Je ne supporte pas la violence. Mais dans une situation de précarité économique, de chômage, d’inflation, de hausse du prix du carburant, on peut faire face à ces situations de violence. Moi, Wyclef Jean, je viens de la Croix-des- Bouquets (fief du gang 400 Mawozo). Si je n’avais pas émigré aux Etats-Unis, je ne sais pas ce que je serais devenu.

Il faut combattre l'insécurité, certes, mais il faut aussi améliorer les conditions de vie de la population. Je pense que le problème peut être résolu. Quand on parle d’insécurité, on tente de généraliser et de faire croire que cela concerne tout le pays. Quand Kingston était invivable, on n’avait pas généralisé. On disait : il y a des problèmes à Kingston, en Jamaïque. Pour moi, ce qui se passe à Port-au-Prince peut être résolu. Je ne vois pas Haïti comme une fatalité. Mais il faut la volonté des pouvoirs.

FD : Vous faites partie des premières personnalités qui sont entrées dans les quartiers chauds au début des années 2000. À l’époque, vous avez rencontré ceux qui allaient devenir des chefs de gangs. Aux  Etats-Unis, vous aviez servi de médiateur entre les différentes bandes rivales lors de la guerre entre les Bloods et les Crips. Aujourd’hui, en regardant ce qui se passe en Haïti, quelles sont vos réflexions ? Que proposez-vous que l’on fasse ?

WJ : Aujourd’hui, on ne peut pas demander aux bandits de déposer les armes. Ils gagnent beaucoup d’argent avec le kidnapping. Ils ont donc besoin d’une alternative. Moi, je crois au dialogue. C’est une solution. Mais on ne peut pas dialoguer ou négocier sans rien proposer (Si w vin negosye ou pa ka parèt san anyen).
Je ne parle pas nécessairement d’argent. Il faut proposer une solution, une opportunité. Moi, je crois au dialogue. Je peux dialoguer avec quelle que soit la personne. En même temps, il faut savoir quoi dire et quoi offrir. En 2000, j’étais venu avec Yélé Ayiti et des programmes pour aider les quartiers populaires. Depuis que Yélé Ayiti a cessé ses activités, beaucoup de choses ont changé. Les quartiers sont démunis, on ne peut pas prendre le risque d’y pénétrer maintenant. Pour revenir à ce que je disais, le dialogue est la solution. Mais il doit s’accompagner de choses concrètes pour offrir aux habitants des quartiers populaires.

FD : On va revenir à la chanson. On a vu que vous tourniez une vidéo à Little Haiti. Le clip va paraître également ? Quand allez-vous publier la chanson ?

WJ : Le clip sera publié le 18 mai. Ensuite, la chanson sera sur toutes les plateformes. Avant le clip, j’ai voulu partager un teaser avec le public afin que les gens puissent voir la nouvelle direction que nous sommes en train de prendre. Si tu me demandais en un mot ce que représente cette chanson, je te dirais qu’il s’agit d’une lettre adressée à tous les Haïtiens. Si vous voulez lire ma lettre, vous n’avez qu’à écouter la chanson. Parce que cela fait longtemps que vous ne m’avez pas entendu.

FD : On a également appris que Wyclef supporte l’équipe féminine d’Haïti. Vous souhaitez l’annoncer officiellement aux lecteurs ?

WJ : Oui. Je l’avais déjà annoncé sur Instagram et Twitter. Je les supporte à 100%. Pour moi c’est très important. Sur les réseaux sociaux, on a tendance à ne promouvoir que les choses négatives, alors qu’il y a tellement de choses positives comme les exploits de l’équipe féminine de football. Les filles nous rendent fiers. Et on devrait les supporter. Moi, je leur promets mon support à tous les niveaux. J’aime ce que font les filles. J’apprécie également ce qu’entreprend Izolan avec le football. Je lui parle assez souvent.
A la Jamaïque, on accorde beaucoup d’importance à l’athlétisme. En Haïti, on devrait accorder autant d’importance au sport, notamment au football. Il faut mettre des ressources financières dans le développement de ces disciplines sportives.

FD : On devrait aussi décider quel sport on veut vraiment appuyer en Haïti…

WJ : Oui. C’est très important. La République dominicaine et Porto Rico investissent dans le baseball, la Jamaïque investit dans l’athlétisme, etc. Il serait important qu’Haïti identifie une discipline pour y mettre l’accent. De plus, il faut un fonds d’investissement pour le sport en Haïti, car on peut avoir des talents dans les différentes disciplines. Il suffit d'organiser des compétitions sportives dans les différentes disciplines et d'inviter les agents internationaux à venir dénicher des talents.

FD : Le 18 mai est la fête du Drapeau et Wyclef aime faire flotter le drapeau national partout où il passe. Wyclef sera où ce 18 mai ?

WJ : Ma maman avait été hospitalisée. Elle a 81 ans. Elle avait été très malade. Maintenant qu’elle est sortie de l’hôpital, je serai avec elle le 18 mai et je vais en profiter pour déguster avec elle un « bon bouyon ».


Propos recueillis par Frantz Duval
Retranscription : Jean Daniel Sénat
Légendes
FD : Frantz Duval
WJ : Wyclef Jean.

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