Comment le Salvador peut-il inspirer Haïti dans sa lutte contre l'insécurité?

Publié le 2022-04-20 | lenouvelliste.com

En Haïti nous avons les yeux tellement rivés sur les modèles traditionnels (France, États-Unis) que souvent nous ne voyons pas ce qui se passe sous nos yeux dans les pays voisins. C’est le cas du Salvador, le plus petit pays de l’Amérique centrale mais également le plus densément peuplé du continent américain avec ses 6,3 millions d’habitants sur 20 742 km² et où plus de 30% de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté. Un pays comparable à Haïti à plus d’un titre ! Après douze années de guerre civile, attisée par des ambassades étrangères, qui a coûté la vie à plus de 75 000 personnes les accords de paix de 1992 semblaient mettre fin au cauchemar salvadorien. La désillusion a bien vite gagné les esprits avec une classe politique corrompue qui n’inspirait plus confiance à la population. Trois anciens présidents ont été récemment recherchés par la justice salvadorienne pour enrichissement illicite dont Antonio SACA, président de 2004 à 2009, condamné à 10 ans de prison pour corruption et détournement de fonds publics. Le Salvador détient par ailleurs l'indice record d'homicides avec 62 pour 100 000 habitants selon l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime. C'est l'un des pays les plus violents du monde en dehors des zones de guerre. Quelques 54 000 membres des  maras (gangs) faisaient régner la terreur au Salvador en se livrant au racket, au trafic de drogue et aux assassinats. Chaque année des milliers de Salvadoriens fuient leur pays et ceux-ci constituent la deuxième nationalité présente dans les caravanes de migrants d’Amérique centrale qui tentent de gagner les États-Unis.
Les similarités avec Haïti semblent par contre s’arrêter là. Depuis la fin de la guerre civile en 1992, deux partis ont dominé la scène politique jusqu’en 2019 : l'Alliance Républicaine Nationaliste (ARENA) de droite et le Front Farabundo Martí de Libération Nationale (FMLN) d’obédience marxiste. C’est au sein de ce dernier que l’actuel président du Salvador, Nayib BUKELE, a fait ses premiers pas en politique. Élu maire à 2 reprises dont une fois maire d’El Salvador la capitale, il est finalement exclu du parti en 2018. Il s’est alors présenté comme candidat à l’élection présidentielle de 2019 en fustigeant à la fois la droite et la gauche. BUKELE a mené sa campagne comme une croisade anti-corruption contre une classe politique décadente. « Si personne ne vole, il y a assez d'argent ! » est l’un de ses slogans. Son image jeune et une parfaite maîtrise des réseaux sociaux aidant, il se présente comme un candidat antisystème et promet de vaincre l’insécurité qui gangrène son pays. Il appelle la population à se démarquer des politiciens traditionnels. Son cri semble avoir été entendu. C'est en effet dès le premier tour, avec 54 % des voix que Nayib BUKELE, un publicitaire de 37 ans, devient le plus jeune chef d’État du continent américain. 

Le portrait du président salvadorien est difficile à dresser. Il n’est ni de droite ni de gauche mais salvadorien. Sur le plan social, il est opposé au mariage homosexuel et à l'avortement, à l'exception du cas où la vie de la mère est en danger. Il se dit admirateur du président de gauche mexicain AMLO (Andrés Manuel Lopez OBRADOR ). D’une part, Il expulse les diplomates vénézuéliens et reconnait Juan GUAIDO, d’autre part. Il négocie ouvertement avec la Chine. Quand les Américains lui rappellent que « les Chinois ne donnent rien sans condition », en réponse il prend plaisir à tweeter que « les Américains sont les plus grands partenaires commerciaux de la Chine dans la région ». 

Élu pour 5 ans avec un mandat non renouvelable, son parti est minoritaire au Parlement monocaméral du Salvador. Il doit affronter une opposition musclée qui ira jusqu’à tenter un coup d’État parlementaire contre lui en demandant à la commission politique du Parlement de décréter l’incapacité mentale du président. Le premier mandataire BUKELE n’a pas corrompu les députés adverses pour obtenir leur soutien. Il n’a pas attendu non plus la fin de leur mandat pour diriger seul par décret ni changer la constitution en dehors des règles. Ce bras de fer aura duré jusqu’à la victoire de son parti aux législatives de 2021. II a vendu ses idées aux électeurs et sa structure politique, Nouvelles Idées (NI), l’emportera avec 66,5 % des suffrages exprimés, obtenant ainsi 56 des 84 sièges de députés à pourvoir. Il peut alors entamer les profondes réformes qu’il souhaitait tant. À la suite de cette victoire, les autorités prennent une série de décisions interprétées par l’opposition et certains medias de l’international comme une dérive autoritaire alors que le président atteint sur le plan national un niveau de popularité record (80 % d’opinions favorables selon plusieurs sondages).

Les récentes images qui ont circulé sur les réseaux sociaux sur la lutte contre les gangs au Salvador ont attiré l’attention des observateurs haïtiens en quête d’un programme de lutte inspirant. À la graduation d’une énième promotion de militaires salvadoriens, le discours du président Nayib BUKELE devrait interpeller les dirigeants haïtiens. En substance, il dit à peu près ceci : « Ce que nous avons réalisé en une semaine nous permet de voir que nous sommes capables d’en finir avec ce cancer appelé "gang". (…) Cela fait neuf jours que nous avons décrété l’état de siège conformément à la Constitution. Pour faire approuver pleinement le plan de contrôle territorial, nous avions besoin du vote de 63 députés sur 84. Nous avons obtenu 67 votes. C’est ce qui nous permet aujourd’hui de disposer des outils nécessaires pour lutter contre la délinquance. (…) Aujourd’hui, avec l’augmentation de l’effectif des forces armées et le matériel mis à leur disposition, les gangsters se cachent comme des rats. Je ne dis pas cela pour offenser les rats. Ceux-là qui terrorisaient la population hier se cachent aujourd’hui dans des trous. 22 000 d’entre eux ont été arrêtés et dorment dans nos prisons hautement sécurisées, à même le sol avec deux repas par jour et dans des conditions qu’aucun criminel encore en circulation ne souhaite vivre. Nous disons à leurs amis de la communauté internationale et à leurs amis des ONG qui s’autoproclament défenseurs des droits humains, et je mets « droits humains » entre guillemets parce qu’ils sont au contraire contre les droits humains. Ils n’ont rien dit lorsque ces bandits tuaient les gens par dizaines mais ils ont bondi quand nous avons commencé à les arrêter. (…) Si nous ne nettoyons pas notre pays de ce cancer maintenant, quand est-ce que nous allons le faire ? Qu’ils protestent, qu’ils se fâchent s’ils le veulent ! La communauté internationale punit ses délinquants avec des peines que nous, nous n’avons pas. La plupart de ces pays appliquent la peine de mort, nous ne l’avons pas ici. D’autres disposent de la prison à vie, nous ne l’avons pas ici. Ils vivent du bain de sang que nous avons ici au Salvador. Comment vont-ils obtenir des dons pour venir faire des études sur la délinquance au Salvador s’il n’y a plus de délinquance au Salvador. À quoi serviraient ces ONG si nous n’avions pas de problèmes ? Ce sont nos problèmes qui justifient leurs salaires indécents, c’est de nos drames qu’ils vivent. (…) Nous avons déclaré la guerre aux gangs. Les gouvernements qui m’ont précédé ont armé les gangs, ils leur ont enseigné à tuer, ils leur ont donné des armes, de l’argent et la capacité de se développer, de contrôler le territoire et de terroriser la population. Ils ont amassé des millions de dollars chaque jour dans les extorsions, dans la vente de la drogue à côté des financements qu’ils reçoivent du pays comme de l’extérieur. Combien d’entreprises ont dû fermer leurs portes parce qu’elles ne pouvaient pas payer les gangs ? Combien de Salvadoriens ont dû perdre leur job ? Combien d’investisseurs ont fui le Salvador parce que depuis des années nous sommes devenus le pays le plus dangereux du monde ? (…) Je me fous de ce que pensent les organisations internationales. Qu’elles viennent chercher leurs amis si elles les aiment tant. On les leur donnera avec plaisir. L’autre jour on a arrêté un bandit qui a déjà été capturé à sept reprises. Il fut relâché à sept reprises à cause de nos juges corrompus. Cette fois-ci, il ne pourra pas être libéré. (…) Dans cette lutte entre le bien et le mal, nous allons gagner parce que sommes du côté du bien et parce que nous avons la bénédiction de Dieu. »

Le parlement salvadorien a voté récemment une loi prescrivant des peines allant jusqu’à 15 ans d’emprisonnement aux membres de la presse qui diffusent des « informations » de quelque nature que ce soit donnant la parole aux criminels. De lourdes peines sont également prévues pour ceux-là qui collaborent sous une forme quelconque avec les criminels, y compris les mineurs âgés de plus de 12 ans, et les peines sont encore plus lourdes pour ceux-là qui financent les criminels.

Le pays le plus dangereux de l’Amérique n’a pas attendu que soient résolus les problèmes d’insécurité ou que les gangs se calment pour organiser des élections. Dans une république, la légitimité populaire nécessaire pour adopter de telles mesures ne s’obtient qu’à travers un scrutin irréprochable. C’est justement des urnes, avec le vote avisé et éclairé de la population, qu’est sortie la solution au problème de l’insécurité au Salvador qui enregistre depuis peu zéro homicide par jour grâce aux efforts des nouveaux élus. Au Salvador la peur a changé de camp et les plages sont à nouveau bondées de vacanciers, ce qui annonce le retour prochain des touristes dans ce magnifique pays.


Rolphe PAPILLON
Député de Corail à la 50e législature
rolphepapillon@hotmail.com
WhatsApp (+509) 4634-5151

Rolphe Papillon
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