L’État haïtien face à la violence à Martissant

Publié le 2022-05-20 | lenouvelliste.com

Depuis quelques mois, la population haïtienne ne sait pas à quel saint se vouer face à la recrudescence des actes de violence perpétrés dans le sud de Port-au-Prince. Ces actes de violence sont produits sous la passivité et même sous la complicité de l’État haïtien, et il n’a rien fait pour enrayer ce fléau semant le deuil dans la famille haïtienne. La police nationale, comme force légale du pays, dont le rôle est censé de protéger et servir les vies et les biens des citoyens, parait impuissante pour contrecarrer les gangs qui prennent en otage depuis des mois l’entrée et la sortie sud de la capitale haïtienne. Ils terrorisent, violent, tuent et massacrent quotidiennement la population civile et même contraignent les citoyens d’abandonner leurs maisons. Le bilan du nombre des personnes tuées dans des actes de violence a connu une progression fulgurante d’année en année. Pour l’année 2020, le Réseau national de défense des droits humains a recensé 525 cas de mort violente [1] contre au  moins 893 pour l’année 2021, recensé par la CE-JLAP[2] allant de janvier à décembre 2021. Un bilan qui n’est cependant pas exhaustif, puisque les personnes tuées à Martissant ne sont pas comptabilisées, selon Marie Rosie Auguste, la responsable du programme du RNDDH, dans une interview au journal Le Nouvelliste le 5 janvier 2022. En conséquence, la population est limitée dans ses déplacements pour éviter d’être victime de la fureur des gangs, l’empêchant de vaquer librement à ses occupations. Comment l’État haïtien peut-il pacifier Martissant ? C’est à cette question que nous allons tenter de répondre dans les lignes subséquentes.

Ce travail est divisé en deux parties. La première partie consiste à analyser les différentes approches de l’État par rapport à la violence. La seconde partie consiste à présenter la violence armée.

Le concept ‘’État’’ est conçu par les philosophes contractualistes comme Thomas Hobbes, John Locke et Jean-Jacques Rousseau. Pour Hobbes, l’État est créé pour maintenir l’ordre et la justice face à la jungle qui prévalait dans les rapports entre les hommes à l’état de nature. Pour Locke, l’homme, à l’état de nature, menait une vie heureuse et paisible, mais à cause du taux démographique provoquant l’inégalité, l’État est créé pour garantir la liberté individuelle. Le point de vue de Jean-Jacques Rousseau sur la situation de l’homme à l’état de nature n’est pas contraire à celui de Locke. Selon Rousseau, c’est le développement démographique accru qui a provoqué l’inégalité, l’esclavage et la guerre. Ainsi, pour faire rétablir la propriété individuelle, l’harmonie et le souverain s’entremêlent pour former la démocratie.

 Éric Weil, cité par Hérold Toussaint, définit l’État comme « l’organisation rationnelle et raisonnable (morale) de la communauté, il ne peut lui être assigné d’autre but que celui de durer en tant qu’organisation consciente de la communauté historique dont il est l’organisation et qui est ce qu’elle est dans cette forme d’organisation » (Weil, 1956 : 139 cité par Toussaint, 2006 : 93). S'appuyant sur cette définition, Hérold Toussaint a énuméré plusieurs fonctions déléguées à l’État : garantir la protection des individus ; les protéger contre la destruction et la puissance des facteurs mortifères, etc. Pour Philippe Guillot, l’État est confiné à deux (2) principales missions. D’une part, la défense des citoyens contre les éventuelles attaques par d’autres États. D’autre part, veille au respect des règles fondant la cité.

En vertu des fonctions ci-dessus, on peut en déduire que l’État a pour rôle de contrôler son territoire interne et les frontières pour la garantie de la sécurité des citoyens vivant sur le territoire et pour faire échec à toutes les éventuelles invasions ou occupations étrangères. Outre ces fonctions, il a pour rôle de maintenir la cohésion sociale. C’est pourquoi il est l’appareil détenteur de la violence légitime, dit Weber, pour subjuguer tous les contrevenants ayant l’intention de troubler cette conformité. Éric Weil va plus loin. Pour lui, la violence est l’apanage même de l’État moderne : « Tous les États modernes ont leur origine dans la violence, ils sont tous nés de la violence et en gardent les traces » (ibid., p.94). Selon Alain Gilles (2008), la violence exercée par l’État est une « violence politique »[3] qui peut aider à celui-ci de résoudre certains conflits. Commentant l’assertion de Weber, il indique que l’État suppose une violence stratégique à cause de l’inefficacité des agents de la socialisation (ibid., pp. 31-32).

 Comme toutes les approches montrent que la violence est inhérente à l’État, il est important de vérifier si ce principe est en conformité à l’État haïtien.

           L’État haïtien comporte deux forces publiques : la police et l’armée. Par ces deux forces armées, l’État haïtien est supposé, comme d’autres États, disposer des moyens nécessaires pour défendre son territoire et garantir la protection des citoyens. Par contre, cette supposée protection et garantie n'existe que sur le papier c’est-à-dire dans les livres ou dans les théories, de façon concrète ou empirique, c’est le contraire, lorsqu’il est fort de constater que pendant plusieurs mois la population haïtienne subit des « violences infrapolitiques »[4] émanés par des groupes armés alors qu’aucune des forces régaliennes de l’État n’intervient pour venir aide aux victimes, et mettre ces malfrats hors d’état de nuire afin de permettre à la population de circuler librement.

            Mais il faut souligner que c’est à cause de l’incapacité de l’État que certains groupes marginaux recourent à la violence pour assouvir leurs désirs. « La ville, écrit Gérard Mauger, est le répertoire où se développe la violence des gangs, des jeunes, des individus qui sont privés des ressources inhérentes à la condition de vie humaine, c’est-à-dire la nourriture, l’eau potable, l'éducation ». Dans son mémoire de licence intitulé « L’église protestante face à la montée de la violence à Martissant », Vanessa Dorange (2021 : 38) oriente son travail de recherche sur la violence armée, précise que cette violence est répétitive dans le contexte social haïtien à cause du libre accès des oppresseurs à se procurer une arme à feu. Donc, la violence est désormais contrôlée par les bandits et ceux-ci sont plus équipés la police et l’armée par rapport à leurs sources de fortunes [5]. D’ailleurs, certains d’entre eux ont souvent revendiqué leurs actes et même exhibé les violences commises sur la population. Par rapport aux pressions de forces, la population se voit obligée de s’assujettir à leurs commandes qu’à celles des autorités étatiques. Par-là, ils deviennent des « leaders naturels » (Gilles, 2008) et découlent d’un « statut social » (Lalime, 2018). Devant ce labyrinthe, on peut déduire qu'on a un État faible.

           

Bibliographie

DORANGE, Vanessa, « L’église protestante face à la montée de la violence à Martissant. période 2010-2018 », mémoire de licence, Port-au-Prince, Faculté des sciences humaines, 2021

GILLES, Alain, État, conflit et violence en Haïti, Port-au-Prince, communication plus, 2008.

GUIILOT, Philippe, Introduction à la sociologie politique, Paris, Armand Colin, 1998.

LALIME, Thomas, « D’où vient la fortune des gangs », Le Nouvelliste, le 2018-04-16

MAUGER, Gérard, Les bandes, le milieu et le bohème populaires. Études de la sociologie de la déviance des jeunes des classes populaires (1975-2005), Paris, éditions Belin, 2006.

PIERRE-LOUIS, Germina, « Au moins 893 cas de mort violente enregistrés en Haïti pour l’année 2021 », Le Nouvelliste, le 2022-01-05 https://lenouvelliste.com/article/233506.893-cas-de-mort-violente, enregistrés-en-Haiti-pour-l’année-2022.

RNDDH, Plus de crimes spectaculaires durant l’année 2020 depuis 1986, Port-au-Prince, 2020 httpsː//www.rnddh.org-plus-de-crimes-spectaculaires-durant-l’année-2020-depuis-1996. 

TOUSSAINT, Hérold, Violence et État moderne. L’espoir de la raison en Haïti, Port-au-Prince, Henri Deschamps, 2006.

[1] https : www.rnddh.org.plus-de-crimes-spectaculaires-durant-l’anee-2020-depuis-1986.

[2] Commission Épiscopale Justice et Paix

[3] La violence politique se définit, selon Alain Gilles, comme « l’usage délibéré de la force aux fins d’atteindre des objectifs de pouvoir pouvant consister soit à modifier le comportement d’adversaire, soit à faire la conquête des lieux stratégiques, jusqu’à celui du lieu où s’exerce le pouvoir, soit enfin à maintenir le pouvoir, une fois conquis ». La négation de la violence politique est dite infrapolitique que nous allons définir plus loin.

[4] Dans son ouvrage intitulé État, conflit et violence en Haïti, Alain indique violence infrapolitiquene met l’État en cause qu’indirectement. Privatisée, cette violence n’est plus entre les mains de l’État ou d’acteurs politiques visant à la conquête des lieux du pouvoir ou de l’État. Pour lui, c’est l’affaiblissement de l’État qui engendre la violence infrapolitique.

[5] voir https://lenouvelliste.com/article/2018-04-16.d’ou -vient-la-fortune-des-gangs. 

Par Winder DORVAL
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