De la trilogie qui gouverne Haïti

Par Jean-Marie Beaudouin Un glacis politique séculaire : Doré pour certains, infortune pour d’autres Compte tenu de la régression idéologique et de la conscience politique observable dans la société par rapport aux premières aurores de l’ère post-dictature, l’auteur tient à rappeler pour la jeunesse militante qu’il existe bel et bien une élite du savoir et de la connaissance qui exerce dans ses diverses vocations.

Le Nouvelliste
08 mars 2022 — Lecture : 6 min.

Par Jean-Marie Beaudouin

Un glacis politique séculaire :

Doré pour certains, infortune pour d’autres

Compte tenu de la régression idéologique et de la conscience politique observable dans la société par rapport aux premières aurores de l’ère post-dictature, l’auteur tient à rappeler pour la jeunesse militante qu’il existe bel et bien une élite du savoir et de la connaissance qui exerce dans ses diverses vocations. Éducatrices et éducateurs, professeures et professeurs d’université, écrivaines et écrivains, créatrices et créateurs d’art, politiciennes et politiciens au sens classique, professionnelles et professionnels relevant des professions dites libérales, etc., forment la classe la plus avancée de la structure sociale et culturelle en termes de production d’idées et de conceptions qui s’insèrent dans ses textes historiques, littéraires et intellectuels. C’est donc cette classe particulièrement importante qui influence, qui oriente et qui façonne la société haïtienne dès l’aube de sa naissance issue de l’indépendance victorieuse de 1804. Elle peuple également nos gens de la société civile, une entité structurante en Haïti.

Pour des esthètes pessimistes, il existe bel et bien une bourgeoisie qui détient la finance et l’économie nationale. Capitalisme commercial – bourgeoisie commerçante, capitalisme industriel – grande industrie de production fondée sur la propriété privée des moyens de production ; vastes propriétés foncières, immeubles urbains d’importance, compagnies de services, commis du capital étranger, banques (dépôt, investissement, financement, crédit ), médias, etc., sont autant de symboles qui témoignent de la puissance de la bourgeoisie, y compris la bourgeoisie des villes qui en est le réceptacle historique. Affirmer le contraire serait malhonnête et être dans la dénégation ou la mauvaise foi.

On serait, cependant, dans son bon droit si la critique portait sur les stratégies de développement qui obéissent au statut d’une bourgeoisie nationale. Avec elle, émergeraient une classe ouvrière véritable, un syndicalisme ouvrier authentique et une école de formation professionnelle destinée aux ouvrières et ouvriers eu égard à l’industrie moderne. Sous le regard du prolétariat national, la bourgeoisie serait alors cette classe prégnante digne de ce nom dont parle le théoricien marxiste quand il fait la critique suivante sur la morale bourgeoise, que voici :

« La bourgeoisie, dont la conscience de classe est très supérieure, par sa plénitude et son intransigeance, à celle du prolétariat, a un intérêt vital à imposer sa morale aux classes exploitées. Les normes concrètes du catéchisme bourgeois sont camouflées à l’aide d’abstractions morales placées elles-mêmes sous l’égide la religion. »

                                           Leur morale et la nôtre (1938). Page 20. Auteur : Léon Trotsky

  

Mais la bourgeoisie haïtienne reste encore sous-développée et affiche une conscience de classe à la moyenne, expliquant par là son caractère inadapté par rapport aux autres bourgeoisies de la région. Les membres de l’élite intellectuelle et ceux de la bourgeoisie, à quelque niveau d’appartenance qu’ils se situent dans la hiérarchie, composent historiquement les classes dirigeantes. L’Église catholique leur apporte son soutien inconditionnel. C’est à elle qu'on doit le renouvellement régulier des cadres de la bourgeoisie dominante orientée invariablement vers la droite philosophique, dont l’extrême droite et le fascisme sont des lignées parentales. La droite et ses courants d’expression professent tous l’économie capitaliste, l’économie de marché pour ainsi dire. Le fascisme du XXe siècle avait fait les beaux jours de l’Église et de son gouvernement, le Saint-Siège du Vatican.

Pour nos étudiantes et étudiants, sous notre stylo, Noirs et mulâtres sont deux groupes sociaux qui composent la classe d’intérêts. Ils ont fait ensemble la rébellion armée au Cap-Français en octobre 1790, prélude au Congrès de Bois-Caïman (1791). Ils ont fait ensemble la guerre de Toussaint Louverture contre l’armée expéditionnaire française (février – mai 1802). Ils ont fait ensemble la guerre de Jean-Jacques Dessalines contre l’armée consulaire de Bonaparte (août 1802 – novembre 1804). Ils ont assassiné ensemble Dessalines le 17 octobre 1806. Ils ont sacrifié ensemble l’empereur sur l’autel de la bourgeoisie réactionnaire. Ils ont gouverné ensemble le pays jusqu’à nos jours. Noirs et mulâtres de la bourgeoisie haïtienne occupent la partie dorée du glacis dont nous avons porté en sous-titre du présent article. Mulâtrisme et noirisme sont deux légendes idéologiques, deux sortes d’escroquerie intellectuelle.

 Les masses populaires - Voici notre propos au sujet des masses populaires et paysannes dont le seul lien commun que la bourgeoisie a avec elles, c’est la langue nationale – le créole. Dans laquelle s’expriment, s’échangent locutrices et locuteurs haïtiens. Le fossé économique, culturel et intellectuel qui sépare l’élite de la masse, a fait que le gros du peuple est perçu dans les milieux bourgeois comme des déclassés de la société. Des déclassés historiques n’ayant pas de statut social qu'on a maintenu et entretenu dans des conditions de vie grabataires, on a enfermé dans les profondeurs des bois – paysannat pauvre, qu'on a barricadé dans des ghettos – masses urbaines dans les capitales provinciales et, particulièrement, dans Port-au-Prince, la capitale politique et économique.

Quand on regarde des quartiers populeux de la capitale nationale dans lesquels vivent d’immenses agglomérations pauvres, l’on a en mémoire le très juste vocable du président Jean-Louis Pierrot qui désigna Port-au-Prince : « Port-aux-Crimes ». D’outre-tombe, il dirait que Dessalines y avait trouvé une mort physique ; mais, aujourd’hui, ses enfants y vivent dans un état permanent de mort morale. La modernité haïtienne noue avec le passé traditionnel et ouvre plus grand le précipice qu’il ne l’était. Il n’est donc pas évident que les nantis soient conscients de ce phénomène, du moins ils le saisissent de manière superficielle esquivant sa pointe fort dramatique et permanente.

Paysannerie pauvre, prolétariat rural des bourgs et des villes, prolétariat industriel des métropoles, lumpen prolétariat – gueusaille, salariat, catégorie des chômeurs qui reçoit chaque année entre 15 000 et 20 000 bachelières et bacheliers qui constituent dans leur ensemble la plus grande réserve de la population active du pays. Et l’ensemble desdites catégories sociales forme la grande masse du peuple, la majorité écrasante de la population nationale qu'on a jeté dans le mépris absolu et qu'on a considéré comme des excroissances au nom des intérêts de la bourgeoisie et de son supplétif, la petite-bourgeoisie. Mais aussi au nom du conformisme religieux, car la grande masse professe le vaudou qu’elle croit être sa religion d’origine en dépit des campagnes sanglantes antisuperstitieuses orchestrées et exécutées par l’Église en connivence avec l’État, dont les occupantes et occupants proviennent des écoles congréganistes.   

Nous semblons avoir dressé un panorama plutôt sombre, dans lequel la raison s’obscurcit. Et les nuages s’épaississent et couvrent durablement l’espace national. C’est aussi à ce fatal destin que la majorité du peuple doit sa place sur l’autre bord du glacis, où la misère et la mort se tutoient dans un cocktail explosif. Ainsi, le chant du cygne a été répété dans son exactitude par la classe intellectuelle, la bourgeoisie, les partis politiques universellement de droite et par l’Église d’Haïti qui est un prolongement du Saint-Siège du Vatican, historiquement raciste et esclavagiste.

Une trilogie existentielle – Notre trilogie s’articule autour de ces termes : pauvreté, illettrisme et maladie qui y voisinent sans transition et forment une trilogie inséparable.  La mort est donc certaine quand on a sur le dos ces fardeaux si lourds, si incompatibles avec la capacité physique du citoyen universel haïtien qui les porte. Quand il parvient à décharger le poids disproportionnel, il meurt tout de suite après. La mortalité infantile est une plaie sociale endémique dirigée et orientée vers les masses populaires. En Haïti, ce phénomène est particulièrement dû à la sous-alimentation ou la malnutrition et donc carence en vitamines. On ne peut pas demander à une mère de bien nourrir son enfant quand, elle-même, elle ne mange pas à sa faim. In fine, l’enfant meurt d’inanition ; la mère l’enterre dans une boite de carton. Et la mère n’aura survécu que le temps du deuil familial. On met son cadavre dans un cercueil des plus modiques, answit yo foure li fon nan tè. Tel est le sort funeste que la bourgeoisie réserve aux masses.

L’histoire d’Haïti, telle que vécue par les pauvres eux-mêmes, ne retient que deux personnalités politiques qui ont véritablement défendu la cause des masses prolétariennes. Dessalines, qui dirigea le gouvernement d’Haïti du 1er janvier 1804 au 17 octobre 1806, et Sylvain Salnave, qui dirigea à titre de « Protecteur de la Nation d’Haïti », du 14 juin 1867 au 19 décembre 1869. On lui trouve toutes sortes de critiques négatives, comme on en trouvait contre Dessalines. La petite-bourgeoisie intellectuelle a cela de bon, qu’elle évoque la crise nationale dans ses interminables crises conjoncturelles qui en sont la manifestation ; puis, elle se recroqueville comme une feuille dans l’inaction.

Jean-Marie Beaudouin

Mars 2022 ; coifopcha@yahoo.fr