Microcrédit, les fruits tiennent-ils la promesse des fleurs?

Publié le 2022-02-14 | lenouvelliste.com

Le microcrédit vise à donner de petits prêts à des particuliers ignorés du secteur financier traditionnel. Cette approche permet à des entrepreneurs potentiels de se lancer en affaires en contournant les contraintes du secteur bancaire formel. Ainsi, à travers le monde, la microfinance permet de créer des millions d’entreprises et de donner du travail à des millions de personnes. Elle a permis d’améliorer les conditions de vie des millions de ménages dans les pays en développement. Cette méthode de financement a été critiquée, a fait remarquer Gérald Fillion, journaliste économique à Radio-Canada. Il avait consacré une émission à ce sujet en invitant des spécialistes de microcrédit à donner leur opinion.

L’idée de microcrédit remonte au XVe siècle quand des moines franciscains avaient créé des monts-de-piété, des organismes qui offraient des prêts sur gage aux plus démunis rejetés par le secteur bancaire formel. Plus de quatre siècles plus tard, en 1849, la première coopérative d’épargne et de crédit allait être fondée par Friedrich Wilhelm Raiffeisen, économiste et homme politique prussien. L’objectif était de fournir des services d'épargne aux populations ouvrières pauvres et méprisées par les banques classiques. L'épargne des cotisants a permis d’octroyer des prêts afin de financer des projets rentables.

Au Québec, le Mouvement des caisses populaires Desjardins a été fondé le 6 décembre 1900 par Alphonse Desjardins (1854-1920) dans le but de pallier la carence de l’accès au capital à laquelle était confrontée toute une catégorie de la population. Le journaliste, fonctionnaire et propriétaire québécois de journal, avait été profondément marqué par le cas d’un Montréalais condamné par un tribunal à payer des intérêts de 5 000 dollars canadiens sur un emprunt initial de seulement 150 dollars. Cet abus montrait l’ampleur de l’injustice subie par les ménages à faible revenu à travers le système de crédit formel au Québec.

À cette époque, les ménages québécois à faible revenu n’avaient pas du tout accès aux banques commerciales formelles et se faisaient largement exploités. Le cardinal Rodrigue Villeneuve, archevêque de Québec, considérait la Caisse populaire Desjardins comme une œuvre de rédemption sociale puisque tout le Québec, le Canada, voire le monde, bénéficie de ses retombées, particulièrement les plus démunis.  

L’expérience de la Grameen Bank

À partir de 1941, cette forme de mutualisme allait connaître un essor considérable au pays basque espagnol avec les coopératives de Mondragón. L’expérience a été reprise en Europe, en Amérique du Nord et, après la Seconde Guerre mondiale, dans les pays du Sud. Mais c’est surtout dans les années 1970 que le microcrédit allait connaitre un nouvel élan avec la Grameen Bank de l’économiste bangladais Muhammad Yunus. Cet entrepreneur va fonder, en 1976, cette fameuse institution de microcrédit. L’objectif était de fournir des services financiers complets, en donnant aux pauvres les moyens de réaliser leur potentiel en entrepreneuriat et de sortir du cercle vicieux de la pauvreté.

Le Dr Yunus est surnommé le « banquier des pauvres » pour avoir contribué à l’expansion de la philosophie initiale des moines franciscains et de l’économiste Raiffeisen. Le Dr Yunus a reçu le prix Nobel de la paix en 2006 pour sa contribution dans la lutte contre la pauvreté à travers la microfinance. La taille du marché de la microfinance à travers le monde sera d’environ 315 milliards de dollars américains en 2025, selon certaines prévisions.

Desjardins et la Grameen Bank ont pavé la voie à de nombreuses expériences de microfinance à travers le monde. Ces expériences ont permis d’offrir aux pauvres des moyens de créer leur gagne-pain ainsi que des outils de gestion de risque associés. La banque des pauvres a décaissé plus de 24 milliards de dollars à environ neuf millions d'emprunteurs. Ce succès a eu un écho retentissant à travers le monde. L’expérience de la Grameen Bank a montré que les pauvres remboursent très bien leurs prêts. Le même constat est fait en Haïti également, bien que le climat des affaires demeure très précaire et les taux d’intérêt très élevés.

Aujourd’hui, le microcrédit est répandu en Afrique, en Asie, en Amérique latine et dans les pays développés. Au Bénin, le taux de pénétration est autour de 1/8. Ce taux augmente avec la banque mobile qui a facilité l’accès aux services financiers. En ce sens, les institutions de microfinance accélèrent le processus d’inclusion financière en donnant l’accès à un compte bancaire, à l’épargne et au crédit. Le microcrédit jouit d’une meilleure proximité entre le préteur et l’emprunteur, comparé au secteur financier.

Le microcrédit en Haïti

En Haïti, les frères Laroche ont été les pionniers du mouvement des coopératives d’épargne et de crédit. La première caisse populaire haïtienne, la Caisse populaire petite épargne de la Vallée de Jacmel (CAPEV), a été fondée par M. Arthur Laroche et son frère aîné M. Granville Laroche qui a été le premier président du conseil d’administration de la Capev en 1946. Granville Laroche a été décoré de l’Ordre honneur et mérite au grade de Chevalier par le président Paul Eugène Magloire. Édouard Tardieu qui vivait au Québec avait contribué à la formation des pionniers en s’inspirant justement du modèle Desjardins.

Par la création de la Capev le 22 septembre 1946, les frères Laroche et les membres fondateurs voulaient « délivrer les habitants de la Vallée de Jacmel et de ses environs des donneurs de coups de poignard et des usuriers », écrivait M. Tardieu. Il avait aussi souligné la célébration grandiose des 50 ans de la Capev qui avait eu lieu en 1996. Pour lui, cela tenait quasiment d’un miracle dans un pays où « la hache destructrice fait tomber les têtes et les biens, où les mots détruire et marche arrière sont monnaie courante », pour reprendre les propos de Jean Claude Thibaud, président de l’Union des caisses populaires du Sud-Est (URESCAPE) lors des festivités du 50e de la Capev.

Toutefois les pionniers de la Capev n’ont pas eu la vie tranquille. Sous le règne du dictateur François Duvalier, rappelait M. Tardieu, les Tontons Macoutes avaient essayé de saisir toute l’épargne collectée par la Capev. M. Granville Laroche arrivait à transporter de justesse toutes les liquidités à une banque  commerciale à la ville de Jacmel et décréta la mise en veilleuse de la Capev. Après la mort du dictateur Duvalier, la Caisse a repris du service. L’ingénieur-agronome et historien Georges Condé avait confirmé qu’elle connut une longue période d’éclipse de 1967 à 1977.

On ne saurait parler du mouvement coopératif en Haïti sans souligner le scandale de 2002. Selon certaines estimations, près de 200 000 Haïtiens avaient vu disparaitre leur épargne dans les coopératives qui offraient des taux d’intérêt mensuels de 10 à 12 %. La somme volatilisée avoisinerait les 17 milliards de gourdes. Une escroquerie qui a créé une grande méfiance au sein de la population en ce qui a trait au potentiel de développement économique du mouvement coopératif.

Une grande part du portefeuille de crédit des banques commerciales est accordée aux grandes familles bourgeoises de la capitale et des grandes villes. Dans un tel contexte, la probabilité qu’un simple paysan d’une section communale de Lascahobas obtienne un prêt bancaire demeure négligeable. D’où l’importance du mouvement coopératif qui peut atteindre cette couche défavorisée et marginalisée comme le fait la coopérative Coopeclas dans le Plateau central. Les institutions de microfinance s’ajustent mieux à la population que les banques traditionnelles.

Pas un miracle ni un mirage

Pour une grande part de la population, la microfinance demeure la seule porte d’accès à la finance.  C’est le prêteur de dernier ressort. Il existe plusieurs méthodes de financement des institutions de microcrédit : ONG, institutions de collecte de finance, aide publique au développement et l’aide privée. Celle-ci inclut les donateurs, les mécènes nationaux, sans oublier les organismes de financement international.

La microfinance n’est pourtant pas une panacée. Beaucoup de progrès restent à réaliser, notamment dans les conditions d’octroi des prêts ne sont pas toujours avantageuses. Les taux d’intérêt  demeurent élevés, de même que les fréquences de remboursement. Généralement, les taux d’intérêt varient entre  20 % et 25 % et même parfois beaucoup plus élevés. On reproche aux pratiques des institutions de microfinance modernes d’être trop proches de celles des banques commerciales. 

Katleen Félix, consultante internationale qui a collaboré à Fonkoze  de 2007 à 2012, a noté qu’il existe de la bonne et de la mauvaise microfinance. Elle a fait cette déclaration à l’émission de Gérald Fillon. La bonne microfinance est celle qui accompagne les bénéficiaires à créer des entreprises durables, à faire des prêts à des gens qu’elle aide à faire fructifier. Ces objectifs requièrent un niveau relativement élevé de littératie financière. Puisqu’il s’agit de prêts à rembourser, il faut que l’argent emprunté puisse financer des projets rentables. D’où l’importance de l’accompagnement des bénéficiaires.

À la question de Gérald Fillon de savoir si la microfinance est un mirage ou un miracle, le professeur Jean-Pierre Gueyie, spécialiste de la microfinance, dit se situer au milieu. « Le miracle ne s’est pas réalisé mais il y a une progression, ce n’est pas un mirage », indique-t-il. Les 140 millions de microemprunteurs sont insuffisants pour résoudre le problème de la pauvreté à travers le monde mais elle peut aider.

Beaucoup de progrès ont été réalisés, mais tous les problèmes n'ont pas été résolus, et la grande majorité de la population qui gagne moins d'un dollar par jour, spécialement dans les zones rurales, ne bénéficie toujours d'aucun accès au secteur financier normal. Il faudra alors consolider les acquis et corriger les faiblesses afin de maximiser l’impact de la microfinance sur le développement socioéconomique.

Thomas Lalime
Auteur


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