Alcibiade faisait rire les Haïtiens depuis 1967

Au départ, une passion assouvie par Nicolas Pierre Rollin, à coup des petits rôles, des petits sketches montés ça et là, à partir de 1967, pour le grand plaisir des riverains de la rue Tiremasse. Au cœur même de la zone de Bel-Air où il est né et où il a grandi. 500 pièces plus tard, le rendez-vous dominical sur les ondes de “Biade”, l’homme à la voix rocailleuse, attire toujours autant des milliers de paires d’oreilles. Retour sur un article publié par Ticket en septembre 2007.

Publié le 2022-01-24 | lenouvelliste.com

Jeudi 6 avril 1967, Rex-Théâtre. La troupe Alcibiade présente la pièce “L’accusé doit être jugé selon la loi”, qui est enregistrée. Dimanche 9 avril, sur les ondes de Radiodiffusion Haïtienne (RDH), la pièce est diffusée. Marcel Mathieu, le responsable de la station, est un homme qui encourage les arts. Il a lancé plusieurs artistes haïtiens dont le fameux chanteur Léon Dimanche.

L’émission est un succès. Par la suite, Nicolas Pierre Rollin et ses acteurs, sous la supervision technique de l’opérateur Denis Lefranc, en plus des spectacles sur planches, enregistrent désormais pour le rendez-vous du dimanche après-midi.

Sept mois plus tard, Alcibiade et sa troupe migrent des studios de la RDH à la ruelle Jeanty vers la MBC à la rue Américaine, au bas de la ville. Ils y passeront seize ans, avant le départ en 1983 pour Radio Caraïbes.

Traversée du désert

Entre-temps arrivent les évènements de 1986. Nicolas Pierre Rollin, qui avait déjà eu maille à partir avec les sbires de Duvalier, pour une blague de “pays développé-enveloppé”, cesse toutes les activités de la troupe, émissions et représentations, dès l’année 1987. Il lui devient de plus en plus pénible de travailler dans des conditions qu’il estime être très difficiles.

Lui, le comédien-auteur prolixe, reste au chômage. Pendant 12 longues années, qu’il passe en faisant d’incessants va-et-vient entre Haïti et les Etats-Unis où réside sa famille.

Retour en ondes

Et un dimanche de juin 1999, coup de théâtre. Son retour est annoncé sur les ondes de Caraïbes FM. Ce come-back, on le doit en partie à l’insistance du plus fidèle de ses commanditaires, le Bazar La Poste (distributeur de la margarine Marianne) qui se peut se passer très difficilement d’un tel support promotionnel. Et depuis, l’émission, qui était déjà parmi les plus anciennes sur le cadran, mobilise chaque dimanche sous le coup de midi, des centaines de milliers de fans, jeunes et vieux. 

Ses fanatiques, comme ses détracteurs, sont au moins d’accord sur un point : les sketches de Nicolas Pierre Rollin, dans le fond, n’ont pas beaucoup varié. Les divers farces, les “oh, hohoho” tonitruants du grand diable, les histoires d’envoûtement, les quiproquos, et bien sûr l’inévitable leçon morale de la fin, constituent en quelque  sorte sa marque de fabrique.

Un long passé

Mais pourquoi avoir choisi le surnom d’Alcibiade ? Au départ, dans ses comédies, Nicolas portait différents noms. Au gré de ses pièces. Mais à la suite du succès populaire d’“Alcibiade et le détective”, le nom de ce général et homme d’Etat grec de l’Antiquité, qui vivait vers l’an 450-404 avant Jésus-Christ, est définitivement adopté.

La troupe, créée vers la fin des années 60 a vu passer dans ses rangs une pléiade d’acteurs : Willy Guillaume, Georges et Lesly Dorvil, Odette Waldemar, Nicole Joseph. Certains d’entre eux, comme Rodrigue Milien et Toto Nécessité, ont même fait carrière dans la musique.

Actuellement, elle comprend une douzaine de membres, en activité et en réserve. Une pépinière de talents où le comédien puise au gré des demandes d’acteurs, pour telle émission ou telle représentation. Comme celle de “13 mardis à Saint Antoine” qui requiert la présence sur scène de beaucoup de comédiens. Étudiants pour la plupart (ils vont en répétition après les cours), Nicolas Pierre Rollin a dû les recruter pour son come-back, après ses 12 années passées loin des planches et du micro. « La plupart de mes anciens collaborateurs vivants résident à l’étranger » s’excuse-t-il.

Imagination fertile

Les trames de ses sketches, qui collent si bien à la réalité du pays, il affirme qu’elles sont purement imaginaires. D’ailleurs, il ne se permettrait pas de s’inspirer entièrement d’histoires réelles. « Cela me poserait des problèmes, fait-il comprendre. Un jour, une femme est même allée porter plainte contre moi à la police, prétextant que je l’aurais accusée d’être une adepte du diable. Je ne la connaissais même pas. En fait, le personnage du sketch portait le même nom qu’elle. Vous voyez où cela peut mener ». Même les cérémonies chez le “papa bòkò” et les séances de prière des frères et sœurs “Levanjil” posent problème. A force de les alterner dans ses pièces, pour les besoins de l’intrigue, il lui est arrivé de se mettre à dos l’un ou l’autre camp, qui l’accusent à tour de rôle soit de « faire l’apologie du vodou et du mal », soit de « trahir les traditions du pays en encourageant les serviteurs des loas à se convertir ».

Les œuvres jouées par la troupe, qui sont de ses compositions, peuvent être inspirées par exemple par une phrase entendue au détour d’une rue. Et son imagination, ainsi que d’autres bribes de conversation saisies ça et là, font le reste. En général trois à quatre jours lui suffisent pour écrire une pièce. Après 3 répétitions, elle est prête à être jouée. Les dialogues ? Tout en suivant les notes fournies par l’auteur, les acteurs improvisent un peu. Parfois, ils apportent leur concours à l’écriture même de la pièce.

Contre le piratage

Et que pense Pierre Rollin des cassettes pirates de ses pièces, qui se vendent comme des petits pâtés chauds au bas de la ville ? « Je suis conscient de cela, reconnaît-il. Mais que voulez-vous que je fasse contre des malheureux qui ne font que chercher leur pain quotidien ».

Une clémence dont ne bénéficie pourtant pas un certain producteur de la place qui, lui, fait son travail de piratage, à grande échelle, avec des enregistrements sur CD qu’il distribue surtout aux Etats-Unis. Là, Nicolas Pierre Rollin voit rouge. Il a déjà porté plainte à la justice et malgré les menaces dudit producteur, refuse de se rétracter. Il attend au moins un règlement à l’amiable. Question de principe.

Même s’il est conscient qu’il ne deviendra pas millionnaire, il s’agit là de protéger les seules sources de revenus de la troupe qui sont la publicité des émissions et les recettes de ses représentations.

Et l’avenir ?

Quatre décennies sur les planches, c’est fait beaucoup. Même s’il prétend se considérer désormais comme un retraité qui touche une pension vieillesse. « Après 40 ans de carrière, je considère le théâtre comme une sorte de détente, avance-t-il. C’est pour moi un plaisir de créer des pièces. »

Qu’est-ce qu’il recommanderait aux jeunes comédiens qui ont choisi de monter sur les planches ? De ne pas considérer le théâtre comme une partie de plaisir et de persévérer comme ils le peuvent.

« De jour en jour, la vie devient plus dure, se lamente-il. Jadis, au Théâtre de Verdure, au Rex, nous faisions payer l’entrée une gourde. La location de la salle nous a coûté 300 gourdes. Un orchestre comme l’Ensemble de Sicot, prenait 250 gourdes comme cachet. La vie artistique était plus importante que les gains. Maintenant, c’est plus triste. On demande 50, 60, voire 100 dollars pour une fête, un bal. »

A quand la retraite ? Nicolas Pierre est bien loin de l’envisager. « C’est la vie qui te donne ta retraite », explique-t-il. « Je n’en tirerai aucun profit. Même après toutes ces années de dur labeur, aucun organisme ne m’a jamais proposé de me donner une pension. Lorsqu’on est mort, on a droit à un bel enterrement, de beaux discours. »

Toutefois, il reconnaît qu’il a ralenti son rythme de travail. Même s’il demeure le “poto mitan” de la troupe, il a délégué la plus grande partie du travail aux autres membres de la troupe. « Le vocal et les pièces sont ma marque de fabrique dans la troupe. Plus de Nicolas Pierre Rollin, plus d’Alcibiade. »

Pas de retraite donc pour le vieux comédien. Tant qu’il aura la force de concevoir, de monter et de jouer ses pièces. Tout un programme.

Dis-nous Alcibiade. Cela fait longtemps que la troupe n’est pas partie en tournée ?

- Nous avons effectué des tournées à l’étranger, à Montréal, New York, Chicago, Ottawa, Miami, New Jersey, etc. 

Quelle différence fais-tu entre les sketches radiophoniques et les pièces de théâtre ? 

- Lorsque je joue devant un public, je sens les réactions de ce public. Sur les ondes, c’est différent.

Pourquoi les sketches à la radio reviennent-ils si souvent. Tu es fatigué ?

- Non je ne suis pas fatigué. C’est comme pour un groupe musical à qui on demande de rejouer ses succès dans les bals.

Le cinéma t’intéresse-t-il ?

- Jusqu’à présent, tout m’intéresse. Du moment que ce soit rentable. « Aide-moi à faire ceci, à faire cela… » Non, on ne va nulle part avec ça. Où est l’encouragement de l’artiste ?

Quelles relations entretiens-tu avec les autres comédiens comme Tonton Bicha, Jesifra, Pè Toma, Demele ?

- Se timoun yo ye devan m. Je suis leur aîné. Nous faisons le même travail. Nous sommes supposés collaborer entre nous pour faire ce travail.

Qui d’entre eux t’a contacté pour te proposer une collaboration pour une pièce ou un film ?

- On dirait que cela ne les a jamais intéressés.

A force de forcer ta voix pour faire Alcibiade, ne va-t-elle pas finir par te lâcher ?

- Ma voix ne me donne aucun problème jusqu’à présent. En plus de celle d’Alcibiade, je fais les voix du hougan, du Dyab, de Grann Nanna. Tout marche très bien. Ma voix est mon outil. C’est un don de Dieu. 

Propos recueillis pour Ticket en septembre 2007 par Claudel Victor (claudelvictor@yahoo.ca) et Rosemond Loramus (rosmondlora@hotmail.com)

Claudel Victor et Rosemond Loramus
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