Haïti : pourquoi le billet vert devient si rare ?

Publié le 2022-01-11 | lenouvelliste.com

Au cours de son intervention le 2 janvier 2022 à l’espace Lesly Delatour de la radio Métropole, animé par notre confrère Kesner Pharel, le gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH), Jean Baden Dubois, a étalé les raisons pour lesquelles les billets de dollars américains se font si rares. Il a toutefois précisé qu’il n’y a aucun problème pour effectuer des transactions en dollars américains. Il existe plutôt un problème de numéraire ou de disponibilité de billets de dollars américains sur le marché local. C’est-à-dire qu’il n’y a aucune limite sur les transactions en dollars américains. La limite imposée par les banques commerciales concerne uniquement les retraits en cash de dollars américains.

Autrement dit, quelqu’un peut ne pas pouvoir repartir avec plus de 200 dollars américains en poche mais il pourra effectuer un virement, un SPIH ou un paiement de plus de 1 000 dollars américains si ce montant est disponible sur son compte. Dans un entretien accordé le 30 décembre 2021 à l’émission « Haïti sa k ap kwit » sur télé 20, animée par notre confrère Robenson Geffrard, l’économiste Pierre Marie Boisson, président du Groupe Sogesol, avait tenu des propos similaires. Il avait, lui aussi,  confirmé qu’il y a uniquement un problème de disponibilité de dollars américains.

D’où vient alors le problème de rareté de numéraire?

Que s’est-il vraiment passé ? Il faut analyser la crise économique que traverse le pays et bien comprendre le mécanisme des transferts sans contrepartie de la diaspora pour mieux répondre à ces questions. S’il est vrai que le pays a reçu quatre milliards de dollars de transferts de la diaspora en 2021, si l’ensemble des bénéficiaires allait réclamer leur montant en cash, il n’y aurait certainement pas suffisamment de dollars américains pour les payer. Il n’y en aurait pas même pour satisfaire la demande en cash de la moitié des quatre milliards de dollars reçus par les bénéficiaires. La raison est simple : quand un membre de la diaspora se présente à une maison de transfert à l’étranger pour compléter une transaction, cette maison ne fait qu’émettre un ordre de paiement à un partenaire en Haïti. L’argent ne fait pas le voyage. Le partenaire local doit trouver de la disponibilité de billets verts sur place pour honorer l’ordre de paiement de transfert.

Pourquoi le problème n’était pas aussi grave avant ? Parce qu’une bonne partie de cette demande était satisfaite par le marché de transfert informel, ces gens qui rentraient en Haïti avec des dollars au bénéfice de leurs frères et sœurs, des cousins, cousines et amis. Avec la vague déferlante des kidnappings et de l’insécurité, les membres de la diaspora rentrent de moins en moins au pays. Les touristes, n’en parlons pas. Les investissements directs étrangers (IDE) sont réduits à une peau de chagrin. Ils sont passés quand même de 25 millions de dollars américains en 2020 à 51,3 millions en 2021, soit une augmentation de 105,2%, selon les comptes économiques publiés par l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI). Mais ce montant demeure négligeable comparé à celui de la République dominicaine où les IDE s’élevaient déjà à 1,7 milliard de dollars américains en 2000 versus 39,1 milliards en 2018, soit près de 50 % du PIB dominicain de cette année.

L’offre de dollars américains se raréfie donc considérablement en Haïti. Et pour ne rien arranger, en 2020, il y a eu l’arrêt complet des vols vers Haïti pour environ un mois. Aucun dollar américain ne rentrait de main en main durant cette période. Les transferts formels via les maisons de transfert ont alors augmenté, engendrant ainsi une hausse de la demande de billets verts sur le marché local. 

La seule option qui restait était qu’Haïti, à travers la BRH, sollicite des dollars de la banque centrale américaine, la « Federal Reserve Bank (FED)». Mais là encore, la BRH ne peut réclamer plus que 500 millions de dollars américains puisqu’elle est contrainte par le niveau des réserves internationales qui ne dépassent plus ce montant. Parallèlement, le montant des transferts n’a cessé d’augmenter ces dernières années. Pour l’année 2021, la hausse a été de 21 %. L’augmentation de la demande locale pour la devise américaine est donc croissante.

Pendant ce temps, la capacité du pays à se procurer des dollars américains diminue considérablement. Les importations s’élevaient à 5,2 milliards de dollars américains pour des exportations de l’ordre de 1,1 milliard de dollars américains. Évidemment, les transferts sans contrepartie de la diaspora de quatre milliards de dollars ont rendu possibles ces importations.

Que faire?

L’impossibilité d’approvisionner le marché local convenablement en dollars américains a conduit la BRH à autoriser le paiement des transferts en gourdes afin d’éviter le défaut de paiement des transferts. En principe, précise le gouverneur Dubois, il s’agit de la responsabilité des banques et des maisons de transfert de s’assurer de la disponibilité des dollars américains pour honorer les transferts de la diaspora.  Mais il se pose à ce niveau également un autre problème majeur, celui du « de-risking » qui dissuade les partenaires internationaux à transférer des montants élevés de billets verts vers Haïti.

La BRH a dû puiser dans ses réserves auprès de la FED afin de confier, après autorisation de celle-ci,  le transport à une compagnie. « La BRH est la première banque en dehors des États-Unis à obtenir des dollars de la banque centrale américaine », confirme M. Dubois. Un processus qui a nécessité des négociations de plus de six mois pour que la FED vérifie l’ensemble des procédures de la BRH.

Pour faire face à la pénurie, Jean Baden Dubois recommande aux utilisateurs d’augmenter l’utilisation de chèques, de SPIH, des cartes électroniques et des virements en ligne entre les opérateurs et/ou les clients. Malheureusement, la prédominance du secteur informel dans l’économie haïtienne ne facilite pas ces solutions. Les Haïtiens utilisent le cash à outrance.

Le gouverneur affirme également que certaines banques privées essaient d’importer des dollars de leur côté pour essayer de lâcher la contrainte liée aux réserves nettes internationales de la BRH. Il confirme le fait qu’une des banques commerciales haïtiennes arrive déjà  à faire entrer des dollars américains sur le marché local avec l’autorisation de la banque des banques.

Une circulaire de la BRH avait autorisé les maisons de transfert à déposer les montants sur des comptes en dollars américains pour éviter aux bénéficiaires de perdre aux changes quand ils reçoivent les transferts en gourdes. Le gouverneur Dubois confirme une augmentation du nombre de comptes en dollars dans le système bancaire. Mais toujours est-il que les détenteurs de ces nouveaux comptes exigent des retraits en espèces qui ne jouent pas en faveur de la disponibilité des dollars américains sur le marché. Le vrai problème demeure donc le différentiel de taux de change utilisé par les banques et les maisons de transfert qui paient les transferts en gourdes à un faible taux de change comparé à celui utilisé pour la vente de dollars pour les clients qui ont nécessairement besoin de cash.

Un nombre élevé de transactions se fait encore en dollars américains à travers le pays. Et ce problème semble dépasser les autorités politiques et monétaires. Jean Baden Dubois a aussi pointé du doigt la velléité de la majorité des agents économiques de profiter d’une certaine rente sur le taux de change, une façon à peine voilée de faire allusion à l’importance de la spéculation de ces agents sur la hausse de la demande de dollars américains.  

Au cours de l’année 2021, la BRH a vendu environ 700 millions de dollars américains. Un montant qui demeure quand même largement inférieur à la demande du marché. La BRH a dû aussi puiser dans ses réserves pour payer les importations de produits pétroliers. Les effets de ces transactions spécifiques se font sentir sur le taux de change sans négliger le large déficit de la balance commerciale de près de quatre milliards de dollars américains en 2021. Le taux de référence de la BRH s’élevait à 100,31 gourdes pour un dollar américain le vendredi 7 janvier 2022 alors que le taux d’achat de certaines banques dépassait déjà 104 gourdes et le taux de vente était encore plus élevé. Cette différence entre le taux de référence de la BRH et les taux pratiqués par les banques commerciales et les maisons de transfert se fait sentir dans les poches des bénéficiaires de transferts de la diaspora. 

Thomas Lalime

 thomaslalime@yahoo.fr

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