Quand l’instinct de survie masque le trauma !

Publié le 2022-01-14 | lenouvelliste.com

‘’Jou peyi sa a devlope, anpil moun pral touye tèt yo.‘’ Voilà ce que m'a dit un collègue durant mon séjour dans la Grand'Anse avec l’Association Haïtienne de Psychologie. On était en mission pour apporter de l’aide psychologique dans les zones frappées par le séisme dévastateur du 14 août dernier.  J'ai passé beaucoup de temps à réfléchir sur les dires du collègue pour comprendre leur sens caché. Loin d'être une phrase qui prédit des malheurs à venir, je vois plutôt dans ces propos un message qui reflète la réalité présente. Mon analyse de son discours me pousse à me poser plusieurs questions.

Pourquoi le nombre de suicides devrait-il augmenter avec une amélioration des conditions de vie ? Est-ce que cela voudrait dire que nos conditions matérielles d'existence ne devraient pas s'améliorer pour éviter cette hécatombe ?

Mon propos ne vise pas à confirmer cette prédiction ni l'infirmer non plus. Je vais plutôt concentrer mon analyse sur les éventuelles raisons d'une telle assertion.

Le pays compte le plus grand nombre de personnes vivant sous le seuil de la pauvreté en Amérique et se compte parmi les plus pauvres du monde. On est régulièrement sur la liste des pays en crise humanitaire. Selon un rapport du FAO sorti en 2020, le pays comptait déjà quatre millions de personnes en situation d'insécurité alimentaire[1]. Ajoutez à cela l'insécurité qui nous met dans une position de grande précarité. Seulement pour le premier trimestre de 2021, 142 personnes ont été kidnappées, selon le Cardh[2]. Et on ne compte plus le nombre de morts par balle. Le tronçon Martissant-Fontamara est quasi impraticable depuis un bon nombre de temps, ce qui coupe les départements du Sud du reste du pays. A noter que le grand Sud a été la principale victime du séisme du 14 août dernier, avec 2 248 morts, 12 268 blessés, 53 000 maisons détruites[3].

Face à ce constat, ne serait-il pas censé de penser qu'on est en mode survie ? Oserons-nous dire qu'on vit dans ce pays ?

Mon expérience dans la Grand'Anse m'a permis de constater à quel point nos conditions matérielles d'existence nous empêchent d'accéder au bien-être. Si nous nous référons à Maslow et sa pyramide, on est appelé à satisfaire les besoins de base en premier ; ceux qui sont indispensables à la survie. Maslow avance que les besoins de la base de la pyramide doivent être comblés avant que la personne cherche à satisfaire ceux du sommet. S'il est vrai qu'en réalité ce schéma ne s'applique pas de manière caricaturale, il est quand même prouvé que tant les besoins sont proches de la base de la pyramide, tant ils demandent à être satisfaits de façon plus urgente.

Dans notre cas, on ne fait pas seulement face aux difficultés à satisfaire le besoin le plus fondamental, à savoir le manger, mais tout ce qui concerne notre survie en tant qu'être vivant.

N'est-il pas courant d'entendre quelqu'un vous dire de ne pas sortir si vous n'avez rien d'important à faire ? Comment qualifie-t-on quelque chose d'important ? Combien de personnes sont victimes lors d'une sortie entre amis ou lors d'une promenade et tout le monde répète à n'en plus finir, "sa l t al fè nan lari a?". N'est-on pas à une étape de notre existence de peuple où tout le monde est en mode survie ?

Mon expérience dans le Sud m'a une fois de plus confirmé à quel point une épidémie peut être plus grave que le Covid-19 actuel est en train de nous ronger à petit feu. Ils étaient nombreux ceux qui me disaient les mêmes choses durant les entretiens et les ateliers de groupe : "anpil pwoblèm te deja la, tranbleman an fè yo vin pi plis". Comme pour me dire que le séisme est la dernière goutte d'eau qui a fait déborder le vase, l'évènement de trop.

Je me rappelle cette dame qui m'a dit "estrès la se tankou yon djakoukout[4], se tankou yo te mare ou". J'avais comme l'impression que ce sont des gens qui se sentaient en train de suffoquer. Ils voulaient respirer.

Déjà dans des situations économiques très précaires, le séisme a tout ravagé sur son passage. De plus, l'évènement les a mis face à un sentiment d'impuissance. Comment vivre avec cette blessure traumatique et gérer les problèmes du quotidien en même temps ? Le trauma met l'individu face au réel de la mort. C'est à la limite d'une visite dans le monde des morts. On a besoin de temps pour se reconstruire après ce choc. Mais comment faciliter ce travail dans ces conditions de vie ?

La réalité à Port-au-Prince n'est pas si différente. Plusieurs de mes contacts se plaignent de difficultés rencontrées ces derniers jours. La plupart d’entre eux vivent, sans le savoir, avec des signes et symptômes du syndrome de stress post-traumatique.

 Dans mes interactions avec certains et aussi en voyant les publications d’autres sur WhatsApp, j’ai réalisé à quel point le pays nous détruit à petit feu. Je me souviens de cet ami qui habite à Carrefour qui m’a expliqué une fois qu’il a eu un rêve où il a vu qu’il était poursuivi par l’un des chefs de gang de Martissant. Il en a profité pour me dire que c’était aussi le cas d’une amie à lui.

J’ai eu une discussion avec une fille au cours de laquelle elle m’expliquait comment il perdait petit à petit le contrôle de ses membres depuis qu’une de ses amies a été kidnappée. Depuis, elle n’arrête pas de penser à son tour. Elle se demande ce qu'elle ferait si un jour elle se faisait enlever. Comment vivrait-elle après ? Tout un ensemble de questions qui bouleversent son esprit, qui affectent également ses activités académiques et ses relations interpersonnelles. Elle a arrêté l’université. Ses amis se plaignent de ses fréquentes sautes d’humeur et sa nervosité insupportable, selon elle. Ce sont des situations qui affectent bon nombre de personnes dans la zone métropolitaine, pourquoi pas dans tout le pays?

Tant de cas qui pourraient être relatés ici, tellement la situation est grave et urgente. On est à un moment de notre histoire de peuple où tout ce qu’il nous reste est peut-être l’instinct de survie et l’envie de vivre.

Pour certains, le peuple haïtien est résilient, mais le Dr Raynold Billy préfère parler d’une suradaptation paradoxale. Qu’importe votre point de vue, il est à constater que nous utilisons nos dernières forces pour survivre.

Vu le manque de données concernant la santé mentale dans le pays, certains pourraient penser que la situation est sous contrôle. Mais sans vouloir être alarmiste, je dois vous signaler que la situation est en train d’empirer de jour en jour.

Ils sont nombreux ceux qui voudraient voir un psychologue. Hélas, ils ne peuvent pas se payer les frais de consultation. Ils sont bien obligés de gérer l’urgence de l’alimentation quotidienne et utiliser d’autres stratégies pour faire face tant bien que mal aux problèmes psychologiques.

Dans la foulée, l’Association Haïtienne de Psychologie a mis sur pied une cellule d’écoute baptisée CIPUH pour apporter les premiers soins psychologiques à distance. C’est une ligne téléphonique disponible du lundi au samedi au 2919 9000[5].

Dans l’état actuel de la situation de la santé mentale en Haïti, la psychologie reste le principal outil pouvant aider les gens. Mais elle ne peut le faire seule. Il est important, voire fondamentale que des politiques soient mises en place pour améliorer des conditions matérielles d’existence de la population, et assurer sa sécurité.

In fine, les stratégies utilisées par la population pour gérer ses problèmes psychologiques masquent les plus profonds. Cela reste une préoccupation théorique pour nous autres professionnels de la santé mentale. L’on pourrait se demander lorsque vient l’amélioration de ces conditions de vie, n’allons-nous pas constater des traumatismes non traités qui feront surface ?

Bénaldo Jourdain

Mémorant en psychologie à la
Faculté des Sciences Humaines (FASCH-UEH)

[1] https://www.fao.org/haiti/actualites/detail-event/fr/c/1332560 consulté le 12 décembre 2021.

[2] https://www.alterpress.org/spip.php?article26888 consulté le 12 décembre 2021.

[3] https://www.aa.com.tr/fr/monde/ha%C3%AFti-le-bilan-du-s%C3A9isme-survenu-14-aout-fait-d%C3%A9sormais-%C3%A9tat-de-2-207-morts/2343088 consulté 12 décembre 2021.

[4] Dans la culture populaire haïtienne on a une façon de transporter les chèvres et les porcs en liant leurs quatre pieds ensemble. Ainsi l’animal n’arrive plus à bouger.

[5] https://www.facebook.com/1524171254562078/posts/2907341706245019/?app=fbl

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