Portrait d’un mythique leader africain

Publié le 2021-12-16 | lenouvelliste.com

Le jugement, que l'on imagine sera sonore, des présumés auteurs matériels et intellectuels du magnicide du capitaine militaire et président Thomas Sankara, vilement assassiné à l'âge de 37 ans en compagnie de douze compagnons à la suite du coup d'État du 15 octobre 1987, s'est renoué le 25 octobre dernier au Tribunal militaire de Ouagadoudou (Burkina Faso), après avoir été suspendu à pétition de deux avocats de la défense. Des quatorze imputés, deux ne sont pas assis au banc des accusés: le principal inculpé et supposé cerveau du coup, Blaise Compaoré, exilé en Côte d 'Ivoire depuis son renversement par un soulèvement populaire en 2014 au bout de 27 ans au pouvoir, n'assiste pas au procès, ni son ancien chef de sécurité, porté disparu. Ils sont donc jugés par contumace. Tous, ils doivent faire face aux chefs d'accusation suivants: atteinte à la sûreté de l'État, complicité d'assassinat et recel de cadavres.Trente-quatre ans après le sauvage homicide de Sankara, on prétend rendre justice et le peuple burkinabé a attendu avec une énorme frustration, doublée d'une patience admirable, l'arrivée de cet évènement qui ne semblait pas se dessiner à l'horizon. Mais qui était cet homme qui perdit brutalement la vie et dont le cadavre fut démembré et enterré dans une tombe anonyme ?

Thomas Isidore Noël Sankara naquit le 21 décembre 1949 à Yako, Haute Volta, colonie française qui prit son indépendance en août de l'année 1960. Il grandit au sein d'une large famille de  foi catholique dans un pays à majorité musulmane. Il fit ses études primaires et secondaires et à l'âge de 19 ans il s'enrola dans l'armée accomplissant des missions à Madagascar, où il se familiarisa avec l'étude du marxisme-léninisme, et au Mali. Les gens se souviennent de lui comme un homme humble et accessible. Il eut des expériences dans la gestion publique, exerçant la charge de secrétaire d'État à l'Information et Premier ministre dans deux gouvernements précédents; il renonça au premier poste, mais il fut licencié du second, dans les deux cas à cause de divergences avec ses collègues.

Le 4 août 1983, Thomas Sankara et un groupe d'officiers, parmi lesquels son homologue et ami proche, Blaise Compaoré, prennent le pouvoir et Thomas Sankara se convertit en président. Un des premiers actes du dirigeant fut de dresser un audit de ses biens et de brandir une politique d'austérité, réduisant drastiquement son salaire et obligeant ses collaborateurs à suivre son exemple. Juste un an plus tard, le nouveau chef d'État rebaptisa le pays en lui donnant le nom de Burkina Faso,” comme un symbole de transformation sociale”, ce qui dans deux langues locales signifie: “Pays des Hommes Intègres”. Le 4 octobre 1984, le jeune révolutionnaire prononça un discours enflammé à la tribune des Nations Unies: “ Je parle au nom de ces millions d'êtres qui sont dans les ghettos parce qu'ils ont la peau noire ou sont de cultures différentes et qui bénéficient d'un statut à peine supérieur à celui d'un animal. A bas l'impérialisme! A bas le néocolonialisme ! Ces paroles résonnèrent devant un auditoire qui se montra stupéfait de son oratoire. Sankara esquissa ainsi sa personnalité dans l'amphithéâtre new-yorkais.

Le mandataire entreprit différentes réformes qui influèrent positivement sur la vie de ses compatriotes. Il aborda des sujets brûlants de la réalité burkinabé, tels que la santé, l'éducation, la réforme agraire, le féminisme, l'environnement, etc. Des hôpitaux furent ouverts, on organisa une grande campagne de vaccination infantile et l'analphabétisme fut considérablement amoindri en créant des écoles. Il développa une politique ouvertement féministe, interdisant les mutilations génitales, les mariages forcés, la polygamie et toutes sortes de pratiques dégradantes envers les femmes. un fait sans précédent sur le continent. Il confia d'importants portefeuilles ministériels à quelques-unes et les stimula à continuer de travailler.“ Il n'y a pas de révolution sociale sans l'émancipation de la femme”. En ce qui concerne l'environnement, il lutta contre la désertification du pays, en planifiant une vaste campagne de plantation d'arbres. Du point de vue stratégique, il créa, à  l'instar du modèle cubain, les Conseils de Défense de la Révolution ( CDR) comme un contre-pouvoir à l'ingérence omnipotente et sempiternelle de l'armée dans la res publica africaine.

Surnommé le Che Guevara africain, Sankara est entré dans l'olympe des prestigieux dignitaires d'Afrique. Son horrible mort prématurée, conséquence de la collusion entre quelques hauts commandements militaires et, semble-t-il, le tandem de la cohabitation française, formé par Mitterrand et Chirac, lui a donné l'auréole d 'un martyr et a fauché les perspectives de beaucoup de gens, puisque certaines de ses réalisations sont restées inachevées. Sa présence à la première magistrature de l'État laisse une empreinte indélébile et sa manière d'accéder au pouvoir n'a pas terni son charisme, étant le personnage très respecté tant dans son pays, que dans de nombreuses autres nations du continent noir. Le procès qui vient de commencer doit servir d´exemple.

Je garde l'espoir que cet écrit puisse contribuer à faire connaître et à divulguer l'œuvre et la pensée de ce leader, ferme apôtre du panafricanisme.

Article traduit en français, publié par le journal digital espagnol “Diario de Sevilla” le 15 novembre 2021 et par le quotidien “La Estrella de Panamà” le 20 novembre.

Dr Alix Coicou (médecin-psychiatre)

Séville, le 22 novembre 2021.

Dr Alix Coicou (médecin-psychiatre)
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