Jean D’Amérique : le collectionneur de prix

Jean D’Amérique a le vent en poupe. Prix André Dubreuil du premier roman, prix Apollinaire Découverte, prix FETKANN Maryse Condé, prix RFI Théâtre, prix Fintro, 2021 porte définitivement chance au jeune auteur haïtien dont le palmarès n’a rien à envier à quiconque cette année.

Publié le 2021-12-15 | lenouvelliste.com

« Ça fait plaisir, quoi ! Ce n’est que de la joie ! C’est une très belle année pour moi. 2021 a apporté beaucoup de choses à ma carrière. C’est à la fois une grande surprise d’avoir vu tout cela arriver en même temps. D’un coup, beaucoup de projecteurs sont braqués sur mon travail et, bien sûr, ceci ramène avec lui des opportunités. Au fait, toute cette reconnaissance permet à mon travail de continuer à exister et à moi aussi de pouvoir exister. Parce que moi, depuis le début, je ne vis que de cela. C’est mon métier. Je ne fais que cela. C’est important de pouvoir vivre de son travail. Comme écrivain, vivre que de cela n’est pas tout à fait évident », a raconté Jean D’Amérique entre deux gorgées de café. Son premier dans le froid glacial de Paris.

Il est 10 heures du matin. On rencontre le poète dans son appartement situé dans le 4e arrondissement. Dans son pantalon vert olive assorti à un pull jaune moutarde et un jacket, on le prendrait pour un jeune lambda menant une vie ordinaire dans l’immensité de cette grande ville. Mais la vie de Jean Berthold Civilus n’a désormais plus rien d’ordinaire. Depuis qu’il a quitté Haïti en janvier 2019 pour les besoins de sa carrière, il partage ses jours entre Bruxelles et Paris ; entre les invitations et les résidences d’écrivain.

« De plus en plus je reçois d’invitations pour des rencontres, des festivals, des lectures et des résidences. En m’installant ici, c’est davantage plus facile pour moi de pouvoir répondre à tous ces engagements, vu qu’en Haïti il me fallait encore plus pour mes déplacements. Cette année par exemple, ç’aurait été impossible de ne pas être sur place », a-t-il souligné.

Alors, la France porte-t-elle chance à Jean D’Amérique ? « Disons que mes livres qui sont publiés ici ont la chance de rencontrer un public. Je ne sais pas, mais quelque part ça a fonctionné. Quelque part, mes textes ont rencontré un public et ont fini par faire leur route. J’ai envie de dire que c’est presque un hasard. Parce qu’en réalité, on peut quand même juger ton travail intéressant sans que tu n’arrives pourtant à percer. C’est comme une bouteille lancée à la mer et toi, tu attends à l’autre bout de la rive. Moi, j’ai de la chance que mon travail ait pu faire écho ici. J’écris de la poésie ; j’écris du théâtre ; cette année, j’ai publié un roman ; des trois côtés, il y a des trucs qui fonctionnent. Du coup, c’est comme si les trois ont pu converger vers un même élan. Ben oui, cette année, c’est particulier », a poursuivi l’auteur de « Petite fleur du ghetto ».

Le succès : trop ronflant pour Jean D’Amérique

Récompensé cette année à la fois pour ses chapeaux de poète, de romancier et de dramaturge, l’écrivain qui vient tout juste de célébrer ses 27 ans ce 4 décembre ne veut surtout pas qu’on lui colle l’étiquette d’écrivain à succès.

« Je reçois très bien tout ce qui m’arrive en ce moment. Je les prends avec beaucoup de calme parce que moi, j’ai beaucoup de mal à vivre ça comme du succès. Pour moi, ce n’est pas le plus important. Ce qui compte pour moi, c’est le travail en soi. Ce n’est pas que je n’ai pas conscience de ce qui arrive (beaucoup de récompenses, tout le monde veut de toi partout en même temps, c’est un peu de la folie), d’ailleurs, je crois que cette année, je suis passé à un niveau de ma carrière qui est très intéressant pour moi. Cependant j’ai du mal avec le côté superficiel ou le détournement du mot succès. Des fois, les gens ne voient même pas tout le travail derrière ce résultat,  alors qu’en fait, on ne devrait pas surtout rester sur les fleurs. Moi, je m’intéresse beaucoup à tout ce qui se passe derrière les fleurs. L’important pour moi, c’est qu’on lise mes livres », a-t-il fait remarquer.

Parmi les prix décrochés, Jean D’Amérique porte particulièrement un dans son cœur : le prix FETKANN Maryse Condé. « Ce prix n’a pas de dotation financière, mais c’est un prix dont je suis très fier. Symboliquement, il représente beaucoup pour moi. C’est un prix qui tient à honorer les travaux littéraires venant des pays du Sud, ce qui m’intéresse grandement. Parce que souvent les espaces de reconnaissance viennent des pays occidentaux. Cependant, le FETKANN regroupent des gens issus des pays du Sud et surtout de la Caraïbe. Je crois qu’on doit créer nous-mêmes des espaces de reconnaissance. On doit pouvoir créer nous-mêmes des structures qui viennent de nos pays et qui peuvent honorer nos propres travaux », a-t-il indiqué.

Jean D’Amérique : « La situation d’Haïti me suit partout »

Quoiqu’il se trouve à des kilomètres de son alma mater à récolter des fleurs, les problèmes d’Haïti ne laissent pas indemne le natif de Côtes-de-Fer. « Pour moi, c’est très compliqué. Physiquement, je suis très loin du pays, pourtant, j’ai l’impression qu’émotionnellement ou intérieurement je suis dans le pays. Du coup, la situation d’Haïti me suit partout en fait. Je ne sais pas si c’est quelque chose que peut vraiment comprendre quelqu’un qui vit en Haïti. C’est vrai que je suis loin des dangers quotidiens auxquels on fait face en ce moment dans le pays, mais je suis tellement ancré en Haïti. Tout mon parcours, toute mon expérience sociale est liée à ce pays. C’est comme si j’étais un corps et que ce corps était traversé par toute l’expérience sociopolitique d’Haïti… Ce qui se passe au pays me concerne surtout profondément. Je porte cette blessure en moi, partout », a conté l’auteur de « Soleil à coudre ».

« Toute ma vie en Haïti, c’est une expérience marquée par la violence et les injustices sociales. Tout cela est devenu indissociable de l’écrivain que je suis. En ce sens que, ce n’est pas que je choisis d’écrire sur tel sujet, cela s’impose en fait. C’est comme si de toutes ces blessures qui m’ont traversé, forcément, c’est ce qui ira sur la page. Avant d’être écrivain, je suis un citoyen. Un citoyen vivant dans une société et conscient de tout ce qui se passe autour de lui. Je ne peux pas écrire en dehors de ça. Oui, Haïti me suit partout. A la fois comme une blessure et comme une sorte de réserve d’espoir », a poursuivi l’initiateur du festival international de poésie « Transe poétique », qui, entre cicatrices, souvenirs et espérance, fait de ce pays qui l’habite sa muse.



Réagir à cet article