L’inflation mondiale menace aussi l’économie haïtienne

Publié le 2021-11-29 | lenouvelliste.com

Le taux d’inflation a atteint la barre de 6,2 % aux États-Unis au mois d’octobre 2021. Il s’agit du taux le plus élevé depuis 31 ans. Au Canada, le taux d’inflation s’élevait à 4,7 % en octobre 2021. C’est l’augmentation la plus importante de l’IPC au pays de Justin Trudeau depuis février 2003. Au cours des derniers mois, la hausse de l’inflation a surtout été générée par la hausse des prix de l’essence, de l’énergie, de l’alimentation et des perturbations à la chaine d’approvisionnement mondial dues à la pandémie de Covid-19. En glissement annuel, au Canada, les prix de l'énergie ont connu une augmentation augmentée de 25,5 % en octobre, due essentiellement à la hausse des prix de l'essence. Ces derniers ont crû de 41,7 % en octobre 2021 par rapport au même mois de l’année précédente.

D'autres sources d'énergie telles que le charbon et le gaz naturel sont devenues relativement rares ces derniers mois, ce qui a poussé les principales économies occidentales à substituer ces produits au pétrole. Cette substitution a entraîné une hausse de la demande de pétrole combinée à d’autres facteurs comme la modulation  de la production par l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) en vue d’influencer le prix, sans oublier la reprise économique post-Covid-19. Les prix du mazout et des autres combustibles ont connu également une hausse de 48,1 % au Canada par rapport à octobre 2020. Pour sa part, les prix du gaz naturel ont crû de 18,7 % durant la même période.  

Dans la zone euro, le taux d'inflation annuel était en hausse de 4,1% en octobre 2021 versus 3,6% en septembre 2021. Pourtant, en octobre 2020, le taux d’inflation y était à peine 0,3 %. Elle fluctue beaucoup d’un pays européen à l’autre. Par exemple, en octobre 2021, en glissement annuel, les taux d’inflation les moins élevés étaient observés à Malte (1,4%), au Portugal (1,8%), en Finlande et en Grèce (2,8%). De l’autre côté, les taux d’inflation annuels les plus élevés ont été enregistrés en Lituanie (8,2%), en Estonie (6,8%) et en Hongrie (6,6%). L’Eurostat (1) a confirmé que par rapport à septembre 2021, l'inflation annuelle a enregistré une hausse dans les vingt-sept États membres de l’Europe. L’énergie représente le secteur qui a le plus contribué à ces hausses de taux d'inflation annuel dans la zone euro.

Pour le Canada, les États-Unis et les pays développés de l’Europe, la cible de l’inflation a été de 2 % au cours des deux dernières décennies. Le taux observé en octobre aux États-Unis a donc été trois fois supérieur à la cible alors qu’il était deux fois supérieur à la cible au Canada et en Europe. Plus près de nous en République dominicaine, le taux d’inflation s’élevait à 7,72 % en octobre 2021 contre 5,03 % en octobre 2020. En mai 2020, le taux d’intérêt annuel y était d’à peine 0,99 %. Ces taux demeurent quand même largement inférieurs à ceux observés en Haïti pour la même période. Chez nous, le taux d’inflation était de 13,1 % en septembre 2021 alors qu’il s’élevait à 23 % en octobre 2020.

Les leçons du passé

La hausse de l’inflation constitue une véritable préoccupation pour les dirigeants des pays occidentaux. Fort heureusement, ils peuvent profiter de l’expérience des années 1970 pour proposer des solutions efficaces à la montée de l’inflation d’aujourd’hui. Le journaliste canadien John Ibbitson, dans un article publié dans le journal « The Globe and Mail », repris par certaines agences de la presse francophone canadienne, a relevé les principales leçons apprises par les économistes et les banquiers centraux dans la lutte contre l’inflation dans les années 1970.

Ces leçons peuvent se révéler très utiles en 2021. Le principal inconvénient demeure le fait que le remède contre l’inflation a été l’augmentation des taux d'intérêt. Celle-ci s’avère souvent douloureux pour les ménages parce qu’elle augmente le coût du crédit, créant ainsi un cercle vicieux d’inflation. M. Ibbitson en veut pour preuve la Grande Inflation d’il y a un demi-siècle et tous les désagréments qu’elle avait provoqués.

Pour des raisons différentes de celles de 2021, les prix avaient explosé dans les années 1970. Dans les années 1960, en plus de la guerre du Vietnam, le président américain Richard Nixon, au pouvoir du 20 janvier 1969 au 9 août 1974, avait entrepris des réformes sociales importantes qui avaient provoqué une hausse des déficits budgétaires. Il avait également décidé en 1971 de l’élimination de la convertibilité des dollars américains en or. Cette dernière décision allait créer une confusion sur la valeur réelle du dollar. De plus, en 1973, les pays producteurs de pétrole du Moyen-Orient avaient imposé un embargo aux États-Unis et aux autres pays qui supportaient Israël dans la guerre du Yom Kippour. Les prix allaient doubler avant de quadrupler, ce qui allait générer une récession dans plusieurs pays occidentaux.

Pour limiter les dégâts, en particulier sur le taux de chômage, les gouvernements et les banques centrales occidentales avaient décidé de stimuler leur économie, ce qui allait provoquer une autre hausse de l'inflation. Le professeur d'économie de l'université de Toronto rappelle le mécanisme générant le cercle vicieux : « Il y avait un mécanisme de rétroaction où les prix augmentaient, les ménages s'attendaient à ce que leurs salaires augmentent, et ils ont négocié en conséquence ce qui va faire monter les prix une nouvelle fois ». Ce mécanisme engendre une anticipation générale de hausse future et quasi-imprévisible des prix. La planification des ménages et des entreprises était alors devenue très difficile, tant en termes d’emplois que de consommation.

Les États-Unis et le Canada avaient connu une inflation très élevée et instable, couplée à une faible croissance économique et une augmentation du taux de chômage, ce que les économistes appellent la stagflation. En 1979, l’économie mondiale va connaitre une nouvelle flambée de l’inflation, due à la hausse des prix du pétrole consécutive à la révolution iranienne. Paul Volcker, président de la Réserve fédérale à l’époque, avait décidé d’augmenter les taux d'intérêt. La Banque du Canada avait fait de même. Cette hausse des taux d’intérêt avait engendré une hausse des taux hypothécaires canadiens qui avaient atteint 21 % en 1981 et le chômage était de 12,8 % en 1982. En 2021, les taux d’intérêt hypothécaires fixes sur 5 ans ne dépassent pas généralement 3 % et le taux de chômage demeure inférieur à 7 %.

 Réduire le taux d’inflation conduit généralement à un arbitrage délicat et coûteux pour les agents économiques, en particulier les consommateurs. Le coût de l’élimination de l’inflation peut conduire à un taux d'intérêt paralysant, voire une récession majeure. La désinflation Volcker était alors réalisée au prix fort.

Au Canada, à la fin des années 1980, le gouverneur de la banque centrale, John Crow, avait décidé d’augmenter les taux d’intérêt, estimant que le taux d’inflation était trop élevé. Cette nouvelle hausse de taux d’intérêt avait engendré une récession sévère. Cependant, rappelle John Ibbitson, le taux d'inflation demeurait stable autour de 2 % de 1997 jusqu’en 2021, exception faite pour l’année 2008-2009 durant la crise financière. Outre l'inflation, les taux d'intérêt, le taux de chômage et les déficits budgétaires se stabilisaient dans une fourchette acceptable.

En 2021, c’est le retour de l'inflation pour des motifs différents des années 1970. Aujourd’hui, c’est plutôt les distorsions au niveau de la chaîne d'approvisionnement, les prix de l’essence et l'augmentation des dépenses post-pandémiques des consommateurs qui sont pointés du doigt. Cette hausse généralisée des prix mondiaux fait quand même craindre les cauchemars des années 1970. Janet Yellen, secrétaire au Trésor américain, l’a déclaré péremptoirement : « Personne ne voudrait revivre l’expérience des années 1970 ». Elle se rappelle combien cette période d’inflation galopante était terrible alors qu’elle était encore étudiante en économie.

La hausse de l’inflation mondiale représente une autre menace pour l’économie haïtienne qui importe plus de 50 % des biens qu’elle consomme. Outre les perturbations locales qui font augmenter les prix locaux, Haïti risque aussi d’importer l’inflation mondiale. Au grand dam de plus de 40 % des ménages déjà menacés par la famine et qui risquent d’avoir à faire face à une nouvelle source d’augmentation des prix.

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

https://ec.europa.eu/eurostat/documents/2995521/11563383/2-17112021-AP-FR.pdf

https://www.theglobeandmail.com/politics/article-the-1970s-can-offer-us-lessons-in-combatting-todays-inflation/

Thomas Lalime
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