Où êtes-vous les nantis d’Haïti ?

Publié le 2021-11-25 | lenouvelliste.com

Mon amie G. réside à Carrefour depuis toujours. Elle y détient sa maison. Elle travaille depuis de nombreuses années au siège social d’une institution financière de la place établie à Port-au-Prince. 

Habiter à Carrefour et travailler à Port-au-Prince a toujours été dur à cause des embouteillages à Bolosse et Martissant. Depuis 2018 cependant, à cause des perturbations causées sur la route par la naissance de groupes armés, l’attractivité de Carrefour comme lieu de résidence chutait encore. L’émigration de certains résidents vers d’autres communes devenait une nécessité pour échapper à ce stress, avoir une meilleure qualité de vie, sécuriser la famille et surtout faciliter l’apprentissage scolaire des enfants. 

Depuis juin 2021, quand les bandits armés devenus tout-puissants ont fait fuir des dizaines de milliers de familles de leurs résidences à Martissant et Fontamara, le calvaire de mon amie s’est multiplié. Des fois, elle prend le risque de traverser la vallée de la mort qu’est devenue Martissant. Des fois, elle passe par une route dangereuse reliant Diquini à Laboule pour aller au travail et retourner chez elle. Mon amie est quotidiennement stressée, traumatisée. Je m’inquiète pour elle. Je me demande combien de temps elle pourra continuer à prendre autant de risques pour vivre, combien de temps elle pourra tenir ainsi.

Mon amie G. est parmi des dizaines si ce n’est des centaines de milliers de gens qui vivent un drame au quotidien parce qu’ils avaient opté de résider dans la commune de Carrefour. Beaucoup de mes étudiants habitent dans ladite commune et eux aussi vivent un stress en permanence. Certains jours, ils ne savent pas s’ils pourront rentrer chez eux.

Depuis 2018, certains résidents de Carrefour transportent quotidiennement avec eux vêtements de rechange, serviette, savon, dentifrice, brosse à dents et produits d’hygiène. Il faut être prêt au cas où rentrer chez soi un soir n’est pas possible. Il faut une résidence alternative ou secondaire à Port-au-Prince, Delmas ou Petion-Ville. Lorsque la route est possible, il faut mettre un minimum de 2h pour rentrer chez soi. La semaine dernière, une famille qui avait passé la semaine en ville et qui avait décidé de prendre la route samedi après-midi pour rentrer chez elle a perdu 2 de ses membres. Les bandits de Martissant à la gâchette facile ont ouvert le feu sur leur véhicule et une grande mère de 95 ans a ainsi perdu la vie. Il y a quelques mois, un haut cadre du ministère de l’éducation nationale (le processeur Louis Delima Chery) a perdu la vie parce qu’il ne pouvait traverser Martissant pour se rendre dans un hôpital de Port-au-Prince pour les soins médicaux que son cas nécessitait.

Depuis les événements de juin dernier à Martissant, les drames des anciens résidents de Martissant et Fontamara sont divers et nombreux. Une dame que je connais a tout laissé chez elle et ne peut retourner dans son quartier. Elle ne sait pas qui occupe sa maison et ce qui en reste. Un étudiant m’a raconté ses péripéties. Sa famille est disloquée. Il vivait avec sa maman et sa sœur. Aujourd’hui, chacun d’eux est chez un parent. Cela pose de nombreux problèmes. Cet étudiant est aux bords d’une crise de nerfs. Je l’encadre dans la préparation de son travail de fin d’études et il m’avoue n’être pas capable de se concentrer.

Carrefour n’est pas une petite commune. Plus de 500,000 personnes y vivent. Mais quand la terreur règne à Martissant et Fontamara qui font partie de la commune de Port-au-Prince, ce n’est pas seulement les résidents de Carrefour que cela affecte. C’est tout le grand Sud qui est affecté. Des camions de produits agricoles sont bloqués, ce qui fait augmenter les prix.

Les résidents et les commerces de la commune de Croix-des-Bouquets et de Tabarre connaissent eux aussi la terreur depuis des mois. Croix-des-Bouquets, Tabarre et leurs environs se vident. L’immobilier prend un coup. Au cours des 2 dernières années, des massacres jusqu’ici restés impunis sur les populations des quartiers de Bel-Air, La Saline, et la commune de Cité Soleil avaient déjà occasionné des déplacements importants de population. Les Haïtiens sont devenus des réfugiés dans leur propre pays.

Ce qui se passe en Haïti depuis la fin de 2018 sous Jovenel Moïse, intensifié après sa mort par ses gangs, il faut le vivre pour le croire et le comprendre. Les bandits occupent la ville et le pays. Ils sont maîtres des quartiers, des routes nationales. Ils n’hésitent pas à liquider quiconque ose leur tenir tête ou refuse d’obtempérer à leurs requêtes. Il y a quelques semaines, c’est un professeur d’informatique qui a été abattu à Clercine parce qu’il avait refusé d’inclure un gang sur le payroll de sa construction.

Le régime Tèt Kale avait il y a quelques années un slogan “ Haïti est maintenant ouvert aux affaires “. Hélas, nous sommes aujourd’hui plutôt complètement fermés aux affaires.  Le coût de faire des affaires est extrêmement élevé dans ce pays. Il est difficile de rester en affaires sans avoir des gangs sur son payroll, sans faire partie d’une association de malfaiteurs, sans avoir des contacts en haut lieu.  Nous sommes dans un espace où la saine concurrence est bannie. Nous sommes en pleine dictature des armes et de la corruption. L’entrepreneur qui réussit et qui n’a pas une connexion ou protection dans les milieux obscurs apporte de l’eau dans un seau troué.

Se déplacer à Port-au-Prince ou dans n’importe quel endroit du pays demande des calculs. L’industrie touristique est mise à mort. L’industrie des loisirs aussi. 

La zone métropolitaine de Port-au-Prince est un véritable champ de tir. Le kidnapping est devenu une activité courante et l’industrie apparemment la plus florissante. Aujourd’hui, des commandos armés vont saisir leurs cibles à l’intérieur de leurs résidences et de leurs bureaux. La population est aux abois et sans secours.

Bizarrement, rien de tout cela ne semble préoccuper le secteur privé formel haïtien des affaires. Il paraît zen. Il fonctionne comme à l’ordinaire. Chacun s’occupe de gérer ses petits problèmes et de trouver des solutions individuelles aux problèmes. 

Le drame de mon amie G, et de tout le reste de la population, n’interpelle aucune autorité politique, policière ou judiciaire. Elle n’interpelle pas non plus les employeurs, les éducateurs et directeurs d’écoles. Chacun est dans sa bulle et s’attend que chaque matin l’employé ou l’écolier ou l’étudiant soit au rendez-vous et productif. Personne ne s’intéresse à ce qui est fait pour une présence au travail ou en salle de classe. Personne ne s’intéresse à ce que vivent les gens dans leurs quartiers, sur la route pour se rendre au travail, à l’école ou chez eux. Encore moins, on ne s'intéresse pas aux effets sur la productivité des travailleurs, des écoliers et étudiants ou aux effets néfastes sur la santé des gens. Comme j’avais dit dans un texte précédent, c’est une attitude très irresponsable de la part des autorités politiques, des employeurs et des éducateurs qui peut produire des chocs profondément dévastateurs dans le futur. La société haïtienne vit tous ces drames, accumule ces chocs, ces traumatismes. Certains parlent de résilience de la population, mais s’agit-il vraiment de cela ? Ne sommes-nous pas plutôt dans la logique d’un séisme qui accumule de l’énergie et qui risque de libérer cette énergie avec une intensité profondément meurtrière ? Je ne suis pas un expert de la question. Je m’interroge tout simplement. 

Mais alors que ce pays est en pleine agonie depuis des années et particulièrement en cette fin d’année 2021, les nantis sont curieusement silencieux, absents, léthargiques. À croire que les taux de croissance négatifs de l’économie depuis 3 ans et la migration accélérée de la population ne les dérange point.

Aujourd’hui, Haïti s’enlise dans l’abîme, dans un système de terreur économique et sociale qui conduit à la faillite du pays, l’appauvrissement continu de la population et la fuite des jeunes et des cerveaux. 

Où sont ceux que des magazines financiers américains présentent comme la famille la plus riche d’Haïti ? Ils sont dans presque tout : l’agroalimentaire, les matériaux de construction, les produits pétroliers etc. Où sont ceux qui dominent l’importation de quasiment tout : voitures, motocyclettes, riz, huile et autres produits de consommation courante (alimentaire et pour maisons) ? 

Où sont les propriétaires des principales banques privées haïtiennes ? Que fait leur Association Professionnelle des Banques (APB) ? Où sont les économistes de ces grands groupes financiers ? Comment se fait-il qu’ils n’aient aucun mot sur la crise haïtienne et continuent “business as usual“ ? 

C’est vrai que le secteur bancaire est florissant en dépit de toutes les crises mais c’est aussi vrai qu’il est rabougri et à la dimension de l’économie dans laquelle il évolue. Les banquiers haïtiens ne sont-ils pas intéressés à une économie qui ferait de la croissance, qui verrait éclore une classe moyenne et une classe populaire avec pouvoir d’achat et capacité d’emprunt ? Comment se fait-il que ce drame que vit au quotidien leurs clients et employés ne les interpelle pas et qu’ils ne cherchent pas à influencer les décideurs politiques et les politiques publiques dans un sens qui serait favorable à leurs intérêts d’affaires et ceux d’Haïti ?

On peut poser les mêmes questions à ceux qui possèdent les concessionnaires automobiles les plus en vue de la place.

On peut aussi demander à ceux qui détiennent encore des unités significatives de production industrielle si la terreur que vit la population haïtienne ne les dérange point, si elle n’empêche pas le développement de leurs affaires. Ils ne s’en plaignent pas en tout cas et semblent s’accommoder.

L’inaction des industriels haïtiens de la sous-traitance est encore plus étonnante. Depuis des années, avec l’appui technique de consultants politiques haïtiens et de lobbyistes américains, l’Association des Industries d’Haiti (ADIH) est habituée à ce jeu d’influencer les politiques américaines en faveur de leurs intérêts. Plusieurs fois, ils ont gagné des victoires notables pour le renouvellement de la loi HOPE. En Haïti, l’ADIH est pourtant très passive. 

Cela fait près de 6 mois qu’une crise du carburant perdure, que faire de l’essence dans une station d’essence est une vraie gageure, que les stations d’essence sont plus souvent fermées qu’ouvertes. Tout cela, devant une indifférence étonnante des compagnies pétrolières et des propriétaires des stations à essence. A croire que la situation peut demeurer ainsi. Clairement, il y a anguille sous roche dans ce secteur qui nage en eaux troubles.

Où sont les nantis d’Haïti quand Haïti gémit et s’enlise ? Sur une de leurs coquettes propriétés de la Côte des Arcadins ? Sur une île en Grèce ? Dans leurs châteaux de Floride, d’Espagne, d’Italie à attendre la fin de la crise ?

Où est passé le Forum Économique du Secteur Privé (FESP)?  Créée en 2009, cette structure qui se définit comme “un regroupement des principales associations et chambres de commerce et de plusieurs groupes industriels, financiers et commerciaux de la république d’Haïti” avait pour mission entre autres “d’unifier la voix trop souvent discordante de la classe d’affaires  sur la réalité socio-politique et économique.” Une autre mission du Forum était d’élargir la classe moyenne à travers la multiplication des entreprises”.

Si de l’avis d’un ancien Vice-Président de la Chambre de Commerce de l’Ouest en 2009, le Forum n’a jamais été rien de plus qu’une entité essentiellement politique, intervenant simplement à chaque fois qu’il y a une crise politique ou à chaque fois qu’il faut prendre des positions par rapport à l’international (Ayibipost 3 octobre 2019, article d’Emmanuel Moïse Yves), par contre, le site de la fondation affichait de bien plus grandes ambitions. 

En effet, 5 piliers (Emplois et Opportunités économiques partagés, Agriculture et Environnement, Santé et Éducation, Logements et Sécurité Économique, Gouvernance et Capacité Institutionnelle) étaient identifiés par le Forum. En 2017, ce Forum établissait ainsi ses idéaux pour Haïti :

-      Créer 1 million d’emplois notamment dans l’agriculture, le tourisme et le textile ; 

-      Formaliser le secteur informel à 50% ;

-      Réduire l’importation alimentaire ; 

-      Réduire l’utilisation du charbon de bois à 50% ;

-      Réduire la mortalité maternelle et infantile de 50% ;

-      Accès à tous les enfants au cycle primaire ;

-      1 million de travailleurs avec leurs familles établis dans des logements permanents autour des pôles de développement ; 

-      Le cadastre est mis en place et les titres de propriété sont sans dispute ;

-      Doubler la pression fiscale de 9 % du PIB à 18%.

Est-ce que le Forum a vraiment cru à cela ? On ne peut le savoir. Pour certains, ce n’était qu’un simple discours. Interrogé à une émission de Fokus Marketing en février 2017, Bernard Craan alors Coordonnateur du Forum avait dit que ces déclarations devaient être comprises comme le rêve du Forum pour Haïti sur un quinquennat, ce qu’elle voudrait voir qui se passe.

Ces objectifs étaient-ils réalistes ? Nous ne ferons pas ce débat d’analyse du discours du Forum. Nous nous contentons de constater que le secteur privé et les nantis de ce pays, il y a 4 ans, avaient déclaré avoir des rêves pour Haïti, et qu’aujourd’hui ils n’ont même pas une opinion connue sur la crise haïtienne. Une belle régression !

Du temps où j’ai travaillé avec Bernard Craan, j’ai appris que les écrits valent quelque chose. “Les paroles s’envolent, les écrits restent “, avait dit l’autre. Bernard, un jour, m’avait confié: “saying is fine, but put it in writing it’s going a step further or above. When you write it, you mean it”. Je partage l’opinion de Bernard Craan.  Ainsi, selon moi, le fait par le Forum d’avoir des textes explicitant sa mission, sa vision, ses rêves, ses ambitions et son agenda était une bonne chose.

Après les événements des 6 et 7 juillet 2018, le Forum s’était prononcé sans ambages pour la démission du Premier Ministre en fonction Jack Guy Lafontant. En février 2019, à la suite d’un lock de 10 jours, l’adresse à la nation du président de la république Jovenel Moïse avait été vertement critiqué par le Forum. 

Depuis le lock de fin 2019, devant l’impossibilité d’un consensus à l’intérieur du Forum sur la crise haïtienne, Bernard Craan a démissionné de sa fonction de Coordonnateur du Forum et on n’en a plus entendu parler de l’organisation. 

Généralement, quand il n’y a pas de consensus à l’intérieur d’un groupe, c’est qu’il y a au moins 2 positions opposées. L’implosion du groupe peut se comprendre. Mais alors, on s’attend à ce que chaque groupe revendique et défende ses positions. Ce n’est pas ce qui s’est passé dans le cas du Forum. Chaque groupe a fait silence et a continué à faire “business as usual”. 

Le secteur privé haïtien, depuis lors, est totalement apathique et à mille lieux du secteur privé que préconisait Bernard Craan et des ambitions du Forum. C’est comme si ce secteur avait reçu un choc violent qui l’avait rendu subitement hébété, zombifié.

Depuis cette date, les autres institutions représentatives du secteur, qu’il s’agisse de la Chambre de Commerce et d’Industrie, de l’ADIH, de la AMCHAM, de la Chambre Franco, de la Chambre Canado, de l’Association Touristique d’Haïti entre autres, sont plutôt assez pâles en termes de présence et de combat.  Il y a une absence totale d’empathie envers les problèmes de la population. Les notes de presse sont devenues rares, les textes, sauf à de rares exceptions, vides de fermeté et de leadership.

Cette question m’interpelle au plus haut point et m’a fait sortir il y a quelques mois sur Facebook une courte publication. Je disais que le secteur privé était trop tranquille dans la crise haïtienne. J’ironisais ou provoquais même en disant que les affaires n’avaient semble-t-il jamais été aussi bonnes vu le profond silence du secteur privé. Je connais les hommes d’affaires haïtiens, je connais leur sensibilité pour leur argent. 

Il fut un temps, le secteur privé haïtien rebiffait pour un jour de congé décidé par le gouvernement. Aujourd’hui, plus de 60 jours d’arrêt des activités sur une année ne l’inquiète point. En 1991, lorsque les poids lourds du secteur privé craignaient qu’Aristide s’attaque à leurs intérêts, ils avaient pris les devants et clairement affiché leur appui au coup d’état. En 2003-2004, à nouveau, ils n’avaient pas hésité à prendre les rues et à sortir toute leur artillerie pour se débarrasser à nouveau du menaçant Aristide. Sur la base de ce passé récent, je me disais que si le secteur ne s’agite pas, c’est que probablement, soit il se tire bien d’affaires malgré la situation (les chiffres officiels ne sont pas les bons chiffres), soit encore que les affaires que le secteur privé dit mener ne sont pas ses vraies affaires, que derrière le commerce formel affiché il se cache d’autres commerces plus juteux, soit que le secteur privé a tellement capturé l’Etat et fait des profits mirobolants vu les situations de quasi-monopole dans la plupart des secteurs d’activités qu’il se fichait pas mal qu’il y ait  décroissance de l’économie et moins de consommateurs. Le secteur privé haïtien est-il associé au commerce de la drogue, des armes et à l’industrie du kidnapping ? Ce sont des questions légitimes suscitées par le comportement passif de ce secteur dans une économie asphyxiée, en agonie. De mon point de vue, aucun secteur privé sain ne peut fonctionner et se conforter dans cette jungle qu’est Haïti et rester zen lock après lock, dans un climat d’instabilité politique et sociale permanente et de terreur sociale.

A travers le monde, le secteur privé attire des gens qui ne vivent que pour et par l’argent. Au nom de leur soif d’argent, des guerres sont initiées, des régions entières sont détruites et des populations sont décimées, appauvries ou forcées à fuir leur terre natale. Cela fait des siècles que cela dure. Et s’il est vrai que cette catégorie existe et pourrait même prédominer en Haïti, on ne saurait mettre tous les entrepreneurs dans le même panier.

Le secteur privé n’est pas homogène. Divers courants y existent, les intérêts des hommes d’affaires diffèrent, des fois, selon leur secteur d’activités. Comme dans tout secteur, des personnes honnêtes, côtoient des personnes malhonnêtes. 

Cela dit, qui du secteur privé prendra un jour le leadership d’un mouvement, d’une action, d’une initiative pour montrer que les nantis d’Haïti font partie d’Haïti et sont hautement préoccupés et concernés par la crise haïtienne?

Lequel d’entre eux sera disposé à risquer de perdre de ce qu’il possède pour que ça change?  Dans une bataille pour le changement, la question est toujours celle-ci : qu’êtes-vous prêts à perdre ? Ou alors jusqu’où êtes-vous prêts à vous rendre ? C’est la leçon du magnifique roman historique de Michel Soukar “ Le sang du citoyen”. Alors, je lance la question : “ vous les nantis qui souhaitez sincèrement un changement profond et durable en Haïti au bénéfice de tous les Haïtiens, quels sacrifices êtes-vous prêts à faire pour” ?

J’aimerais voir certains d’entre vous sortir de votre trou, de votre confort, de votre peur ou de votre torpeur pour vous associer au combat pour le changement. Pour qu’il y ait ce sentiment que vous et nous, sommes un peuple, une nation, nous devons voir des haïtiens au teint clair et fortunés manifester plus d’empathie, épouser la cause haïtienne, la cause de la grande majorité. 

Il serait aussi bon de voir les entreprises haïtiennes se solidariser avec leurs clients dans leurs difficultés quotidiennes. L’empathie est au cœur du marketing moderne. Les batailles marketing ne sont plus des batailles de produits mais des batailles de perception. Les images que projettent les chefs d’entreprise et les entreprises elles-mêmes permettent aux consommateurs de trier et de choisir. En avril 2007, lors des violentes “émeutes de la faim” qui avaient saccagé Port-au-Prince, alors que les émeutiers cassaient tout sur leur passage,  les immeubles de Digicel avaient été exemptés d’attaques parce que à l’époque l’image de la compagnie était au top. Digicel était vue comme une compagnie qui avait mis fin à l’escroquerie qui consistait à faire payer aux consommateurs à la fois les appels entrants et sortants. Par son support financier à la sélection nationale de football et au championnat national de football, la compagnie était aussi perçue comme une entreprise citoyenne, engagée aux côtés du peuple haïtien.

Je ne suis pas un homme de violence. Je crois que si les hommes sont raisonnables, mettent un peu de côté leur avarice, cupidité, égo et vanité de côté, il est possible de créer un monde où nous pouvons tous vivre bien. Ailleurs, comme en Haïti. Un grand rêve sans doute ! Mais je crois que c’est possible et qu’il faut embarquer le monde dans une autre dynamique. Le capitalisme a certes ses vertus qui lui permettent de perdurer mais c’est un système économique et social qui conduit l’humanité à son auto destruction. Il est bon de réfléchir à un système alternatif.

Si certaines familles d’origine levantine, juive ou européenne n’ont aucun attachement sentimental à ce pays qui leur a tout donné, si pour eux Haïti n’est qu’un comptoir de vente, peut-il en être autant pour de vieilles familles mulâtres ? 

Dans cette Haïti à plus de 90% noire, il est étonnant que les nantis soient à quasiment 100% de descendance étrangère ou mulâtre. Clairement, il y a nécessité d’une élite économique noire. Thomas Désulmé, noir d’origine haïtienne, a été un industriel à succès en Jamaïque pendant le règne des Duvalier. De retour au pays, après la chute de la dictature des Duvalier, il n’a pas réussi à faire de même dans son propre pays.

Au cours des 15 dernières années, 3 compagnies étrangères: Digicel d’abord puis Heineken et Decameron ont pris le pari de miser sur Haïti. Elles ont amené dans leurs bagages de nouveaux savoirs, de nouveaux savoir-faire, une culture d’entreprise différente, une nouvelle approche des affaires. Chacune a su à sa manière bouleverser et dynamiser son marché de manière intéressante. Si Decameron a rempli sa mission en créant à un certain moment, un intérêt manifeste chez des compatriotes de la diaspora et des étrangers à venir en Haïti, si l’engagement social de Digicel à travers sa fondation est indéniable, et si Heineken a réussi en une décennie à développer davantage la BRANA, on espérait cependant mieux d’Heineken. On attend encore qu’elle porte la bière nationale Prestige au monde.  Faut-il plus de compagnies étrangères dans différents secteurs pour casser les monopoles et dynamiser les secteurs ? C’est à considérer. Mais l’Haïti déchirée d’aujourd’hui que les États-Unis et le Canada invitent leurs ressortissants à quitter est incapable d’attirer de nouveaux investisseurs. La non attractivité d’Haïti pour recevoir des investissements directs étrangers, est-ce ça la bonne affaire pour les nantis qui font leur argent dans l’importation de biens de toutes sortes ? 

Dans un texte antérieur intitulé “Qui dirige Haïti ?”, j’avais montré les pouvoirs détenus par la classe moyenne pour changer Haïti et la responsabilité de cette classe dans la crise haïtienne. Le présent article touche d’autres problèmes de fond et des questions sensibles : qui détient la richesse en Haïti et questionne le comportement de cette minorité possédante qui n’a pas le comportement d’une élite. En abordant ces questions, je veux établir qu’il ne peut plus y avoir de sujets tabous ni de gens intouchables en Haïti. Une société pour avancer doit reconnaître ses problèmes de fond et de surface et décider de les aborder. Faire la politique de l’autruche ne nous ne fera nullement avancer. Bien au contraire !

Celui qui écrit n’est pas un anti secteur privé. De 1995 à 1998, sous les présidences successives de Jean-Maurice Buteau, Georges Sassine et Lionel Delatour, j’ai donné 4 ans de ma vie à travailler en tant que directeur exécutif du Centre pour la Libre Entreprise et la Démocratie (CLED) à mettre en place des activités, projets et programmes pour rendre le secteur privé haïtien moins répugnant et plus moderne. En 2021, ce secteur privé que je vois n’a pas grandi. Bien au contraire. Il se fout de son image, s’adonne à cœur joie aux pratiques illicites, communique peu, n’est pas impliqué dans les grandes questions qui agitent la nation. La nouvelle génération d’entrepreneurs se révèle plus vorace, moins humaine, moins responsable, moins citoyenne, plus détachée du reste de la société. Elle vit dans son monde, une bulle, une tour bien gardée. Elle se comporte comme une “véritable caste de marchands “ comme Michel Soukar les décrit dans “Radiographie de la bourgeoisie haïtienne”. Cela inquiète certains hommes d’affaires qui seront bientôt à la retraite et qui passeront les rênes à leurs fils et filles. S’ils s’inquiètent, nous devrions nous aussi nous en inquiéter. 

Dois-je aussi rappeler pour ceux qui ne le savent pas que j’étais en 2013/2014 au cœur de l’idée de l’organisation des 2 éditions de l’événement Salon des Entrepreneurs. Avec Kesner Pharel, Rock André, Frantz Exil, au sein du comité de pilotage du salon nous avions, dès la première édition, honoré des entreprises comme les éditions Deschamps, Le Nouvelliste et l’orchestre Tropicana pour leur longévité. 

Celui qui écrit a aussi connu le monde des affaires. Avec Synergies, j’ai été souvent en appel d’offres et donc en concurrence saine pour la conception et l’exécution de projets événementiels de ministères et autres institutions d’état. Nous avons accompagné plusieurs autres institutions dont le CLED, la BNC, la fédération Haïtienne de Tennis, l’ANMH, la Chambre de Commerce Haïtiano Canadienne, l’Association des Paysans de Vallue, la ville de Pestel et autres. J’ai appris dans ce petit monde que le travail bien fait ne garantit pas toujours le renouvellement des contrats.

Les initiatives privées qui ne nuisent pas aux intérêts de la collectivité sont bénéfiques à chaque société. La force d’une nation c’est son capital humain, c’est le génie et la créativité de chacun de ses membres. En ce sens, chaque initiative entrepreneuriale est une sorte de nouvelle proposition de solution. Une société qui bloque la capacité de penser, de proposer, d’innover et d’entreprendre est une société qui choisit délibérément de ne pas progresser. Penser, innover et entreprendre sont aussi des droits essentiels de l’individu et fondamentaux pour le développement. 

Nantis d’Haïti, la société haïtienne a besoin de vous. Elle a besoin de votre savoir, de votre capital, de vos réseaux de contacts à l’étranger… Cependant, votre argent ne vous rend ni plus digne ni plus estimable que quiconque. Il ne vous rend pas non plus moins digne ni moins estimable. En tant qu’individus et en tant que groupe social, vous avez une fonction sociale, un rôle social. Il n’est ni plus, ni moins important que celui d’un ingénieur, d’un médecin, d’un cultivateur, d’une femme sage, d’un musicien, d’un comédien, d’un professeur, d’un plombier, d’un électricien, d’une cuisinière, d’un personnel de maison quelconque, d’un éboueur, d’un créateur d’événements … La force d’une société c’est sa diversité, sa complémentarité, son interdépendance et sa solidarité.

La nouvelle Haïti doit-elle se faire avec vous ou contre vous ?  Il serait souhaitable que vous soyez partie de la solution autant que vous êtes une partie du problème. Une chose est sûre, la société haïtienne réclame et mérite de nouveaux rapports sociaux. Elle mérite une refondation sur des bases d’égalité de droits et d’opportunités pour tous.  Les rapports entre humains sur cette partie de terre doivent être redéfinis. La couleur de la peau ne peut continuer à être un élément de discrimination, de supériorité, d’infériorité ou de statut économique et social.

Il est sans doute utopique de croire que tous peuvent changer, que des “démons” puissent se transformer en anges, que des prédateurs changent de nature du jour au lendemain. Mais, je crois au changement parce que dans le groupe que vous composez, il y a des segments dotés d’humanisme et enclins à d’autres rapports. Quelques hommes suffisent pour le changement.  En 1990, il avait fallu un Frederik de Klerk en Afrique du Sud pour porter la minorité blanche à faire des compromis, à mettre fin à l’Apartheid. J’espère que vous trouverez parmi vous un ou des Frederik de Klerk pour sauver l’image des nantis en Haïti et accompagner Haïti vers un avenir de dignité, de prospérité et de bien-être pour chacun de ses fils et filles.

Le 18 novembre 1803 était devenu une voie obligée par l’entêtement de Napoléon de rétablir l’esclavage à St Domingue. En 2021, la société haïtienne est autant déchirée que celle de St Domingue à la fin du 18ième siècle. Trop de sang a coulé et coule encore. Trop de crimes financiers, trop d’injustices. Cela doit finir. Il serait bon que la voie de la concertation soit engagée en lieu et place de la guerre. Il est mieux de laisser immoler quelques-uns au lieu de faire périr tout le monde.

Nantis d’Haïti, même sans une enquête sur la question, je prends la liberté de vous dire que vous êtes très mal vus dans la société. Comme produit, votre commercialisation accuse de nombreux défis. Peut-être que beaucoup d’entre vous, vous vous en fichez royalement ! Mais, comme je l’ai montré avec le cas de Digicel en 2007,  la bonne réputation est un actif et la mauvaise réputation est un passif.

Tout comme l’image de groupe peut agir sur l’individu, l’image individuelle peut aussi agir sur le groupe. Ainsi, autant de mauvaises actions de certains d’entre vous peuvent affecter négativement votre réputation de groupe, autant de bonnes actions de quelques-uns peuvent embellir l’image.

En 1803, il a fallu une révolution dans le sang. En 2021 et 2022, le sang coulera encore probablement vu le niveau des antagonismes et la quantité d’armes de guerre en circulation. Il est clair que par rapport à l’énormité des crimes financiers et de sang commis ici, l’impunité ne peut être la règle et que la justice doit agir.  Mais pour le reste, une révolution tranquille nous serait bénéfique. 

Nantis d’Haïti, la situation haïtienne actuelle est intenable. Laisser pourrir ou gangrener davantage une telle situation est un bien grand risque. Il est venu le temps de s’attaquer aux racines des problèmes haïtiens. Il est venu le temps de voir les nantis progressistes et nationalistes se démarquer et se mettre en mission marketing pour une autre image d’Haïti et de l’Haïtien à travers le monde. 

Claude-Bernard Célestin

18 novembre 2021

Claude-Bernard Célestin
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