*L’humanisme de Foote et de Sonthonax*

Publié le 2021-11-19 | lenouvelliste.com

L’actuelle conjoncture politique  est caractérisée par  l’échec de ces dix dernières années du renforcement  de la tutelle  internationale, spécialement celle des Américains. Le peuple haïtien n’a jamais été aussi expressif, clair et conscient des  méfaits d’une tutelle dans sa quête de développement. Digne d’une imagination apocalyptique, la communauté internationale (Core Group), sous le leadership des Américains, nous a gratifié d'une orgie d’ingérence et d’interventions impromptues, les unes plus indécentes que les autres. Le soutien international à l’organisation d’élections frauduleuses, les dérives autoritaires des dirigeants  PHTKistes, le silence face aux différents massacres, l’intervention irrégulière et illégale de l’ambassade des États-Unis pour libérer des mercenaires étrangers aux mains de la justice haïtienne, sont autant de faits se trouvant au passif de cette tutelle.

Le doigt accusateur de  l’envoyé spécial des États-Unis, Daniel Foote dans ses différentes prises de position sur la crise actuelle, a mis en  exergue l’échec de l’ingérence  américaine et  du Core Group dans notre descente aux enfers. Ce désaveu public d’un diplomate américain de haut rang  est un sacré coup pour l’image et le prestige de  la diplomatie américaine, mais a surtout conforté la perception négative du peuple haïtien envers les américains et le Core Group.

Daniel Foote a fait un geste héroïque en  démissionnant  de son poste d’envoyé spécial pour manifester son refus contre la politique extérieure de son propre pays.  Il eut à déclarer devant la commission  des Affaires étrangères de son pays. « Nos interventions politiques en Haïti n'ont jamais fonctionné. […] Je me sens responsable. […] La communauté internationale intervient toujours. Si nous soutenons les solutions des Haïtiens, les choses seront bien meilleures. […] Les gangs font la loi à Port-au-Prince, ils sont en contrôle ... et opèrent dans les environs de Pétion-Ville, où il n'y a jamais eu de violence de gangs.». Il faut dire que le comportement  de Foote dans la conjoncture  rappelle celui  de Sonthonax en 1792, envoyé par la France coloniale au sein de la 2e Commission civile pour ramener la paix dans la colonie après les tumultes occasionnés par le soulèvement du Bois Caïman.

Sonthonax, envoyé spécial de son pays,  était aussi en contradiction avec la politique esclavagiste de son pays. C’était  un jacobin révolutionnaire qui défendait  les thèses abolitionnistes de la société des amis des Noirs.  Dans un article dans la revue « Des Révolutions de Paris » en date du 25 septembre 1790, il  s’était  déjà  prononcé en faveur de  l’abolition immédiate de l’esclavage. Plusieurs mois avant que la Convention ne décide  à Paris l'abolition de l'esclavage dans toutes les colonies, le 4 février 1794, il proclama, le 29 août 1793, l’abolition générale de l'esclavage dans la colonie de Saint-Domingue.

Malheureusement, nous ne sommes pas imprégnés des grandes idées du matérialisme historique  dans nos analyses des faits historiques. Nous avions toujours  tendance à privilégier les questions de couleur, sexe,  race, nationalité, etc.,  aux dépens des rapports sociaux, des liens entre les classes sociales, des enjeux des moyens de production qui sont  les vrais déterminants historiques.   Par exemple, la période révolutionnaire est souvent décrite dans les premières tentatives d’élaboration d’une Histoire d’Haïti suivant une catégorisation simplifiée et cloisonnée de mouvement des Bancs, des affranchis et   des esclaves. Cette conception de l’histoire tend à perdurer et à  structurer notre mentalité dans nos réflexions sur les faits sociaux et politiques. A la lumière de ces considérations, on peut  comprendre pourquoi les gestes héroïques, humanistes et solidarité  de Foote et  Sonthonax envers notre peuple n’ont pas l’hommage mérité et sont passés presqu’inaperçus.

Nous terminons cette réflexion en disant qu’après l’affranchissement par Sonthonax en août 1793, plus de 10 000 colons ont fui précipitamment la colonie,  causant ainsi la plus grande crise de migration de l’époque dans ce que l’histoire retient sous le nom *d’Affaire Galbaud *.   Pourtant durant cette même  période, Jean Kina, un esclave de la Plaine Dufond des Cayes, se rangeait du  côté des colons pour combattre le mouvement de ses frères de champ. Aujourd’hui pendant que Daniel Foote dénonce l’ingérence  de l’ambassade américaine et du Core Group aux côtés de la mafia TètKale,  certains secteurs nationaux « Les Jan Kina Modernes », notamment ceux de l’opposition Tètkale  s’associent avec eux pour former un gouvernement apaisé, enchainé, enfermé et dysfonctionnel dans l’objectif de maintenir le  statu quo tant dénoncé par le peuple haïtien durant ces dernières années.

*Jean Garry Denis*

Directeur exécutif

Institut Haïtien d’Observatoire de Politiques Publiques (INHOPP)

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