Les soignants face aux catastrophes haïtiennes

Publié le 2021-11-17 | lenouvelliste.com

« Il faut porter en soi un chaos

pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante ».

Nietzsche

« La vie, ce n’est pas d’attendre que l’orage passe,

c’est d’apprendre à danser sous la pluie ».

Sénèque

Selon l’étymologie grecque, catastrophe signifie bouleversement, retournement et effondrement [1]autant de mouvements qui nécessitent, en amont, une culture parasismique, un système d’étayage et de soins à la hauteur de la nature et des conséquences de la catastrophe. Les catastrophes rompent le cours des événements prévisibles et mettent les populations victimes face à l’incertitude. Incertitude de l’avenir certes mais aussi du présent, voire même du passé – un passé qui ne passe pas [2] dans la mesure où la catastrophe brouille les modalités du temps (chronos, kaïros, aïon), [3] laissant parfois se réactualiser, sous une forme traumatique, imprévisible, des éléments bruts, non élaborés de ce passé. Ainsi, cette incertitude constitue une nouvelle source anxiogène qui amplifie l’onde de choc de la catastrophe au sein des appareils à penser.

Une catastrophe du sens

Par catastrophes haïtiennes, j’entends le cumul et l’intrication de plusieurs catastrophes anciennes et récentes, génératrices de traumatismes corporels, psychiques et identitaires sur la population haïtienne depuis de nombreuses années :

Ces catastrophes sont naturelles. Alors que le pays peine encore à se relever des séquelles du séisme du 12 janvier 2010 avec ses nombreux dégâts humains et matériels, un autre séisme de magnitude 7,2 vient de frapper le Sud du pays en Août 2021, faisant encore de nombreuses victimes et ravivant la mémoire traumatique des catastrophes naturelles… et humanitaires antérieures.

La gestion de l’aide humanitaire relève également de la catastrophe. Avec des milliers d’ONGs (Organisations Non Gouvernementales) intervenant dans le pays depuis des décennies, de manière désordonnée et sans vision à long terme, la situation ne fait que s’aggraver d’année en année, maintenant le pays sinon sous assistance respiratoire permanente – une « assistance mortelle », dirait Raoul Peck [4] du moins dans un assistanat condescendant de mauvais goût. Un goût amer d’autrefois, aux accents esclavagistes, racistes et colonialistes, déshumanisants.

Ces catastrophes sont aussi sanitaires. Le Covid 19 n’a pas épargné Haïti, pays à risque [5] déjà très fragilisé par le choléra post-séisme, le VIH, la dengue et d’autres maladies infantiles. Alors qu’il y a un manque criant de structures de soins, de matériels adaptés et de personnels formés, une crise de carburant vient fermer des hôpitaux et des laboratoires d’analyses médicales. Tout récemment, un hôpital a fait l’objet d’un incendie criminel, [6] mettant à rude épreuve le peu d’étayage institutionnel encore fonctionnel sur le plan sanitaire. Les auteurs seraient venus tuer un patient pris en charge dans cet hôpital.

Ces catastrophes sont politiques. En plus de nombreux meurtres de journalistes, de soignants, d’intellectuels et de citoyens lambda pour leurs opinions politiques ou gratuitement, l’assassinat, en sa résidence privée, du chef de l’Etat le 7 juillet dernier est l’un des symptômes majeurs d’une catastrophe protéiforme qui n’en finit pas. Qu’on ait été pour ou contre ce président, l’attaque de ce symbole au niveau de la Magistrature suprême constitue, au-delà de sa personne, une effraction importante dans les appareils psychiques collectifs et individuels. Il peut être tentant de céder à l’indifférence mais il ne faut pas sous-estimer les probables séquelles de ce crime sur les jeunes générations et celles à venir. Par-delà le drame corporel et psychique, c’est toute l’identité et l’histoire d’un peuple qui ont été à nouveau piétinées, plus de deux siècles après son Indépendance. Cet acte met en scène un long processus de déshumanisation inter- et trans-générationnelle profonde qui dépasse les frontières haïtiennes. [7]

Si on ajoute les conséquences actuelles de toutes ces catastrophes sur la sécurité physique, sociale, émotionnelle et économique – je pense ici aux gangs armés, aux kidnappings, à l’insécurité alimentaire, au « peyi lock », à la pénurie de carburant et à bien d’autres effets discrets ou invisibles –, le tableau clinique devient encore plus complexe pour les victimes et les soignants qui peuvent être tout aussi des victimes directes ou indirectes de ces catastrophes. Les soignants, comme ceux qu’ils soignent sont ainsi exposés à ce que Jean-Luc Nancy [8] appelle une catastrophe du sens, au-delà du tragique. Comment faire face à cette perte de sens et de repères ? Comment se réinventer, retrouver et remettre du sens à/dans ce chaos généralisé ? Comment soigner ?

Des défis énormes pour les soignants

Par soignants, j’entends ici à la fois les personnels de la santé mentale, de la santé physique et de l’éducation nationale dans la mesure où l’ensemble de ces professionnels est censé, par-delà leurs missions premières, prodiguer des soins primaires aux patients et aux élèves. J’ajouterais volontiers les professionnels des lieux de culte (vodouisants, catholiques, protestants…) dans la mesure où par-delà les croyances respectives qui peuvent fonctionner comme de véritables tuteurs de résilience, [9] ces lieux participent à la consolidation des liens sociaux des personnes qui les fréquentent. Car avant les soins médicaux, psychologiques ou éducatifs, il est d’abord question de soins primaires – dans le sens winnicottien [10] du terme – caractérisés notamment par la contenance et la considération de l’autre comme sujet, comme semblable, comme être humain.

Dans un pays polytraumatisé comme Haïti où le système de santé est fragile, le système éducatif bancal et où l’Etat est de plus en plus affaibli voire inexistant, les soignants sont confrontés à de nombreux défis non seulement dans l’évaluation, la prise en charge et l’accompagnement de la population sinistrée mais aussi dans la posture professionnelle. Ils sont aussi interpellés dans leur posture citoyenne. Comment réinstaurer le vivre ensemble dans la Cité ? [11] Les soignants sont une sorte d’interface entre un Etat traumatisé (président assassiné) et un peuple qui s’essouffle (en manque d’oxygène et de carburant), tous deux au bord de l’effondrement.

Les défis que les soignants doivent affronter sont certes techniques mais étant moi-même un soignant directement interpellé par les catastrophes haïtiennes, je souhaite attirer l’attention sur d’autres dimensions de ces défis. Ces défis sont épistémologiques, méthodologiques et cliniques. Comment, en effet, savoir ce qui (a) fait traumatisme pour un patient ou un groupe dans un tel contexte ? Tout est intriqué. Les traumatismes que vivent les Haïtiens sont intentionnels (gangs, kidnappings, non assistance à peuple en danger…) et non intentionnels (séismes, inondations…). La littérature montre qu’on se relève plus facilement d’un traumatisme non intentionnel que d’un traumatisme intentionnel. [12] Qu’en est-il pour un patient concerné par les deux types de traumatismes ? Comment intervenir sur des traumatismes intriqués chez une même personne ? Un même peuple ? Où mettre la focale ? Ces traumatismes sont individuels et collectifs, actuels et/ou réactualisés. Parfois ce qui fait trauma collectivement ne l’est pas forcément sur le plan individuel. Toute une famille peut être traumatisée par un même événement alors que chacun de ses membres met en place des stratégies pour s’en sortir personnellement. Souvent les comportements symptomatiques d’aujourd’hui (violence, dépression, alcoolisme, toxicomanie…) sont les effets d’événements anciens (maltraitance subie, humiliation, etc.). Comment accueillir à la fois ce qui vient (chronos), ce qui advient (kaïros) et ce qui revient (aïon) ? Comment faire la part des choses ?

Où a mal un patient qui se présente avec un membre amputé, suite à un séisme, une balle reçue ou un kidnapping ? Au membre fantôme ou aux circonstances humiliantes de l’événement ? Que dit, de sa famille, de son quartier ou de son pays un enfant des rues ou scolarisé, en détresse psychologique ?  Il y a quelques mois, une élève a voulu se jeter depuis le toit de son établissement scolaire parce que ses notes scolaires étaient mauvaises. Que dit la détresse de cette élève de celles des parents, de l’école elle-même et de tout un pays ? Quel dispositif d’écoute mettre en place pour apprécier la demande explicite et/ou implicite d’un patient ? Comment écouter la demande collective à travers l’expression d’un patient singulier ?

Comment, pour les soignants, intervenir auprès de patients traumatisés et/ou bourreaux alors qu’ils sont eux-mêmes victimes directement ou indirectement des mêmes événements traumatiques ? Les défis des soignants sont donc également de l’ordre du transfert et du contre-transfert dans la dynamique relationnelle. Si le transfert traduit des éléments d’histoire du patient s’actualisant de manière inconsciente dans sa rencontre avec le thérapeute, le contre-transfert est l’ensemble des réactions tout aussi inconscientes des soignants vis-à-vis des attitudes et comportements des patients. [13] Nous assistons ainsi à un partage voire un télescopage d’histoires qui peuvent être à la fois obstacles pour l’évaluation et outils pour l’accompagnement. Le risque est de ne pas savoir de qui on traite le trauma. Quand les traumatismes sont partagés,[14] ils nécessitent des interventions plurifocales ainsi que des espaces d’analyse de la pratique pour les soignants.

Quant au traumatisme « vicariant », c’est-à-dire le traumatisme des professionnels en contact avec des patients traumatisés, il est important d’en identifier plusieurs sources potentielles:

le traumatisme vécu en partage par les patients dans la dynamique transféro/contre-transférentielle, par exemple le fait de se sentir affecté voire envahi par le récit d’un patient ;

celui lié au fait de ne pas pouvoir aider les patients comme on voudrait, de devoir arrêter  ou suspendre des prises en charge pour se préserver, ce qui peut générer de la culpabilité ;

celui de l’Etat haïtien, incapable de donner des directives claires à la population. Le traumatisme de l’Etat peut produire des effets délétères et atteindre toute la population dont les soignants ;

celui lié à ses propres vécus personnels. Nous avons tous une histoire personnelle qui peut entrer en résonance avec celle des patients. Les soignants peuvent aussi être des patients et/ou avoir des proches directement concernés par le Covid-19, un kidnapping, un séisme, ou toute autre problématique relevant du traumatisme.

Ces défis sont humanitaires, philosophiques et éthiques. Entre un bourreau et une victime, qui soigner en priorité ? Qui privilégier entre un bébé et une personne âgée blessés par balle ou victimes d’un kidnapping ? Comment prendre en charge un jeune embrigadé dans des gangs ? Comment faire face à la déshumanisation de soi et de l’autre en même temps ?

Le but n’est pas de répondre à ces questions difficiles mais d’attirer l’attention sur la complexité des catastrophes haïtiennes et de mettre en perspective une réflexion d’ensemble susceptible d’impulser une dynamique de soin global dans la durée.

« Moment du soin » en Haïti et préconisations générales

Dans Le moment du soin, [15] F. Worms insiste sur la nécessité de deux instants : « l’instant de l’urgence vitale, ou mortelle » qui incite à appeler « Au secours ! » mais aussi « le moment présent dans son ensemble, l’instant des catastrophes, les temps qui les précèdent ou les suivent », une sorte « d’extension de la vulnérabilité », souligne-t-il. Haïti se trouve aujourd’hui plus que jamais dans le moment du soin. Le peuple comme l’Etat, les victimes comme les bourreaux crient « au secours » à eux-mêmes comme à leurs semblables qui partagent la Terre. Les meurtres, les kidnappings, la formation de gangs peuvent certes relever de logiques intentionnelles, maitrisables de déstabilisation d’un pays mais les Haïtiens qui s’y impliquent sont, à mon sens, dans une demande implicite de soin, une demande paradoxale d’humanisation ou de ré-humanisation de la relation à l’autre. La déshumanisation dont Haïti est l’objet n’est pas imputable qu’à Haïti, elle est historiquement planétaire. Il faut être suffisamment déshumanisé pour déshumaniser à son tour un autre être humain. [16] Nous sommes comme enfermés dans la dialectique de la poule et de l’œuf. Comment en sortir ?

Le dispositif de soin est alors à considérer dans au moins deux conceptions, comme le souligne F. Worms. Le premier sens met l’accent sur le fait de « soigner quelque chose, un besoin ou une souffrance », ce qui relève du traitement des symptômes. Mais « soigner c’est aussi soigner quelqu’un », ce qui souligne la « dimension intentionnelle et relationnelle du soin ». A ce sujet Marcelli [17] rappelle la différence entre traitement et soin. Traiter vient de tractare, tractum, trahere qui signifie « trainer violemment, mener difficilement ». Soigner vient de sun (n)i et sunnja qui signifie « s’occuper de, se préoccuper de ». Le traitement vise l’éradication des symptômes. Il s’adresse à la partie malade. Le soin vise la globalité du sujet considéré et s’adresse à l’être tout entier. Les deux points de vue sont complémentaires. Nous avons besoin de remobiliser et d’entretenir les parties saines pour redynamiser les parties en souffrance.

Les symptômes individuels et/ou collectifs liés aux catastrophes haïtiennes sont nombreux. Il est important de s’attaquer à ces symptômes, de les traiter en vue de leur éradication mais ce traitement ne sera efficace que si on se donne la peine de soigner en amont, pendant et après le traitement. Eradiquer les gangs, par exemple, ne sera pas efficace sans un travail de fond sur l’être haïtien tout entier, sur son intentionnalité envers lui-même et envers l’autre. Ici, c’est tout un peuple, tout un Etat, tout un pays aux symptômes multiples (état de stress post-traumatique, violence gratuite, perte de repères, tendance suicidaire, masochiste…) qu’il convient de traiter mais avant tout de soigner. Car « tout traitement qui se réalise au détriment du soin finit toujours par se retourner contre lui-même », précise D. Marcelli.

Qu’ils soient haïtiens ou étrangers, quelles que soient leurs spécialités, leurs approches ou domaines d’intervention, les soignants en Haïti ont à intervenir sur des corps, des psychés mais aussi et en même temps sur des identités. Les catastrophes haïtiennes produisent des séismes identitaires [18] dont l’une des caractéristiques est de ne plus savoir qui on est pour l’autre, qui est l’autre pour soi et qui on est pour soi-même.

Corps, psyché et identité nécessitent des interventions ciblées mais il est important d’avoir à l’esprit que chaque acte de soin, chaque acte soignant a des ramifications avec les autres. Pour une chirurgienne, une infirmière, intervenir sur un corps, c’est aussi intervenir sur la psyché du patient et sur une possible adaptation de son identité. Pour un professionnel de la santé mentale, intervenir sur la psyché c’est aussi donner au patient la possibilité de se réapproprier son corps et donc de se ressaisir sur le plan identitaire. Pour un professionnel du milieu scolaire, aider un enfant, un adolescent dans la construction de son identité, c’est aussi poser des bases pour l’aider às’approprier son corps et sa psyché. Le tissage du lien social dans les lieux de culte participe de la même tentative de reprise en main de tout son être. Il ne s’agit pas de confondre les champs d’intervention de chacun mais de les articuler dans une démarche holistique.

Ainsi, par-delà les interventions techniques de chaque domaine de spécialité, j’aimerais, dans une perspective de soin global, attirer l’attention sur 5 préconisations générales pour les soignants :

la nécessité de concevoir des « tâches primaires partagées » [19] La « tâche primaire » [20] est ce qui fonde une institution. Ainsi, la tâche primaire de l’hôpital est de soigner, celle de l’école est d’apprendre à lire, écrire, compter, etc. Cependant, dans des cas de traumatisme, j’ai proposé d’élaborer des tâches primaires partagées (soigner, éduquer, accompagner) permettant des actions de contenance coordonnées des soignants envers la patientèle. Il est important que tous les corps de métiers travaillent ensemble, en collaboration, mobilisés par ces « tâches primaires partagées » aux niveaux interprofessionnel et interinstitutionnel ;

la nécessité de contenir la déshumanisation. Le traumatisme désorganise, déshumanise et interpelle bourreaux et victimes dans leur capacité à mobiliser ce qui leur reste d’humanité disponible. Encore faut-il croire qu’il reste un peu d’humanité, même occultée, chez tout individu. Car il faudra bien s’appuyer sur ce réservoir d’humanité pour tenter de réparer les parts traumatiques de soi. Il est important de lutter contre la déshumanisation subie ainsi que contre la déshumanisation héritée, défensive ou acquise par banalisation du quotidien. Les soignants devraient s’efforcer d’axer leurs interventions curatives et préventives sur la ré humanisation. Ré-humaniser les victimes mais aussi les bourreaux, ce qui ne dispense pas ces derniers d’être jugés et punis pour leurs actes commis. Par le rappel à la Loi, le rappel des limites, la punition participe de la réinsertion progressive des condamnés à la communauté humaine ;

la nécessité de mettre en place des dispositifs d’analyse des pratiques. Il est important, pour gérer le stress, de pratiquer du sport, faire des projets, etc., mais il est indispensable de mettre en place des dispositifs d’analyse des pratiques afin d’aider les professionnels à faire face au traumatisme vicariant, à faire la part des choses, à démêler les histoires intriquées et à traiter et élaborer les mouvements transféro/contre-transférentiels

la nécessité d’accorder une place importante à la spiritualité dans le soin. Haïti est un peuple très spirituel. C’est la force de l’Esprit et des esprits [21] qui l’a fait naître et qui lui permet de tenir encore debout. Il est important de puiser dans la culture des ingrédients de résilience [22] dans les croyances par exemple, dans la mémoire résiliente du peuple haïtien.

La nécessité de renforcer la résilience assistée. [23] En complément aux formes de résilience spontanée, naturelle dont peut faire preuve la population vulnérable, les soignants, en tant que tuteurs potentiels de résilience, travaillent à la mise en place d’une résilience assistée, en ce sens qu’ils constituent des supports sur lesquels les patients peuvent s’appuyer pour retrouver goût à la vie et continuer à se développer.

Pour conclure, je dirais qu’Haïti est à la fois un symptôme mondial, un peuple en souffrance et des citoyens qui espèrent. Symptôme de la violence d’un monde en transformation et qui doit faire face aux traumatismes de la Terre et de l’Humanité. [24] C’est un peuple en souffrance de déshumanisation, une déshumanisation aux ramifications multiples et lointaines. Un peuple confronté au manque à être et au manque dans l’être. [25] le maintenant dans une répétition traumatique de son histoire. Jean Price Mars disait de l’Haïtien : « Un peuple qui chante et qui souffre, qui peine et qui rit, un peuple qui rit, qui danse et se résigne ». [26] Il est temps de sortir de la résignation. Je propose de remplacer résignation par considération. Des citoyens qui se considèrent. Des citoyens qui demandent, malgré tout, de la considération les uns pour les autres.

Cette considération nécessite d’articuler modèle parental (Winnicott) et modèle médical du soin, ainsi que ses dimensions ontologique et politique. [27] Il convient de soutenir spirituellement, politiquement, financièrement, matériellement et psychologiquement les soignants. Ils ont besoin de se sentir reconnus dans leurs souffrances : souffrance venant des catastrophes, souffrance du poids de leur engagement professionnel et civique envers les patients. Ils ne peuvent pas être disponibles psychiquement pour les autres s’ils ne le sont pas pour eux-mêmes. Mais qui peut les soutenir dans un pays où l’Etat, quasi-fantôme, peine à donner un cap à ses citoyens ? La question reste entière.

Des systèmes et dispositifs de co-étayages sont alors indispensables face à l’effondrement du symbolique. Il s’agit de créer des espaces, de « bricoler » avec tout ce qui est possible pourvu que cela apporte un peu de souffle, de respiration et de partage. La tâche qui incombe aux soignants est immense. Elle requiert de leur part une certaine abnégation, du recul, une posture méta leur permettant d’aller chercher des grains d’humanité, où qu’ils soient, en eux, chez les patients, bourreaux et/ou victimes, dans la nature et dans le passé pour tenter de recoller les morceaux éparpillés dans et par le chaos.

En complémentarité avec ceux qui, au niveau de l’Etat, restent malgré les difficultés de celui-ci, soucieux de travailler à faire évoluer les politiques publiques au service du collectif, les soignants ont la lourde tâche d’aider les patients, les élèves et les pratiquants des lieux de culte à structurer le chaos. [28] L’après-coup du trauma bat son plein en Haïti. L’après-coup de la résilience est encore possible, qui nécessite une réactualisation de nos forces cachées non encore exploitées. [29] Face à l’incertitude et au chaos généralisé dans le pays, les soignants n’auraient-ils pas d’autre choix – pour l’instant et peut-être pour longtemps encore – que d’apprendre à danser sous la pluie ?

REFERENCES

[1] Nancy, J.-L. (2012). L’Equivalence des catastrophes. Galilée.

[2] Pontalis, J.-B. (2011). Ce temps qui ne passe pas. Seuil.

[3] Chronos, c’est le temps chronologique avec un passé, un présent et un futur ; kaïros, c’est le temps qui institue un avant et un après un événement ; quant à aïon, il caractérise le temps cyclique, le retour du refoulé, la répétition du même.

[4] https://www.youtube.com/watch?v=jh560iJrBNY

[5] GSGCC (2021). Haïti face à la pandémie du coronavirus. Un cadre de référence. Bibliothèque Nationale d’Haïti.

[6] https://www.haitilibre.com/article-35143-haiti-flash-des-bandits-attaquent-et-vandalisent-l-hopital-sacre-coeur-de-milot.html

[7] La situation des « migrants » haïtiens aux frontières américaines et du monde en témoigne.

[8] Nancy, J.-L. (2012). L’Equivalence des catastrophes. Après Fukushima. Gallilée.

[9] Derivois, D. et al. (2015). Les bases de la résilience haïtienne. Rapport remis à l’ANR (Agence Nationale de la Recherche) dans le cadre du projet RECREAHVI (Résilience et processus créateur chez les enfants et adolescents haïtiens victimes de catastrophes naturelles).

[10] Winnicott, D. W. (1975). Jeu et Réalité. L’espace potentiel. Gallimard.

[11] Derivois, D. (2017). Clinique de la mondialité. Vivre ensemble avec soi-même, vivre ensemble avec les autres. De Boeck.

[12] Myles, P., Swenshon, S., Haase, K., Szeles, T., Jung, C., Jcobi, B., et Rath, B. (2018). A comparative analysis of psychological trauma experienced by children and young adults in two scenarios: evacuation after a natural disaster vs forced migration to escape armed conflict. Public health, 158, 163-175.

[13] Laplanche et Pontalis, (1967). Vocabulaire de la psychanalyse. PUF.

[14] Derivois, D., Ginecci M., Sornin C. (2008), « Le traumatisme partagé : quel accueil institutionnel ? », Le Divan familial, 21, p.185-197

[15] Worms, F. (2010). Le moment du soin. A quoi tenons-nous ? PUF.

[16] Derivois, D. (2020). Séismes identitaires, trajectoires de résilience. Une clinique de la mondialité. Chronique Sociale.

[17] Marcelli, D., Pour une conception du soin psychique à l’adolescence, in Moro (dir.) (2014), Psychothérapies psychanalytiques à l’adolescence. Pratiques et modèles. Armand Colin. P. 23-42.

[18]Derivois, D. (2020). Séismes identitaires, trajectoires de résilience. Une clinique de la mondialité. Chronique Sociale.

[19] Derivois, D. (2017). Clinique de la mondialité. Vivre ensemble avec soi-même, vire ensemble avec les autres. De Boeck.

[20] Kaës, R. et al. (1987). L’institution et les institutions. Dunod.

[21] Derivois, D. (2012). L'hypothèse de la résilience de l'Esprit et des esprits en Haïti. Sciences croisées, 1 (11) ; 2012, 1–9

[22] Karray, A. ; Derivois, D. (2020). Quelle résilience pour quels modèles de société ? Quelle résilience pour quels modèles de société ?

[23] Ionescu, S. et al. (2011). Traité de résilience assistée. PUF

[24] Derivois, D. (2014). Les enfants haïtiens face aux traumatismes de la Terre et de l’Humanité. In Collectif Feldman, M. (dir.). Les enfants exposés aux violences collectives. Erès.

[25] Roussillon, R. (1999). Agonie, clivage et symbolisation, PUF

[26] Price Mars, J. (1928). Ainsi parla l’Oncle.

[27] Worms, F. (2010). Le moment du soin. A quoi tenons-nous ? PUF.

[28] Pour reprendre la belle expression de mon ami psychiatre, Jonathan Ahovi.

[29] Derivois D. (2019). The aftermath of resilience in the global world. L'Encéphale.  Dec; 45(6):525-526. DOI: 10.1016/j.encep.2019.02.008. PMID: 30961971. 

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Daniel DERIVOIS, Ph.D

Professeur de Psychologie et psychopathologie clinique

Psychologue clinicien

Directeur adjoint du Laboratoire Psy-DREPI (EA-7458)

Université de Bourgogne Franche-Comté

daniel.derivois@u-bourgogne.fr

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