Haïti tutoie la dépression économique

Publié le 2021-11-04 | lenouvelliste.com

Le niveau de l’activité économique a chuté pendant trois années consécutives. Le taux de croissance économique a été de -1,7 % en 2018-2019 et -3,3 % en 2019-2020.  Et selon les prévisions de la Banque de la République d’Haïti (BRH), il demeure négatif de l’ordre de -2.3 % pour l’année fiscale 2020-2021. D’après le ministère de l’Économie et des Finances, ce taux serait de - 0,9 % alors que la Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC) l’estime à -1,3 %. Plus inquiétant encore : si les dirigeants n’arrivent pas à trouver une solution à la crise politique et à l’insécurité cauchemardesque que vit la population, il y aura probablement une quatrième année de décroissance économique ou de destruction de richesse.

En France, l'Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) considère qu’un pays entre en récession quand son produit intérieur brut (PIB) décroit pendant au moins deux trimestres consécutifs. L’INSEE publie le PIB chaque trimestre. Aux États-Unis d’Amérique, la récession est définie comme « une baisse significative répandue dans l’ensemble de l’économie qui dure plus que quelques mois et qui affecte à la fois le PIB, les revenus, la production industrielle, l’emploi et le commerce de gros et de détail ». Ces statistiques américaines sont publiées mensuellement ou trimestriellement, contrairement à Haïti qui publie certaines d’entre elles chaque année.

Pour une période de plus de 12 trimestres ou plus de trois ans, avec en option une quatrième année, on commence à craindre une dépression de l’économie haïtienne. Autrement dit, avec la crise politique actuelle, le pays glisse dangereusement sur une tangente vers la dépression économique. Il ne s’agit plus d’une récession économique où l’activité économique est réduite momentanément avant de reprendre son niveau d’avant le ralentissement. La dépression représente de son côté une diminution considérable et durable de l’activité économique. Par exemple, durant la Grande Dépression, la chute sévère de l’activité économique  avait duré de 1929 à 1933. 

Dans une intervention au Mercredi de réflexion de la Banque interaméricaine de développement (BID) en date du 6 octobre 2021, le gouverneur de la BRH, Jean Baden Dubois, a fait ressortir l’effet néfaste des chocs naturels et sociopolitiques sur les politiques fiscales et monétaires ainsi que sur le niveau de l’activité économique. Ces chocs, indique M. Dubois, alimentent les déficits jumeaux qui semblent caractériser l’économie haïtienne, tout en l’éloignant de son potentiel de croissance. Et même si le contexte macroéconomique en 2021 à l’échelle internationale par rapport à l’année 2020 est marqué par une forte reprise, l’économie haïtienne, engluée dans les crises politique et sécuritaire, n’a pas pu en bénéficier.

Une baisse des recettes publiques

En effet, poursuit le gouverneur, durant l’exercice 2020–2021, la mise en œuvre de la politique budgétaire de l’État s’est déroulée dans un environnement empreint d’incertitudes et un climat sécuritaire délétère. Les recettes ont alors atteint à peine 60 % de leur niveau prévu dans le budget initial 2020-2021. Évidemment, ces prévisions étaient clairement surestimées et paraissaient trop optimistes dans les conditions de l’exercice fiscal 2020-2021.   

La subvention des produits pétroliers a engendré un trou énorme dans les finances publiques. La hausse des prix de l’énergie et des matières premières sur le marché international, confirme M. Dubois, a augmenté « la perte des recettes, dans un contexte qui n’a pas été favorable à la mise en place de nouvelles mesures administratives ».

Selon le tableau des opérations financières de l’État couvrant la période allant d’octobre 2020 à juin 2021, l’impôt sur le revenu à Port-au-Prince a diminué de 23 % par rapport à la même période de l’exercice précédent, en passant de 10,5 à 13,6 milliards de gourdes. La taxe sur le chiffre d’affaires (TCA) pour la même zone et la même période a chuté de 15 % en passant de 14,6 à 17,1 milliards de gourdes. Ces deux rubriques témoignent clairement de l’impact du climat sociopolitique et sécuritaire délétère sur l’activité économique et les recettes de l’État. Celles-ci ont quand même globalement augmenté de 18 % grâce à une hausse vertigineuse de 441 % de la rubrique « Autres taxes (Port-au-Prince) » et 111 % des recettes internes de provinces.

Les recettes n’ont pas suffi à couvrir l’ensemble des dépenses de l’État. Les conséquences sont très claires aux yeux du gouverneur de la BRH : « Ainsi, charriant une perte de recettes liée à la hausse des prix des produits pétroliers, des effets prolongés de la dégradation du climat sécuritaire et de la crise sanitaire, le déséquilibre budgétaire s’est accentué, donnant lieu à un financement monétaire sans précédent, de 43,6 milliards de gourdes, dans un contexte de raréfaction des supports externes. Ce financement monétaire élevé constitue une préoccupation pour la banque centrale depuis tantôt deux exercices, puisqu’il représente une contrainte importante pour la garantie de la stabilité monétaire. »

M. Dubois a fait état des mesures envisagées par la BRH en vue de contenir la hausse des prix et la dépréciation accélérée de la gourde. Parmi ces mesures, il a cité l’alimentation du marché des changes de 30% des devises provenant des maisons de transfert et les précautions prises en vue de ne pas induire une baisse trop importante des réserves internationales nettes. Celles-ci s’élèvent à seulement 568 millions de dollars américains, en raison notamment de l’effet des paiements extérieurs réalisés par la BRH pour le compte de l’État haïtien, en particulier pour l’acquisition des produits pétroliers.

Des perspectives préoccupantes

Le gouverneur a admis que les perspectives de l’économie haïtienne pour l’exercice 2021-2022 restent mitigées en raison des incertitudes entourant le climat des affaires et des effets durables de différents chocs qu’a subis l’économie au cours des trois derniers exercices fiscaux. Il espère une reprise économique afin de retrouver un sentier de croissance soutenue et d’éviter ainsi que les situations socioéconomiques ne deviennent plus compliquées. Cette reprise passera certes par une meilleure coordination des interventions publiques, un redressement des finances publiques et du cadre macroéconomique pour les prochains exercices fiscaux mais surtout par le rétablissement d’un climat politique viable et d’un environnement sécuritaire.

Une résolution de la crise politique s’impose si l’on veut éviter au pays une dépression économique. M. Dubois était assez claire : « Dans le contexte de la persistance du climat sociopolitique incertain, les implications pour l’économie, en particulier pour le budget 2021 – 2022, seront néfastes. Cela aura encore plus d’incidences sur les circuits de commercialisation et l’activité économique en général, ce qui risquerait d’aggraver la situation des finances publiques, notamment au niveau de la collecte des ressources, avec des impacts négatifs sur les conditions monétaires. »

Par ailleurs, l’incertitude politique ne permettra pas au pays de reprendre les négociations avec ses principaux partenaires techniques et financiers, dont l’absence des appuis a lourdement pesé sur le budget de la République, le bilan de la banque centrale et sur la dette publique interne. Jean-Baden Dubois a promis que la banque centrale poursuivra ses différentes stratégies mises en place en vue d’aider à renouer avec la croissance économique à travers les divers programmes incitatifs en faveur des secteurs porteurs de création de richesse et d’emplois.

Il a cité en exemple l’élargissement des programmes d’appui aux institutions de microfinance et différents mécanismes de financement qui ont été mis sur pied afin d’accompagner les entrepreneurs des petites et moyennes entreprises, particulièrement du grand Sud afin de relancer les activités économiques après le séisme du 14 août 2021. La BRH compte aussi moduler sa posture monétaire pour contrer les effets permanents des épisodes de chocs liés aux crises sociopolitiques au cours des trois exercices et les impacts d’autres chocs qui pourraient survenir au cours de l’exercice 2021-2022.

Ce n’est cependant pas évident qu’elle pourra juguler, elle-même, tous les méfaits de la crise politique et de l’insécurité. La politique a toujours tenu l’économie haïtienne en otage au cours des quatre dernières décennies.

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

Thomas Lalime
Auteur


Réagir à cet article