Freda et Cécé au milieu des flammes

Publié le 2021-10-28 | lenouvelliste.com

Doit-on s’étonner que les œuvres les plus percutantes de cette saison culturelle soient le fruit du travail de deux femmes? Je répondrai au cours de cet article à cette interrogation qui frise à première vue le sexisme. En attendant, c'est le roman d’Emmelie Prophète (Les Villages de Dieu) et le film de Gessica Généus (Freda) qui parviennent à exprimer le mieux cette réalité chaotique dans laquelle barbote Haïti depuis quelques décennies. Ce n’est peut-être pas un hasard si ce film et ce roman partagent tant de points communs. Est-ce dû à un regard habitué à mesurer la vie par les détails et non par les généralités comme on le fait trop souvent dans les œuvres haïtiennes ? Georges Anglade disait justement que le jeune paysan ne voit pas la ville comme le jeune citadin. Le jeune paysan repère d’abord les marchés tandis que le jeune citadin se dirige vers les stades, les salles de cinéma et les discothèques. De même que les femmes palpent la vie différemment des hommes. Si vous en doutez, lisez Prophète ou allez voir le film de Généus. Oubliez les clichés du regard féminin qui évite la violence car ces deux-là ne se contentent pas d’exposer la violence, elles décrivent minutieusement les effets désastreux de cette violence sur les natures sensibles. 

On sent souffler, dès le début, un vent de désespoir sur le petit monde ciblé par la romancière et la cinéaste. C’est qu’on n’est pas au début, mais à la fin de cette tragédie annoncée. Rien ne pourra empêcher ce pneu enflammé de rouler dans la ville en brûlant tout sur son passage. Le roman, comme le film, tentera de colmater les brèches. On espère retarder l'explosion en faisant alterner dans le récit des sphères de violence et de tendresse. Cette façon de tricoter le bien et le mal, je le répète, n’est pas courante chez nous où l’on cherche plus souvent à éteindre le feu avec de la gazoline (l’essence reste au cœur du débat). Est-ce ce regard féminin sur la réalité qu’on espérait ? On n’y trouvera aucune baisse d’intensité dans l’exposition des faits, ni d'acuité dans  l’analyse des événements. Mais venons-en au récit. Quel chemin ont-elles pris pour exprimer cette réalité, souvent abordée, mais rarement de manière aussi crue et discrète à la fois ? La discrétion vient de cette précaution à ne rien ajouter au drame déjà présent. 

Les deux histoires, le roman et le film, se déroulent dans des petites maisons de deux ou trois pièces, presque sans fenêtre, où on entend à peine la rumeur de la ville. Dehors les cris, les coups de feu, les protestations, toute une « ville criarde » selon l’expression d’Aimé Césaire. C’est ici, entre des murs friables, que se réfugient ces gens effrayés par tant de violences (violence d’État ici, violence de bandits là). Jusqu’à ce qu’une jeune femme de la maison se lève et tente de faire face à la tempête. Cécé pour Prophète,  Freda pour Généus. Toutes les deux vivent dans une ambiance délétère où on cherche éperdument à sauver ce qu’il reste de dignité. Chez Prophète, comme chez Généus, les hommes ont baissé les bras. L’oncle de Cécé, revenu de l’étranger, qui se couche depuis dans la chambre du fond, le fiancé de Freda revenu de Dominicanie qui se consume dans l’amour et la peur, le frère de Freda qui, lui, ne pense qu’à partir. Les hommes ne pensent qu’à fuir ou à semer la terreur. Pourtant on ne voit qu’eux dans les manifestations. Veut-on nous dire que ce qui se passe dans les rues n’est que théâtre et que la lutte se mène ailleurs ? Que les femmes connaissent cette part fragile de l’homme, et qu’elles savent que cette démonstration de force ne tient pas à grand-chose, et pour le savoir il suffit d’observer cet homme tout en muscles et en arrogance dans l’intimité, d’être sa sœur ou sa fiancée ? D’un autre côté, les femmes cherchent à recréer chaque matin une vie quotidienne déglinguée. Pourtant ce ne sont pas des œuvres militantes, elles se contentent d’exposer la réalité. Les faits sont têtus: on a l’impression que le vrai combat se passe dans ces baraques étroites et misérables. C’est entre les mains de ce petit groupe de femmes que se joue le sort de cette société.

On ne discute pas des problèmes, comme à l’université, on ne les hurle pas non plus comme dans les rues, on les vit dans l’intimité avec des cris, des coups et blessures, des larmes, et surtout des silences. C’est là, dans cette arrière-boutique, que les guerrières se sont repliées pour panser leurs blessures. La caméra est si proche qu’elle touche les corps, on voit le grain de la peau. En effet, ces femmes défendent leur peau (Freda, Cécé) ou cherchent à la vendre (la mère et la sœur de Freda). Prostitution, corruption, violence sont les canons que l’ennemi pointent sur elles. La caméra de Généus ne les lâche pas une seconde, dans cette dernière partie, les traquant au plus près dans cette descente. La caméra glisse sur des visages en larmes, des corps qui ne sont plus que douleur. Là encore les deux femmes se ressemblent car la main de Prophète met à nu ses personnages avec la même aisance que l'œil de Généus révèle les souillures. Elles se distinguent aussi par cette manière discrète et précise de travailler, même si tout n’est toujours pas aisé chez Généus (quelques scènes sont plus faibles, comme celles du pasteur).  À la fin, la mère semble préférer la folie à cette aveuglante réalité: son échec total. C’est elle qui a poussé la sœur à la prostition tout en dédaignant le combat de Freda. En fait, elle n’a jamais cessé de les aimer. Ses trois enfants qu’on voit endormis dans une scène émouvante dans le même lit, le seul lit de la maison. On aimerait figer le temps sur ce moment, mais la machine de destruction ne s'arrête pas, ne semble jamais vouloir s’arrêter. À l’horreur on opposera la tendresse. C’est dommage que Généus ait accordé tant de place à la manifestation qui n’est, finalement, qu’un élément du décor. Un déclencheur bien sûr, comme les discussions des étudiants, mais on doit comprendre que cette fois la lutte se fait ailleurs et non dans les lieux traditionnels. Dans cette minuscule boutique d’un quartier calme de la classe moyenne. 

À la différence de la littérature, un film a une durée « commerciale », et le temps accordé à ceci est pris sur cela. On espère que la prochaine fois Généus ne se laissera pas distraire par le bruit et qu’elle accordera toute son attention à ses personnages et à son récit intérieur. La force des Villages de Dieu, c’est que Prophète n’a jamais lâché son lecteur tout au long du roman. Évidemment Prophète a plus d’expérience que Généus, et l’art du roman est différent de celui du cinéma. On doit ajouter que Généus reste étonnamment concentrée sur sa tapisserie durant une bonne moitié du film. Freda est un être de chair et de sang, comme Cécé, et ces deux noms deviendront des marqueurs dans notre culture. On a hâte que Prophète et Généus se remettent au travail, peut-être ensemble, car elles viennent de créer un espoir fou dans la nouvelle génération. Je ne parle pas de leur succès personnel, mais bien du roman et du film. Il reste qu’elles travaillent toutes les deux avec la moitié de l’effectif puisque les hommes restent trop palots dans leurs œuvres respectives. On attend d’elles un duo (l’homme et la femme), et on espère qu’elles trouveront une certaine harmonie dans la guerre des sexes. Ce qui rendra leur regard plus complexe. Une œuvre se construit en essayant à chaque fois de corriger nos erreurs et nos oublis, en prenant de la distance avec les exigences de nos amis, et en se délestant des faux problèmes pour ne faire face qu’à ceux qui nous permettent d’exprimer le fond de notre cœur. Mais la bataille, celle qui se passe dehors et qui concerne la majorité, n’est pas terminée, et pour la mener, deux femmes, Emmelie Prophète et Gessica Généus, viennent de monter au front. Elles sont couvertes de blessures, mais toujours debout.         

Dany Laferrière 
de l’Académie française

Dany Laferrière
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