Ariel Henry : un village potemkine

Publié le 2021-10-28 | lenouvelliste.com

Nos facultés de médecine fabriquent plus de politiciens que de médecins. Ariel Henry, à l’automne de sa vie, confirme ce constat. Après avoir excellé dans le domaine de la neurochirurgie, il a opté, poussé par le démon de l’ambition, d’entrer dans l’arène politique, plongeant ses patients dans la désolation et le pays dans la détresse. Il est sans doute un homme doté de grandes qualités de cœur, mais lorsque ces qualités ne sont pas secondées par une grande élévation de vue et un sens de l’Etat, elles deviennent, dans les temps crépusculaires que connaît Haïti, un crime contre la nation, car son gouvernement fictif, presque clandestin, conforte la communauté internationale dans son immobilisme et encourage cette dernière à continuer de prôner la tenue des élections sous le prétexte fallacieux que le Premier ministre dirige un gouvernement de consensus.

Le docteur Henry, en homme de science, ne peut ignorer, à moins de suivre un cheminement secret, qu’il descend la pente savonneuse du discrédit, au point que ceux qui se rallient à lui, loin de le renforcer, voient leur popularité s’effriter et leurs voix perdre toute résonance dans les milieux populaires qui leur étaient naguère acquis. Ne mesurant pas, ou mesurant mal, les difficultés de la tâche, il ne sera jamais apte à les surmonter. Pourquoi alors avoir renoncé au bistouri pour le gouvernail d’un gouvernement à la dérive, décrié dans plusieurs secteurs pour son impuissance ? Tout semble décousu dans la gestion des affaires publiques. On assiste même à un engourdissement de l’Etat alors qu’il devrait, plus que jamais, s’affirmer.

Contraint de mener une politique de timide, marquée plus par les défaillances que stimulé par les sursauts, défié et nargué par un chef de gang, le Premier ministre ne fait que tâtonner sans trouver une véritable issue. Le bon sens commanderait qu’il démissionnât. Au lieu de cela, il se fait l’artisan de son autodestruction. En effet, en choisissant délibérément de marcher sur les brisées de Jovenel Moïse alors que le pays attendait qu’il donnât plus de netteté à la rupture avec un système honni responsable de la décomposition de l’Etat, le Premier ministre attire les nuages sans être à même d’éviter l’orage.

Il va plus loin car il déclare au Washington Post avoir accepté le poste de Premier ministre pour poursuivre la vision de Jovenel Moïse. Quelle vision ? La montée du gangstérisme et la peur paralysante qui en résulte ? Une police aux ordres ? Une justice à genoux ? Un chômage galopant ? Une économie agonisante ? Les portes de l’espérance fermées ? Il fait pire car en accréditant à l’étranger l’idée que le président assassiné était porteur d’une haute conception du devenir d’Haïti, il se fait volontiers le héraut d’un mythe, se fermant ainsi toute possibilité de susciter une large adhésion à sa personne, sinon à sa politique. Cette forme de suicide politique est déroutante. Elle s’explique peut-être par la conviction qu’ayant le soutien continu du Core Group et surtout de Washington, il peut s’écarter du chemin de la sagesse. C’est ignorer une constante de la diplomatie américaine en Haïti depuis 1915: tout chef d’Etat ou de gouvernement impuissant à assurer la stabilité politique et à assurer l’ordre publique est vite poussé vers la porte de sortie et même contraint de la franchir. François Duvalier, en régnant sur un cimetière, en a été la macabre exception.

Si Ariel Henry se complait à être un faux-semblant, une façade factice, s’il est incapable de pressentir les développements politiques futurs, s’il se laisse humilier par un chef de gang sans réagir, s’il avale tant de couleuvres depuis plus de trois mois, s’il semble compter pour rien ses errements, ce ne peut être que parce qu’il poursuit sa propre ligne d’action qui est, selon de nombreux observateurs, de préparer la voie au retour de Martelly au pouvoir. Si cela se confirme, plus qu’un homme politique déconsidéré dont la clairvoyance aurait complètement tari, il deviendrait tout simplement odieux. Même son Pygmalion, conscient de la défaveur et même de la disgrâce dont jouit le PHTK, a décidé de former un nouveau mouvement baptisé effrontément Parti pour la refondation nationale. S’il change le nom, il ne change pas la chose. Pour citer Mussolini, il ne fait que couvrir d’or une dent pourrie.

Si c’est pour cette tâche vouée à l’échec, on n'avait pas besoin de l’éminent Dr Henry pour l’accomplir. N’importe quel politicien sans scrupules, adepte de l’intrigue et habile en surenchères démagogiques aurait suffi. Si tel est véritablement le dessein du Premier ministre, la nation tout entière debout, lui lancera la boutade célèbre : sauvez-nous en vous sauvant avant qu’il ne soit trop tard.

Robert Malval

Robert Malval
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