Transition et démocratie : un couple infernal

Publié le 2021-10-13 | lenouvelliste.com

« Le gouvernement est un gâteau à partager ».

Charles Rivière Hérard, 1843. 

La transition est le temps nécessaire pour l’effectif et progressif passage d’un régime non démocratique à un régime démocratique. Il s’agit d’un processus de négociation et de compromis entre différentes forces politiques pour la résolution des conflits sociaux. Disposant des structures et procédures pluralistes, elle devrait permettre la libre concurrence entre les forces politiques dans leur lutte pour le pouvoir ainsi que la transformation en profondeur de la structure politique.

La transition connaît deux phases. La première est politique, c'est-à-dire qu'elle est marquée par le passage d’un régime à un autre. La deuxième est démocratique, durant laquelle on veille à la stabilité de l’évolution du processus avec l’objectif de le pérenniser.

La très grande majorité d’auteurs soulignent que la transition politique est un élément déterminant pour rendre possible l’existence d’une démocratie. L’expérience haïtienne remet en question cette prémisse en mettant en évidence que la transition n’est pas la démocratie en soi. Au contraire. Elle est foncièrement antidémocratique.

Excepté la dictature, il n’existe pas d’autre statut politique dépourvu de représentation démocratique que celui de la dénommée transition.

Pourquoi ?

Pour une double raison. D’une part, elle permet l’accès au pouvoir politique sans faire appel à l’électeur. Ainsi, le principe premier de tout régime démocratique est bafoué. D’autre part, puisque ces dirigeants ne sont pas élus mais désignés à travers un système de cooptation dans un cercle fermé, les citoyens ne peuvent pas les mettre devant leurs responsabilités et exiger la reddition des comptes.

En Haïti, le concept de transition est systématiquement utilisé contre la volonté populaire. Ceux qui la défendent sont antidémocrates car ils craignent l'électeur. Leur seule possibilité d’avoir accès au pouvoir est à travers les combines entre copains dont les expériences de la transition regorgent d’exemples.

Que veulent les défenseurs de la transition ? D’abord écarter la gêne de l’encombrante présence de l'électeur. Ensuite que la transition soit la plus longue possible et que son terme soit jeté aux calendes grecques ! Enfin, l’idéal est qu’elle devienne même une transition permanente !

Il est remarquable le succès de la formule de la transition permanente en Haïti. Trente-cinq années et onze transitions soulignent la compétence de ceux qui, tout en défendant la démocratie, la veulent à leur manière. C’est-à-dire, sans la présence du principal intéressé, à savoir le peuple. Donc, la transition en Haïti est faite contre la volonté populaire.

La transition devient le mot clé. Le laissez-passer. Un mantra répété tout au long de l’histoire par ceux qui craignent la démocratie. On frise souvent le ridicule comme la publication, le 11 avril 2013, dans le journal officiel de la République d'Haïti Le Moniteur, de l’arrêté présidentiel nommant les neuf membres d’un soi-disant Collège transitoire du Conseil électoral permanent (CTCEP), qui ont été installés à leurs postes le 19 avril 2013.

Les essais haïtiens en quête de la démocratie depuis 1986 et son éternelle transition politique en plus d’être un « modèle » en soi apportent une nouveauté à la science politique du coup d’État. Lorsqu’il réussit, s’ouvre une période d’accommodement et de trêve entre les vainqueurs surnommée période transitoire ou simplement « transition ».

L’histoire du coup d’État démontre de manière incontestée que le vainqueur simplement remplacé sur-le-champ le vaincu et prend les rênes du pouvoir. Il s’agit donc d’un changement abrupte sans discontinuité de l’exercice régalien des pouvoirs de l’État. Sa légitimité, y compris sa légalité, prennent leur source dans leur victoire. Uniquement.

L’Amérique latine est un terrain fertile. Celle-ci est présentée comme la région du monde où historiquement prend sa source et s’enracine la révolution.

Néanmoins c’est la région marquée par la pratique du Coup d’État. Ainsi, il y a eu en Amérique latine 342 changements politiques opérés en dehors de la Constitution depuis leur indépendance au premier quart du XIX siècle. La championne, toutes catégories confondues, est la Bolivie avec ses 190 coups d’État, suivie d’Haïti avec ses 26 putschs; la région est un laboratoire inépuisable où 17 coups d’État par pays en moyenne ont été réussis.

Toute transition est un recul. Alors, rétorquent ses défenseurs : il s’agit d’un recul provisoire, obligé. En fait, lit-on, il s’agit de « reculer pour mieux sauter ». Or, ce saut est rarement réussi.

Pourquoi ? Les raisons sont multiples. D’abord, les faillites des transitions qui ne s’intéressent ni à l´éducation politique du peuple ni au renforcement institutionnel de l’État. Lorsque René Préval propose en 2006 un « Pacte de gouvernabilité » et met en pratique un gouvernement d’union nationale, on pourrait imaginer finalement après vingt ans de tergiversations que la transition accoucherait d'une montagne d’espérance. Avec  « les émeutes de la faim » et le renvoi de Jacques-Édouard Alexis par le Sénat en avril 2008, la montagne a accouché tout au plus d'une souris. Elle est jetée aux orties et on revient à la case départ.

Pour le bonheur des « sans-vote » et donc adeptes de la transition, le nombre de partis politiques va être multiplié par quatre en moins d’une génération !

2005 -  73

2013 - 121

2014 - 144

2018 - 264

Ceci aura deux conséquences majeures : d’une part, une augmentation significative du nombre de clients intéressés au partage du gâteau de l’État. D’autre part cet émiettement affaiblira le processus démocratique, car ces partis politiques ont « peu d’Indiens et beaucoup de caciques ».

Finalement l'apparition sur la scène politique de la soi-disant « société civile ». Lorsqu’on est son représentant on devient immaculé comme neige fraîchement tombée. Ces opérateurs sociaux et politiques, sont, selon eux, les véritables et uniques porte-parole des intérêts majeurs de la nation. C’est amusant de voir des notoires politiciens professionnels s’exprimer au nom de cette société civile.

Leurs contradictions et leur volontarisme, y compris le manque de vision politique, leur naïveté, leur candeur peuvent provoquer des catastrophes. Ainsi, leur rôle fut décisif lors du rejet d’une solution politique à la crise de février 2004, ce qui a valu à Haïti une occupation par des forces militaires étrangères jusqu’en 2017 !

Que peut t-il avoir de plus outrageant pour un peuple avec l’histoire d’Haïti que de voir son sol foulé par des bottes étrangères, ses cours d’eau infectés par le choléra, ses filles enceintes et abandonnées ?

Enfin, s’il faut encore souligner le caractère idéologique, politique et opportuniste de la soi-disant societé civile, il suffit de suivre les accusations entre les différents accords pour surmonter l’actuelle  crise. Un responsable de l’Accord de Montana souligne que « notre accord a été trouvé dans un  processus de négociation avec tous les secteurs. Les autres accords, ce sont des accords pour des jobs ».

La messe est dite.

Messieurs, fermez le rideau.

Si vous voulez le pouvoir, allez aux élections et ne trouvez pas comme excuse vos propres limitations ou encore les possibles imperfections de la machine électorale, svp !

Allez-y ! Le plus tôt sera le mieux.

Ricardo Seitenfus [1]

[1] Représentant spécial de l’OEA en Haïti (2009-2011), auteur entre autres livres, de Les Nations Unies et le choléra en Haïti : coupables mais non responsables ? et de L’échec de l’aide internationale à Haïti : dilemmes et égarements, tous les deux publiés par C3 Éditions. Ces livres sont disponibles également en anglais, espagnol et portugais.

Ricardo Seitenfus
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