Le chemin du calvaire

Publié le 2021-10-12 | lenouvelliste.com

De retour d'une visite au Texas, aux USA et à Acuña, au Mexique, accompagnée d'un groupe de journalistes et de cinéastes pour mieux comprendre la réalité des récents migrants de l'à présent fameux pont de Del Rio, au Texas, j'avais le cœur sombre et la tête vide. J’étais incapable de voir sous quel angle aborder le sujet en tant que documentariste, tant la situation paraissait désespérée et compliquée en même temps.  Un cas de migrants fuyant leur terre natale, répétitif, rappelant celui de Guantanamo, des “boat people” captés sur les côtes de la Floride, des Bahamas entres autres. Mais, en nombre massif, et qui annonçait d'autres catastrophes humanitaires à venir.  Des entrevues ont été réalisées çà et là, des notes prises, mais toujours cette incertitude et cet inconfort sur comment appréhender le sujet.

À l'aéroport international du Texas, j'ai croisé cette femme qui entrait dans les toilettes, en titubant.  J'ai tout de suite compris qu'elle était haïtienne et faisait partie du groupe de ces migrants de Del Rio ayant eu la possibilité de rejoindre parents ou autres garants de leur venue aux USA, en attendant une décision finale de l’immigration américaine, alors que d'autres ont été rapatriés en Haïti. Avec un sourire, je lui ai demandé si tout allait bien et si elle avait besoin d'aide.  Elle m'a juste souri en retour.  Cette même femme a aussi croisé le chemin de mon collègue Valério Saint-Louis, toujours à l'aéroport, qui l'a prise en charge en l'aidant à passer le service d'immigration et l'a accompagnée jusqu'à la porte de l'avion.  De dos, j'ai regardé la bonne femme aux côtés de Valério qui, lui, ajustait ses pas pour marcher au même rythme que la dame qui, elle, toujours, titubait.  Comment a-t-elle pu parcourir ce chemin, alors qu'elle marchait si péniblement ? 

Dans l'avion qui me ramenait du Texas vers Charlotte, la Providence m'a placée côte à côte avec cette même femme.  Elle est soixantenaire, mère, grand-mère.  Etant très proches physiquement l’une de l’autre, nos regards se sont à nouveau croisés et nous avons échangé un autre sourire, mais intense.  Aussitôt que je me suis assise à ses côtés, elle a touché son genou droit, le massant doucement, et avec une voix enrouée, elle a commencé à me raconter que ce bandage à son genou est le résultat des chocs pris sur la route du Chili au Mexique, sans compter son ongle du gros orteil, toujours au pied droit, qu'elle y a laissé. Son genou endommagé, à chaque pas, lui rappelait les différents obstacles rencontrés à traverser dix pays depuis son départ du Chili le 3 juillet 2021 jusqu'à son arrivée à Tapachoula, au Mexique, le 3 août 2021. À entendre cette voix cassée, qui n’était plus une voix, mais un desséchement intérieur, j'ai compris tout de suite que madame Jocelyne Métellus avait une plaie fraiche et profonde qu'elle cherchait à tout prix à guérir en s'exprimant.  Cela lui faisait du bien de parler, c’était un exercice nécessaire, vital, salvateur ; un acte qui devait lui permettre de remonter à la surface, du bas-fond où elle s'était engluée. J'ai ressenti sa douleur, vaste, océanique.  Et toutes les deux nous avons fondu en larmes.

Madame Jocelyne Métellus était encore tout ébranlée d'avoir pu fouler le sol du Texas, aux États-Unis d'Amérique, en femme libre.  Libre, j’y vais un peu fort, je sais. D'autres comme elle faisant partie du voyage avaient un bracelet au pied (une façon pour l'immigration américaine de surveiller leurs allées et venues).  Madame Métellus se considérait chanceuse de ne pas avoir de bracelet.  Un bracelet au pied qui, selon ses mots, lui donnait la sensation d'être enchainée comme ses ancêtres, les esclaves, car ceux-là qui le portaient étaient ses compagnons de voyage.  Cependant, même avec un bracelet au pied, être dans cet avion signifiait recouvrer la liberté ; ce qui était un paradoxe déconcertant.

Depuis le décollage du Texas jusqu'à l'atterrissage à Charlotte, madame Métellus n'a cessé de me parler. Un signe évident de son besoin d’ouvrir la bouche et laisser échapper cette douleur dans sa tête, dans son corps et dans son cœur. Les paroles sortaient d’elles-mêmes, on dirait en dehors de sa volonté. Elle est bavarde, cette chose qui s’appelle douleur et elle est toujours en extension. Car madame m’a touché de sa propre douleur et elle est devenue, par conséquent, la mienne aussi et celle de notre humanité partagée.

Madame Métellus avait quitté le Chili, accompagnée de sa fille, son beau-fils et de ses deux petits enfants. Trois générations.  Ils étaient conscients du danger qu'ils rencontreraient sur la route. Cependant, pour madame Métellus, la récompense, fouler les USA pour recouvrer la dignité humaine, valait la peine.  Particulièrement pour ces petits enfants qui étaient la raison principale de sa décision de s'embarquer dans cette aventure.

De sa tête, elle ne pouvait faire taire le cri de ces animaux qu'elle entendait et rencontrait durant sa traversée du désert. Ils étaient devenus comme des fantômes qui la hantaient.  De son cœur, elle ressent encore cette douleur qui émanait de la frayeur vue dans les yeux de ses petits-enfants, eux qui ne comprenaient pas le pourquoi de cette escapade, de cette évasion, que dis-je, de cette longue marche dans le ventre de la mort.  Les cas de viol, entre autres, étaient fréquents. Mais surtout s’inscrivait à jamais dans son cœur le souvenir de cet homme qui s'est suicidé après le viol, en sa présence, de sa fille de treize ans.  

Des morts se sont trouvés un peu partout sur leur chemin, car beaucoup n'ont pu survivre à la terreur vécue. Beaucoup n'ont pu tenir jusqu'à la dernière ligne et ont rendu l'âme. Mais elle s'était résignée à suivre la route et à accompagner ses enfants et petits-enfants jusqu'au bout, car la vie ne leur était pas favorable au Chili et elle savait qu'à leur arrivée aux USA, le bonheur leur sourirait. Bonheur ! Un mot vaste, trop vaste même !  Et comme sur le chemin du calvaire, elle est tombée et s'est écorchée à plusieurs reprises, mais même péniblement s'est relevée à chaque fois, car elle devait atteindre la destination : celle du bonheur rêvé, chéri. Son corps portait un si grand rêve. Et les horreurs subies en route sont le souvenir que madame Métellus charrie en trottant, dans son corps, mangé par la fatigue, mais toujours debout comme une héroïne qui brandit son poing levé vers le soleil. Elle continue sa route vers la lumière pour ses horreurs à elle, sa famille et ses compagnons de voyage.

Elle a esquissé un sourire durant son pénible récit du Texas à Charlotte au souvenir de cette entraide, de cette solidarité entre migrants. Ceux qui les précédaient prenaient par exemple le soin de laisser des pancartes à des points spécifiques pour indiquer la route à suivre. Ce que dans des communautés autochtones, chez les innus, par exemple, on appelle des Bâtons à message. Sur la route du calvaire, les Haïtiens mangeaient entre eux.  Le malheur de l'un était le malheur de tous, car ils étaient liés, au-delà de la nationalité, par un commun destin. Ils se liaient les entrailles et encourageaient l’un l'autre à poursuivre le chemin.  Ils avaient tous le même but : atteindre la terre promise.  Son sourire cependant s'éteignit à cette remarque : il était impossible de croire que ce peuple si solidaire sur ce chemin est le même qui s'entretue et se dévore en Haïti. Au dire de madame Métellus, si ce « tèt ansanm » existait en Haïti, jamais elle n'aurait fait ce voyage vers le Chili en 2017.  Et surtout, jamais ses enfants et petits-enfants n'auraient à vivre ce cauchemar. Et écouter cette femme se vider l'estomac durant trois heures de vol à raconter ses péripéties, sans une fois mentionner un regret, un éventuel retour vers son pays natal, était à fendre le cœur.   Le danger valait la peine plutôt que de retourner en Haïti. On comprend que pour elle, Haïti est plus sombre, plus triste et plus énigmatique que la mort. 

Le regard dans le vide, elle me dit qu'en fait la décision de prendre la route vers le Mexique, la route de la mort, a été prise pour assurer le bien-être de ses petits-enfants. Tout à coup, une chose était devenue curieuse et je lui demande, avec une morsure dans le cœur : pourquoi êtes-vous seule dans cet avion ? Où est le reste de votre famille ?  En fait, sous le pont de Del Rio au Texas, madame Métellus a été arrêtée puis conduite en prison où elle y a passé onze jours sans se laver, alors que sa fille, son beau-fils et ses deux petits enfants ont eux été rapatriés.  Comme-ci le chemin du calvaire aurait été entrepris en vain ; ce qui était une triste morale pour cette histoire, cette singulière traversée. 

À l'atterrissage à Charlotte, en voyant la lumière étincelante de cette ville, madame Métellus me dit : « Mwen rive, mwen rive.  Timoun yo Ayiti, men mwen pral lapriyè, mwen konnen yon jou kou joudi a y ap kite Ayiti pou yo vin jwenn mwen tou ».

Cassandre Thrasybule

Cassandrethrasybule@gmail.com

Cassandre Thrasybule
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