Comment expliquer la baisse de l’inflation en glissement annuel ?

Publié le 2021-10-14 | lenouvelliste.com

C’est une question qui m’avait été posée à plusieurs reprises la semaine dernière. Elle avait également attiré l’attention des animateurs de Panel Magik qui ont reçu le vendredi 8 octobre 2021 le directeur général adjoint de l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI), M. Harry Salomon, qui a apporté des clarifications intéressantes. Mes confrères Roberson Alphonse et Robenson Geffrard ont surtout voulu comprendre pourquoi le taux d’inflation a diminué en rythme annuel, malgré une hausse de l’inflation au niveau mondial.

Le premier point à clarifier est la question de la baisse de l’inflation que l’on ne doit pas confondre avec une baisse du niveau général des prix. La baisse de l’inflation ou encore la désinflation correspond à un simple ralentissement de la vitesse d’augmentation des prix. Par exemple, le taux d’inflation s’élevait à 27.8 % en août 2020, 19.2 % en décembre 2020, 16 % en avril 2021 et 10.9 % en août 2021. On constate clairement qu’il a diminué de façon significative durant cette période. Toutefois, tant que le taux d’inflation demeure positif, c’est que le niveau général des prix a augmenté.

Une baisse du taux d’inflation indique tout simplement que la vitesse d’augmentation du niveau général des prix a diminué. C’est comme si vous rouliez votre voiture en 5e avant de passer en 4e et 3e. Votre vitesse diminue mais vous continuez de rouler assez rapidement. Dans les économies occidentales, les autorités fiscales et monétaires ciblent un taux d’inflation annuel de 2 %. Le taux d’inflation de 10.9 %, considéré comme relativement faible en Haïti, aurait provoqué tout un émoi dans les pays occidentaux.     

Une baisse des prix correspondrait à un taux d’inflation négatif. Quand cette baisse persiste sur une période relativement longue, on parle de déflation. La grande dépression de 1929 consécutive au krach boursier américain avait provoqué une forte déflation. Les prix avaient baissé de 27 % aux États-Unis entre décembre 1929 et mars 1933. Le Japon, de son côté, était entré en désinflation entre 1990 et 1995, puis en déflation en 1996/1997. Voilà pour la première clarification.

En ce qui concerne la baisse de l’inflation en rythme annuel, M. Salomon a fourni des explications pertinentes. La première vient du fait que le taux d’inflation était déjà très élevé en août 2020, il est donc normal, selon lui, que celui d’août 2021 soit relativement faible comparé au niveau atteint en août 2020. Si le taux d’inflation en glissement annuel était de 27.8 % en août 2020, c’est normal que l’inflation soit relativement faible en août 2021, a précisé le directeur général adjoint de l’IHSI. Rappelons que le taux d’inflation n’est autre que le taux de variation de l’indice des prix à la consommation (IPC) entre deux périodes [(IPC août 2021 - IPC août 2020) / IPC août 2020]. Quand on calcule la variation des prix du mois d’août 2021 par rapport à ceux du mois d’août 2020, on parle d’inflation en glissement annuel. Si l’on considère la variation des prix du mois d’août 2021 par rapport à ceux de juillet 2021, on parle d’inflation en glissement (ou rythme) mensuel.

Outre les explications liées au calcul de l’inflation, M. Salomon a mentionné la baisse annuelle du taux moyen de change durant les deux dernières années.  Le taux moyen de change entre octobre 2019 et septembre 2020 s’élevait à environ 100 gourdes contre 81 gourdes pour la période allant d’octobre 2020 à septembre 2021. Étant donné la forte corrélation positive existant entre le taux de change et l’inflation,  tout ralentissement du taux de change en glissement annuel aboutira à une baisse de l’inflation en rythme annuel.

À la préoccupation de Roberson Alphonse qui s’attendait plutôt à une hausse de l’inflation comme c’est le cas dans beaucoup de pays à travers le monde, M. Salomon a indiqué qu’il faudra attendre les prochaines publications de l’IHSI pour voir comment la hausse des prix mondiaux impactera l’inflation locale. En important une bonne partie des produits qu’elle consomme, Haïti importe également l’inflation mondiale.

Changement de méthodologie de calcul de l’IPC en octobre 2018

Le débat sur la baisse du taux d’inflation en août 2021 nous amène à parler également des changements apportés en octobre 2018 par l’IHSI à la méthode de calcul de l’IPC. Parmi ces modifications, on peut citer le changement de l’année de référence du calcul de l’IPC, l’actualisation du panier de la ménagère et le changement dans la méthode d’agrégation des prix. Si ces mesures d’ajustement pouvaient affecter le niveau de l’indice lors de la mise à jour méthodologique, trois ans plus tard, elles ne peuvent plus être tenues comme principales explications à la baisse du taux d’inflation en rythme annuel. Les facteurs avancés par le directeur adjoint de l’IHSI représentent l’essentiel des sources de diminution du taux d’inflation en août 2021.

 Pour mieux comprendre ces trois concepts, il faut retourner à la base du calcul de l’IPC. Celui-ci est une mesure de l’évolution, à travers le temps et l’espace, du coût d’un panier fixe de biens et services achetés par les ménages (panier de la ménagère). D'une façon générale, un indice de prix mesure une différence de prix entre des entités comparables à travers le temps et l’espace. Si l’IPC est le plus connu, il existe également l’indice des prix des producteurs, l’indice des prix produits importés ou exportés et bien d’autres.

Regardons les trois éléments ci-dessus mentionnés séparément en commençant par le panier fixe de biens. Comment constituer ce panier? L’Enquête consommation des ménages permet à l’IHSI d’identifier les produits les plus importants pour la consommation des ménages. Le panier de la ménagère le plus récent de l’IHSI comprend 156 postes (produits représentatifs) contre 140 produits dans la présente structure de l’IPC datant de 2004. Ces 156 produits sont distribués entre les douze  divisions de la nomenclature internationale communément appelées fonctions de la consommation.

Pour chaque poste, une ou plusieurs variétés de produits ont été sélectionnées afin de représenter le poste au niveau du suivi régulier des prix effectué par l’IHSI à travers tout le pays. Dans la plus récente mise à jour de l’IPC, il y a eu 350 variétés, comparé aux 287 de l’ancienne méthode de calcul. Puisque les habitudes de consommation évoluent avec le temps, le panier doit être actualisé régulièrement. Des produits et/ou variétés rentrent et d’autres sortent. Mais le contenu du panier doit demeurer qualitativement le même. Certains envisagent même une actualisation annuelle alors que cela a pris 14 ans en Haïti.

En comparant le taux d’inflation du mois de janvier 2004 à celui du mois d’août 2021, on constate que l’inflation mensuelle est généralement plus élevée en 2021 pour tous les postes de dépense alors que l’inflation en glissement annuel est plus faible en 2021. L’IPC en 2021 contient également plus de groupes de dépense. L’IPC base 100 en août 2004 disposait de huit groupes de dépense contre 12 groupes pour l’indice base 100 en 2017-2018.

Le groupe « Alimentation, boissons non alcoolisées, tabac » a été scindé en deux pour donner naissance au groupe « Boissons alcoolisées, tabac et stupéfiants ». De même, le groupe « Loisirs, spectacles, enseignement et culture » a été divisé en trois groupes : Loisirs, Enseignement et Restaurants. Les poids des groupes de dépense ont relativement changé avec une probable répercussion sur le niveau de l’IPC. Plus le poids d’un groupe de dépense ou d’un élément représentatif est élevé, plus ce groupe ou cet élément est important dans les variations de l’IPC.

Puisque l’IPC fait une comparaison du coût d’un panier fixe de biens et services, il faut considérer l’année de base ou l’année de référence où le panier de la ménagère a été constitué. Pour le nouvel indice de 2021, l’IHSI a décidé d’utiliser l’année fiscale 2017/2018 comme période de base ou de référence du nouvel indice. « C’est uniquement à ce moment que la collecte des prix pour les nouveaux produits du panier a débuté », indique l’IHSI à la page 11 du document de référence. Avant la mise en œuvre de la nouvelle méthodologie, la période de référence était le mois d’août 2004. Pour identifier l’année de base, l’IHSI indique dans ces publications : base 100 en 2017-2018 ou base 100 en août 2004 selon que la période de référence est le mois d’août 2004 ou l’année fiscale 2018-2019. L’IPC vaut toujours 100 pour la période de référence.

Le troisième élément concerne la méthode d’agrégation des prix des différents produits représentatifs. Prenons le riz par exemple, l’IHSI collecte le prix de différentes variétés de riz : Shela, Madan Gougous, etc. Il faut synthétiser l’ensemble de ces prix en un indicateur unique pour le riz. Cette agrégation élémentaire se faisait par l’IHSI en utilisant la moyenne arithmétique comme c’était le cas de l’IPC base 100 en août 2004. Depuis l’application de la nouvelle méthodologie en octobre 2018, on utilise plutôt la moyenne géométrique qui permet de mieux tenir compte des effets de substitution entre les différentes variétés d’un poste. C’est le standard international utilisé aujourd’hui par les meilleurs instituts de statistique internationaux.  

La moyenne arithmétique a le désavantage de donner plus de poids aux observations avec des prix plus élevés. Son utilisation n’est pas conseillée lorsque les prix ne sont pas homogènes, ce qui est souvent le cas pour un poste qui comporte plusieurs variétés. Cet inconvénient pousse les instituts de statistique à utiliser la moyenne géométrique. L'IPC obtenu par la moyenne géométrique dans un contexte d’hétérogénéité des prix sera plus faible que celui que l’on aurait obtenu avec la moyenne arithmétique. De plus, précise l’IHSI, le « résultat de la moyenne arithmétique est sensible au choix des unités retenues pour chaque variété, alors que la moyenne géométrique est invariante au choix des unités».

Généralement, dans les pays occidentaux, le taux d’inflation est utilisé pour indexer tous les revenus de travail ou de retraite afin de permettre aux ménages de garder le même pouvoir d’achat. En effet, un taux d’inflation annuel de 10.9 % qui ne s’accompagne pas d’une augmentation proportionnelle des revenus correspond à une baisse du pouvoir d’achat de la même ampleur. Cela veut dire tout simplement que la ménagère aura besoin de 10.9 % plus d’argent pour se procurer le même panier de biens. Et si les revenus du ménage n’augmentent pas, elle devra réduire la quantité de biens du panier et consentir une perte significative de bien-être.

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

Thomas Lalime
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